Violences policières : quand des « gilets jaunes » disent manifester « la boule au ventre »

Après plusieurs mois de manifestations, Sylvie et Fabienne, deux cousines quinquagénaires, et leurs proches ont radicalement changé de regard sur les forces de l’ordre.

Quand Sylvie et sa cousine ont commencé à manifester en janvier avec les « gilets jaunes » à Paris, pour la première fois de leur vie, elles ont choisi de le faire dans les cortèges déclarés en accord avec la préfecture. « Parce qu’on avait peur des casseurs de banlieue », précise cette assistante dentaire de 55 ans, attablée dans un café de sa ville de Meaux (Seine-et-Marne) aux côtés de sa cousine Fabienne (toutes deux n’ont pas souhaité donner leur nom), 50 ans, gérante adjointe dans la restauration, venue avec son fils Tony, et ses amis Jordan et Rémy, avec qui elles manifestent chaque week-end. « On se disait qu’avec des manifestations bien encadrées par les policiers et les gendarmes il ne pouvait rien nous arriver ! » Filles de parachutistes militaires, elles avaient le plus « grand respect » pour les forces de l’ordre.

Alors, Fabienne n’en revient pas quand elle s’entend dire aujourd’hui : « Récemment, quand je me suis retrouvée entourée de black blocs, je me suis sentie plus rassurée que face aux CRS. » Des semaines de manifestations ont radicalement changé leur point de vue. Notamment depuis ce jour de février où Jordan a été blessé.

« Le cortège a tenté de bifurquer du parcours déclaré. Les CRS nous ont rattrapés et ce fut une pluie de matraques et de gaz, se souvient ce chaudronnier de 23 ans. On s’est mis contre le mur pour montrer qu’on n’était pas violent, mais un CRS m’a éclaté sa gazeuse à main sur le crâne. J’avais la tête en sang, et le liquide lacrymogène coulait dans mes cheveux et mes yeux. Ça brûlait horriblement. »

A l’hôpital, on lui a posé une agrafe sur le cuir chevelu. Il a gardé une photo de la plaie. « On l’avait perdu dans la foule, quand on l’a vu arriver la tête bandée, on était vraiment très choqués », raconte Fabienne. Tony aussi a pris un coup. Tous ont vu d’autres en prendre. « Depuis, je manifeste la boule au ventre, confie Jordan. J’ai l’impression d’avoir face à moi des brutes, des Robocop, qui tapent sans distinction, avec en plus à leur disposition un sacré arsenal. »

« Les dérives commencent à se voir »

« Sans distinction » : l’expression reviendra souvent dans le témoignage de ce petit groupe non violent : cette impression que leur sort n’est plus lié à ce qu’ils pourraient commettre, mais que la répression est aveugle. Ils évoquent aussi des stratégies de maintien de l’ordre illisibles où ils se sentent en permanence soumis à l’arbitraire, même dans les manifestations déclarées. Ainsi cette fois où ils tentaient de sortir d’une nasse. Trois ont passé le cordon policier. « Et d’un coup, le CRS a dit : “On ne passe plus”, et je suis resté coincé dedans, raconte Jordan. Sylvie essayait de négocier mais le chef disait : “Les ordres sont les ordres”. »

Malgré les risques, ils ont peu d’équipement de protection : « On a peur de se faire arrêter pour ça. » Jordan a eu des problèmes pour un blouson renforcé de motard. « Mais plus tu es pacifique, plus tu te protèges ! Regardez les médics, et la presse ! »

Quand Fabienne part manifester, elle dit penser chaque fois : « Est-ce que lundi, je serai en état d’aller bosser ? Et ça, ça fait peur. » Si peur, que le 1er mai, sûres que la répression serait particulièrement violente, Sylvie et elle n’ont pas défilé : « C’est sans doute ça qu’ils cherchent. » Tony était à Paris : « C’était une répression de taré, on n’a même pas pu manifester. On était démoralisé. » Mais voir la version du ministre de l’intérieur d’une prétendue « attaque » de la Pitié-Salpêtrière rapidement démentie par les médias les a « reboostés ». « Les dérives commencent enfin à se voir », espère Tony. Alors, tous retourneront manifester le 25 mai, pour le prochain acte fort à Paris.

Aline Leclerc