Panorama – Moins mobilisés, toujours aussi visibles : 5 mois après, qui sont les « gilets jaunes » ?

Depuis leur apparition, ils ont évolué, passant d’un large mouvement social à une mobilisation beaucoup plus restreinte, hétéroclite, et bien plus agressive.

Depuis leur naissance, le 17 novembre, il y a cinq mois, les « gilets jaunes » ont beaucoup évolué. D’un large mouvement social basé sur des revendications de pouvoir d’achat essentiellement, ils sont passés à une mobilisation beaucoup plus restreinte, hétéroclite, et bien plus agressive.

L’ultradroite dans un premier temps, puis la présence récurrente de militants de l’ultragauche organisés en black blocs ont contribué à durcir les modes d’action.

Mais de nombreux « gilets jaunes » ont, depuis, dupliqué ces méthodes radicales. Au point que les autorités, désarmées face à la persistance des manifestations, ont désormais un mot pour qualifier ces nouveaux militants, qui devraient encore participer au cortège de ce samedi 20 avril : les « ultra-jaunes ».

 Une mobilisation en baisse mais qui risque de perdurer

« On n’en voit pas le bout », soupire une source policière quand on l’interroge sur la persistance du mouvement. Si depuis novembre, le nombre de manifestants est passé, selon le ministère de l’intérieur, de 288 000 à à peine quelques dizaines de milliers chaque samedi (entre 22 000 et 40 000 ces derniers week-ends), il ne se tarit pourtant pas.

Les « gilets jaunes », qui crient à la désinformation face à ces chiffres de participation qui s’érodent, font cependant, au fond, le même constat : lorsqu’environ 700 d’entre eux, délégués par 235 groupes locaux, se sont réunis à Saint-Nazaire (Loire-Atlantique), début avril, tous ont témoigné d’une baisse de mobilisation dans leurs groupes. De la Lorraine au Béarn, ceux qui comptaient plusieurs centaines de manifestants ne sont plus aujourd’hui que trente à quarante encore très actifs.

Mais cet effritement ne préjuge en rien d’un éventuel arrêt, selon de nombreux observateurs. Non seulement les manifestants continuent de se fixer des rendez-vous hebdomadaires, mais désormais ils voient plus loin, annonçant un mois à l’avance les étapes censées être plus « chaudes ». Au point que les forces de l’ordre s’inquiètent déjà d’appels au rassemblement pour la fin août, avec la tenue du G7 à Biarritz (Pyrénées-Atlantiques).

Sans compter que la plupart des « gilets jaunes » qui ont quitté les ronds-points ne sont pas rentrés chez eux par renoncement ou convaincus par les mesures du chef de l’Etat. Après cinq mois, certains ont été rattrapés par la fatigue, le poids sur leur vie de famille, leurs obligations professionnelles et, parfois, découragés par des querelles entre petits chefs.

La répression policière semble également avoir été très dissuasive : beaucoup de « gilets jaunes » ont été impressionnés par le nombre de manifestants mutilés par des tirs de grenades ou de LBD. D’autres, enfin, ne se retrouvent pas dans les actions violentes des manifestants radicalisés.

Pour autant, ces absents restent des sympathisants : en cinq mois, ils se sont éveillés à la politique. « Je ne peux pas rentrer chez moi et rallumer ma télé comme si de rien n’était », témoignait, fin mars, Christine, de Rouen. Ceux-là restent des contestataires, et pourraient à l’occasion, se remobiliser.

 L’enjeu, rester visible

Pour que le mouvement perdure malgré la baisse de mobilisation, les « gilets jaunes » se sont fixé deux objectifs : rester visibles et convaincre ceux qui continuent de les soutenir dans les sondages d’opinion de se mobiliser. « Si on ne voit plus de jaune, pour l’opinion publique cela veut dire que le mouvement est fini », résumait, début avril, à Saint-Nazaire, un « gilet jaune » nantais.

Pour garder de la visibilité, de nouveaux modes d’action sont apparus. Et notamment des appels à manifester interrégionaux tournants : un week-end à Bourges, un autre à Rouen, un autre à Toulouse, etc. « Cela fait plus de monde pour les villes concernées même si à l’échelle nationale, ça mobilise moins », résume une source proche des services de renseignement.

Après que les forces de l’ordre ont procédé à des évacuations systématiques, l’occupation des ronds-points s’est raréfiée. Les cabanons qui persistent sont ceux installés, avec l’accord des propriétaires, sur des terrains privés. Mais les « gilets jaunes » ont fait le constat que ces points fixes ne permettent plus de conquérir des troupes.

En dehors des manifestations, la priorité est donc désormais d’aller aux devants des non- « gilets jaunes », avec des actions populaires, pour donner une bonne image du mouvement : tractage sur les marchés, dans les boîtes aux lettres, spectacles de rue, convergence avec les luttes locales – contre la fermeture de services publics, contre des grands projets d’aménagement, ou des plans de licenciements.

Beaucoup de « gilets jaunes » se sont ainsi rapprochés des groupes écologistes, et défilent dans les marches pour le climat. Les militants de l’Eure ont, par exemple, organisé le week-end du 13 avril une mobilisation écocitoyenne de ramassage des déchets, notamment sur les bords de la rivière à Louviers. Les mêmes ont fabriqué des stickers à coller sur les écrans tactiles des horodateurs avec l’inscription : « Pour dynamiser centre-ville et petits commerces, le stationnement devrait être gratuit ».

Avant eux, ceux d’Argenton-sur-Creuse (Indre) avaient rejoint la mobilisation contre la fermeture de la maternité du Blanc, comme ceux d’Aubenas (Ardèche) celle contre la fermeture de lits à l’hôpital de Valence. Ainsi les autorités recensent chaque jour entre cinq et quinze actions à travers le territoire. Un bruit de fond moins spectaculaire que le mouvement initial mais qui permet d’entretenir la flamme.

 La désertion de l’ultradroite

C’est un des changements majeurs depuis cinq mois. Alors qu’au départ, le mouvement des « gilets jaunes » était en partie porté par la mobilisation des réseaux d’ultradroite, ces derniers ont depuis pratiquement déserté les cortèges. Il est aujourd’hui établi, par exemple, que lors du 1er décembre, le fameux acte III qui s’est soldé par le saccage de l’Arc de triomphe, l’ultradroite avait clairement été la première à la manœuvre. L’ultragauche avait plutôt emboîté le pas.

« L’ultradroite a perdu la bataille de la rue, elle n’a pas réussi à piloter le mouvement et elle s’est fait ensuite virer par l’ultragauche »

Mais depuis, les choses se sont inversées. Ce noyau dur de militants a été particulièrement ciblé par les services de police et de renseignement – qui étaient assez bien documentés à leur sujet – notamment à travers les interpellations préventives. Or, les effectifs de l’ultradroite étant relativement réduits (880 membres de cette nébuleuse ont été identifiés par les services) et la violence au sein des manifestations n’étant pas leur mode d’action habituel, ils sont aujourd’hui bien moins présents.

« L’ultradroite a perdu la bataille de la rue, elle n’a pas réussi à piloter le mouvement et elle s’est fait ensuite virer par l’ultragauche : ils sont moins bons, moins nombreux et dès qu’ils sont dix, ils font scission parce qu’ils veulent tous être chefs », ironise une source policière.

 La montée en puissance de l’ultragauche

Ils sont désormais une constante des manifestations des « gilets jaunes ». Même si sa présence dans les cortèges des mouvements sociaux en France ne date pas du mois de novembre, le black bloc compte aujourd’hui parmi les éléments moteurs de la mobilisation des « ultra-jaunes ». « Là où il y a des violences, c’est généralement là où l’ultragauche se trouve, car par définition, l’ultragauche est dans la revendication violente », décrypte une source régalienne.

Beaucoup de « gilets jaunes » regrettent ces modes d’action. Mais, signe de la profonde division du mouvement face à la casse et au saccage, ils étaient aussi nombreux à applaudir l’arrivée du black bloc sur les Champs-Elysées, le 16 mars : sans forcément participer aux destructions, une partie des manifestants les voient comme un mal nécessaire, cette forme d’action permettant de garder une forme de visibilité.

A chaque fois, le black bloc déclenche les hostilités. Des « gilets jaunes » leur emboîtent ensuite le pas : alors qu’ils n’étaient pas issus de cette mouvance, ils ont intégré les modes d’action des militants plus radicaux.

« L’ultragauche a publié sur Internet le manuel du parfait manifestant : comment s’équiper, comment ne pas vomir avec les gaz lacrymogènes, comment refuser de donner ses empreintes au commissariat… », explique une source policière, qui assure qu’il devient de plus en plus difficile de faire la distinction entre « ultra-jaune » et « ultragauche » : « Les seconds échappent mieux aux forces de l’ordre, mais ça ne va pas durer, ils [les premiers] apprennent… »

Le black bloc n’est cependant pas présents à chaque acte. « Ils n’interviennent que dans des manifestations où la foule est suffisamment nombreuse pour leur permettre de se dissimuler », explique une autre source policière, qui estime à environ 2 000 le nombre de militants radicaux de l’ultragauche identifiés en France.

 L’arrivée des habitués des mouvements sociaux

Complètement invisibles lors des premières manifestations de novembre, dans ce mouvement très hostile aux étiquettes politiques comme syndicales, des drapeaux du Nouveau Parti anticapitaliste, de la CGT, des autocollants de La France insoumise (LFI), SUD ou Solidaires ont fleuri dans les cortèges depuis le début de l’année. Ils n’y sont plus contestés. Plusieurs figures des « gilets jaunes » avaient par ailleurs relayé l’appel à la grève de la CGT, de Solidaires et de la FSU, le 5 février.

Ces habitués des mouvements sociaux, de la gauche de la gauche, d’extrême gauche, ou libertaires, représentent désormais une part non négligeable des manifestants parisiens. Parmi les délégués des groupes d’Ile-de-France présents à l’assemblée de Saint-Nazaire début avril, par exemple, plusieurs étaient des habitués des grandes luttes sociales de ces dernières années. Entre les « Macron, on vient te chercher chez toi » et le cri de guerre « Ahou ! », les « anti-anti-anti-capitalistes ! » se sont ainsi imposés parmi les slogans les plus scandés par les « gilets jaunes ». Inimaginable aux premiers temps de la fronde.

 Un mouvement fédéré autour de la rhétorique antisystème

Aux yeux d’un observateur avisé des « gilets jaunes », le mouvement « survit » aujourd’hui grâce à deux leviers : « la médiatisation et le sentiment d’injustice ». Une deuxième catégorie largement nourrie par les violences policières. Néanmoins, le fil rouge du mouvement, selon lui, outre « l’anticapitalisme », est la rhétorique antisystème. Avec un adversaire identifié en la personne d’Emmanuel Macron.

Une base sur laquelle l’ultradroite et l’ultragauche, à défaut de converger, auraient pu, temporairement, enterrer la hache de guerre, au début du mouvement. Les déclarations en ce sens de certains leaders des deux camps ont été surveillées de près par les services de renseignements. « Mais la nature a rapidement repris ses droits », s’amuse une source policière, en racontant les scènes de bataille entre les deux camps qui ont vite repris.

« Il y a un refus de considérer légitime l’Etat, ses représentants et les institutions telles qu’elles fonctionnent », analyse un observateur.

Parti d’un combat contre la hausse des taxes sur le carburant, la lutte des « gilets jaunes » a rapidement changé d’échelle, la démission du président de la République devenant l’une des revendications les plus partagées. « On est là pour dégager Macron, c’est ça notre objectif ! », a lancé au micro un « gilet jaune » à Saint-Nazaire, aussitôt acclamé par l’assemblée. Mais c’est en réalité l’ensemble de notre République qui est questionné. « Il y a un refus de considérer légitime l’Etat, ses représentants et les institutions telles qu’elles fonctionnent », analyse un observateur.

Beaucoup contestent aussi la représentativité des institutions européennes, considérées comme antidémocratiques et aux mains des lobbys. Les multinationales, notamment les GAFA, font partie de leurs cibles privilégiées – les entrepôts d’Amazon ont fait l’objet de plusieurs tentatives de blocages. Leurs idéaux rappellent souvent, au final, ceux des militants altermondialistes qui, au début des années 2000 soutenaient : « Un autre monde est possible ». A ceci près que le profil sociologique des « gilets jaunes » est beaucoup moins homogène et qu’ils sont plus radicaux.

Car ceux qui manifestent encore vivent ce combat comme révolutionnaire. Ils entendent bouleverser la marche du monde comme l’a fait en son temps la Révolution française, laquelle est une référence constante, aux côtés d’autres révoltes historiques : celles de 1830, 1848, et surtout la Commune de Paris, en 1871. Reviennent aussi des rêves d’internationalisme, avec l’espoir que leur lutte, et leur emblème jaune fluo, inspirent des mouvements similaires ailleurs en Europe et dans le monde.

 Un mouvement « composite »

Malgré la désertion de l’ultradroite sur le terrain et un rapprochement avec les thèses d’extrême gauche, aux yeux de nombreux interlocuteurs, le mouvement des « gilets jaunes » demeure très « composite ». Pour les autorités, la probabilité de le voir se faire totalement « aspirer » par l’ultragauche est donc, à ce titre, assez faible.

D’abord parce que les revendications profondes des « gilets jaunes » sont différentes, voire opposées. « Les “gilets jaunes” sont des consommateurs, ils veulent plus d’argent pour vivre mieux », résume une source policière, qui voit avant tout dans le mouvement une démarche « bourgeoise », à rebours de toute l’idéologie de l’extrême gauche.

Rares sont en effet les « gilets jaunes » qui formulent l’envie d’un mode de vie alternatif, décroissant, comme celui mis en place dans la ZAD de Notre-Dame-des-Landes (Loire-Atlantique). Leurs revendications les plus communes restent celles de « vivre dignement de son travail », « ne plus être dans le rouge à la fin du mois », ou « pouvoir partir en vacances. » C’est ce qui pourrait expliquer que les « ultra-jaunes » s’attaquent davantage aux « biens » (les banques, les vitrines des magasins de luxe, etc.) qu’aux « fluides » (les réseaux de transport, d’électricité, d’eau, etc.) dont ils sont les premiers usagers. Les appels au blocage des réserves de pétrole ont, par exemple, fait long feu.

Le deuxième point de désaccord profond du mouvement concerne le rapport aux étrangers. Si l’ultragauche se revendique xénophile, de nombreux « gilets jaunes » sont beaucoup plus hostiles à l’accueil des migrants. Des divergences dont les « gilets jaunes » sont pleinement conscients. Mais beaucoup de ceux habitués des luttes sociales y voient justement la preuve que ce mouvement diffère de tous ceux portés uniquement par la gauche et l’extrême gauche ces quarante dernières années. Cette alliance large leur semble offrir plus de chances de succès. Le mot d’ordre est donc : « On parle de ce qui nous rapproche, pas de ce qui nous éloigne. » Les votes aux européennes s’annoncent ainsi très disparates : du Rassemblement national à LFI, en passant par l’UPR, Debout la France, le PCF ou EELV.

Une diversité des opinions politiques qui bousculent les schémas établis des services de renseignement, qui peinent depuis le début à catégoriser ce mouvement. Les notes qui remontent en haut lieu tentent notamment de dresser le profil sociologique type. Elles s’appuient à la fois sur l’observation de terrain, mais aussi sur les données tirées des interpellations dans les manifestations.

Si on s’en tient, par exemple, aux personnes arrêtées hors des grandes villes, un tiers ont des casiers vierges. Les autres peuvent avoir des casiers judiciaires, mais seulement pour des faits mineurs. Sociologiquement, le profil des mis en cause est par ailleurs plutôt celui d’hommes « sans profession » ou entrant dans la catégorie « employé ». Mais cette dernière regroupe des secteurs très larges. Les autorités considèrent par ailleurs que les manifestations du samedi se sont rajeunies, fédérant désormais des personnes âgées de 20 à 30 ans alors qu’au départ, la moyenne d’âge était autour de 55 ans.

Des données assez vagues qui traduisent les difficultés rencontrées pour anticiper l’évolution du mouvement. « On ne sait pas ce que les “ultra-jaunes” vont devenir quand tout ça sera fini », s’inquiète une source policière, qui concède dans un souffle : « Depuis le début, ils foutent en l’air toutes nos belles théories. »

Elise Vincent, Aline Leclerc et Nicolas Chapuis