CHRONIQUE

La leçon de Notre-Dame de Paris : « Le mécénat va aux lieux les plus visibles et non aux milliers de sites en sale état que le tourisme boude »

Dans sa chronique, Michel Guerrin, rédacteur en chef au « Monde », déplore que les politiques voient le patrimoine comme un strict levier touristique pour doper la croissance, sans se préoccuper des problèmes que le surtourisme provoque.

La cathédrale Notre-Dame de Paris est prise dans un tourbillon d’émotion mondialisée qui lui promet une renaissance miraculeuse. La communion est liée au deuil quasi charnel que chacun peut ressentir, mais elle s’inscrit aussi dans une époque où la culture est moins régie par la beauté que par l’économie et l’audimat.

C’est une leçon que ce drame met en lumière : le fossé est toujours plus large entre une poignée de sites culturels – mais aussi d’œuvres – choyés par les pouvoirs publics, les mécènes, les médias et le public, et l’immense masse des autres, les perdants, qui sont en déshérence. Cette cathédrale qui rassemble est aussi une cathédrale qui divise. Avec des conséquences inquiétantes.

Notre-Dame de Paris est le site le plus visité en Europe : 12 à 14 millions de personnes par an, 30 000 par jour. Les commentateurs, peu avares de mots vibrants, ont salué un monument national, chrétien, populaire, républicain, littéraire. Profane et sacré. Mais sans doute, s’ils y avaient mis les pieds récemment, auraient-ils constaté qu’il est d’abord touristique et qu’on y entre comme on grimpe à la tour Eiffel.

En s’érigeant en maître des horloges, Emmanuel Macron calque le temps de la cathédrale sur celui des JO à Paris, donc privilégie l’économie

Cela fait donc des années que les touristes auraient dû payer pour voir Notre-Dame de Paris afin de contribuer à son entretien, ce qui aurait évité une restauration tardive par un Etat propriétaire sans le sou. Et peut-être le drame. L’Etat n’a pas voulu, l’Eglise non plus, alors que nombre de sites religieux de par le monde sont payants. Leur responsabilité aurait pu être posée. Elle le fut à peine. Quand l’union sacrée est décrétée autour d’un phénix, l’émotion et la fatalité sont plus efficaces pour faire la quête.

 Pensée unique

Le problème, ce ne sont pas les centaines de millions offerts par MM. Pinault et Arnault, par Total ou Apple. Le problème, c’est que le mécénat, comme toujours, va aux lieux les plus visibles et fréquentés et non aux milliers de sites en sale état que le tourisme et le public boudent. Le problème n’est pas que le président Emmanuel Macron vibre pour Notre-Dame. Mais en s’érigeant en maître des horloges – reconstruction en cinq ans, concours pour la flèche – avant même que les spécialistes ne donnent leur avis, il calque le temps de la cathédrale sur celui des Jeux olympiques à Paris, donc privilégie l’économie.

Et que dire des nombreuses villes ou régions de France qui ont promis des dons à un monument qui n’est pas de leur ressort plutôt que de soutenir leurs lieux culturels ou patrimoniaux ? Et d’abord Paris, dont les églises vont mal et les lieux de création guère mieux.

Cette générosité masque la pensée unique des élus : le patrimoine est pour eux un strict levier touristique pour doper la croissance. Ils sont obsédés par la visibilité, les chiffres de fréquentation et leur réélection. Ils soutiennent toujours plus les sites culturels visibles plutôt que l’action de terrain.

Mais ils ne lisent pas ce que répètent les experts : la concentration touristique sur une poignée de sites sera un des gros problèmes du siècle à venir. Il y avait un peu moins de 525 millions de touristes en 1995, il y en aura près de 2 milliards en 2030. Or 95 % d’entre eux se rendent dans les mêmes lieux situés sur moins de 5 % de la planète ; 80 % des visiteurs de Paris – soit 90 millions en 2018, 100 millions attendus en 2022 – se concentrent le long de la Seine, happés par quelques monuments et musées, Notre-Dame en tête. Partout ailleurs en France, ou presque, la fréquentation stagne, voire est en berne.

Or ce « surtourisme » comme on le nomme, menace les monuments, la cohésion d’une cité et l’environnement en général. Des villes comme Barcelone ont dit stop. Les multiples labels sont également pointés du doigt, par exemple celui de « patrimoine mondial de l’Unesco » : distinguer un site provoque un afflux incontrôlable de visiteurs, qui le fragilisent.

 Concentration du goût

Un label induit aussi « une fracture entre quelques sites survisités et d’autres, non moins beaux, qui sont désertés », dit Valéry Patin, auteur de Tourisme et patrimoine (La Documentation française, 2012). C’est ainsi qu’une poignée de musées parisiens trustent la moitié du public des 1 200 musées labellisés Musées de France : ces derniers sont la plupart vides, alors que le Louvre a attiré 10,2 millions de visiteurs en 2018 – record mondial.

Des solutions existent pour corriger un peu le tir : limitation du tourisme de tour-opérateur, soutien aux voyages « raisonnés », mise en valeur de sites en région. Mais personne ne prend cette voie, tant l’économie touristique est lucrative.

Saluons ici l’action de Stéphane Bern. En plaçant sa notoriété et son Loto au service du « petit patrimoine », si précieux dans le maillage esthétique du territoire, lui au moins se bouge pour freiner l’inégalité culturelle sur le territoire.

Il fut un temps où les musées bien fréquentés et bien dotés aidaient les petits. Temps révolu.

Mais le combat sera difficile, car la concentration touristique va de pair avec une concentration du goût. Les enquêtes récentes sur les livres, la musique et le cinéma montrent que le public se focalise toujours plus sur quelques œuvres. Le commerce en ligne serait en partie responsable. Amazon pour le livre ou Netflix pour les films et séries télé usent d’algorithmes afin de proposer à leurs clients des œuvres proches de leurs choix initiaux, ce qui favorise peu la découverte et la diversité.

Cette « prime aux riches » fut cernée dès 1968 par le sociologue américain Robert K. Merton, qui citait l’Evangile selon saint Matthieu : « On donnera à celui qui a, et il sera dans l’abondance, mais à celui qui n’a pas, on ôtera même ce qu’il a. »

Ce « Matthew Effect », rappelé par notre consœur Martine Robert dans une analyse sur les musées (Les Echos du 18 janvier), colle à l’époque. Il fut un temps où la culture était un champ de cohésion sociale. Il fut un temps où les musées bien fréquentés et bien dotés aidaient les petits. Temps révolu.
Reste à savoir si le drame de Notre-Dame de Paris, qui a montré que le patrimoine est vivant et peut mourir, réveillera les esprits. Autour d’un imaginaire collectif. Pas gagné.

Michel Guerrin (Rédacteur en chef au « Monde »)