Russie. Une vidéo sur les camps du Goulag fait sensation et polémique

Un documentaire sur la région de la Kolyma et ses camps de triste mémoire a dépassé en deux semaines les 12 millions de vues sur YouTube. Un événement médiatique, alors que deux phénomènes sont observés actuellement : la popularité de Staline et l’ignorance de la jeunesse concernant la terreur stalinienne.

Un sondage de l’institut fédéral VTsIOM a révélé récemment que près de 50 % des 18-24 ans en Russie n’avaient jamais entendu parler de la répression stalinienne des années 1930-1940. Le journaliste et célèbre blogueur Iouri Doud, qui bénéficie d’une phénoménale audience sur sa chaîne, VDoud, où il enregistre des interviews de personnalités, a pris prétexte de cette surprenante annonce pour réaliser un film documentaire intitulé “Kolyma, la patrie de notre terreur”, sur la région qui a abrité les plus terribles camps du Goulag.

Avec son équipe, il est parti pour la Sibérie extrême-orientale et a remonté la fameuse route fédérale de la Kolyma, construite par les prisonniers du Goulag entre 1932 et 1953, qui relie sur 2 032 kilomètres la ville de Magadan à celle de Iakoutsk.

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Au fil d’un parcours traversant d’immenses (et somptueux) paysages enneigés, le film déroule et mêle sur plus de deux heures interviews, cartes, archives sur l’histoire de cette région particulièrement inhospitalière qui s’est développée entièrement grâce à une main-d’œuvre réduite en esclavage, celle de millions de zeks (surnom des prisonniers du goulag). Pendant deux décennies, dans des conditions climatiques extrêmes, ces derniers y ont extrait de l’or et autres minerais, y ont construit des routes et des infrastructures.

Un film clivant en Russie

Si le documentaire a conquis le public, il a suscité des débats dans les médias et divisé journalistes et intellectuels suivant la ligne de fracture idéologique habituelle : d’un côté, les défenseurs d’une histoire russe sans rupture où le stalinisme, quoique “coûteux” sur le plan humain, a joué son rôle en contribuant à faire du pays une grande puissance industrielle et militaire ; de l’autre côté, ceux qui dénoncent inlassablement cette période et œuvrent à la mise au jour interminable de ses crimes, afin de conjurer tout retour de ses pratiques.

Parmi ces derniers, la Novaïa Gazeta adresse ses remerciements au réalisateur du film, pour avoir “raconté ce qu’il avait appris”, et accuse le publiciste et animateur de télévision Maxime Chevtchenko d’avoir menti en affirmant que l’Union soviétique avait gagné la guerre grâce à l’or de la Kolyma. Le journal d’opposition critique également l’écrivain Zakhar Prilépine, qui fonde son attaque contre le film sur le fait “que Hitler fut bien pire que Staline”.

L’écrivain estime en effet, sur le site Svobodnaïa Pressa, que la vidéo tente d’effrayer les spectateurs et de semer la confusion dans leur esprit avec les camps staliniens, alors que les fascistes, à savoir, selon lui, les “Européens”, ont fait bien pire durant la Seconde Guerre mondiale.

Carnet de voyage sur un génocide

Le chroniqueur Gueorgui Bovt, sur le site de Gazeta.ru, salue lui aussi l’effort pédagogique du jeune réalisateur, qui, selon lui, s’adresse particulièrement aux jeunes, aujourd’hui pour beaucoup élevés dans l’amnésie (et l’auteur au passage “remercie” pour cela “le système scolaire contemporain”).

Mais il déplore le caractère superficiel, voire “touristique” du film, ainsi que le sentiment de décalage gênant que peut susciter un “carnet de voyage sur un génocide” :

J’imagine très bien, dans la même tonalité, un film tourné par un blogueur-voyageur à Dachau, par exemple. Avec selfies sur fond de baraquement ‘typique’ et de prisonnier ‘typique’ en cire.”

“Le film n’exhorte ni à la condamnation, ni au repentir, ni à l’expiation”, déplore l’auteur, tout en concédant avec ironie que ce genre de sujets “lourds” n’est pas dans l’esprit des “stories” d’Instagram ou de Facebook. Il gage donc que chacun restera sur ses positions – le film “confortera les staliniens dans leurs convictions et n’apportera pas de nouveaux arguments aux antistaliniens”.


Laurence Habay

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