Les socialistes américains ont raison de vouloir réformer le capitalisme

À bien des égards, le socialisme démocratique est séduisant, estime le Prix Nobel d’économie Joseph E. Stiglitz, qui préfère parler de “capitalisme progressiste”. Pas étonnant que le président Trump passe autant de temps à le critiquer.

Depuis le début du printemps, le président Trump s’en prend à la députée Alexandria Ocasio-Cortez et au sénateur Bernie Sanders, qui revendiquent tous deux l’étiquette de socialistes démocratiques. Il n’hésite pas à les comparer au dictateur vénézuélien Nicolás Maduro. Or personne aux États-Unis ne prône la nationalisation des mines de charbon ou des champs de pétrole – ni AOC, ni Sanders, ni personne. Trump est tout bonnement en train d’avoir recours à une campagne de diffamation à l’ancienne, pratiquant volontiers l’amalgame pour mieux braquer les électeurs contre ce nouveau socialisme.

Je préfère utiliser une autre expression, celle de “capitalisme progressiste”, pour décrire la volonté de contrer les excès des places financières, de restaurer un équilibre entre les marchés, le gouvernement et la société civile et de faire en sorte que tous les Américains puissent accéder à la classe moyenne. Ce terme met en avant le fait que les marchés et la libre entreprise sont indissociables d’une économie prospère, mais reconnaît également que, sans garde-fous, les marchés ne sont ni efficaces ni gages de stabilité ou de justice.

Le capitalisme peut-il être sauvé de lui-même ?

Il n’est pas surprenant que les extrêmes du capitalisme et ses dysfonctionnements donnent lieu à un questionnement : le capitalisme peut-il être sauvé de lui-même ? Est-il inévitable que l’appât du gain qu’il engendre conduise à une augmentation illimitée de la rémunération des grands patrons ? Ou que les grandes fortunes utilisent leur influence politique pour façonner notre fiscalité de sorte que les plus riches paient proportionnellement moins que tous les autres ? Le capitalisme progressiste peut, je crois, sauver le capitalisme de lui-même – à condition d’en avoir la volonté politique.

Ces quarante dernières années, la recherche a montré pourquoi les marchés ne pouvaient offrir à eux seuls des retombées économiques pour tous. Adam Smith, le père de l’économie moderne, avait même reconnu que, en l’absence de réglementation, les entreprises allaient à l’encontre de l’intérêt public en augmentant les prix et en baissant les salaires. Pourtant, il avait également affirmé que les marchés pouvaient parfois contribuer, comme une main invisible, au bien-être de la société.

La main invisible d’Adam Smith n’existe pas

Aujourd’hui, nous savons pourquoi les marchés, souvent, ne tiennent pas leurs promesses et pourquoi la main invisible de Smith, souvent, est en effet invisible : parce qu’elle n’existe pas. Grâce aux théories modernes de l’organisation industrielle, nous savons désormais que les entreprises sont prêtes à tout pour asseoir leur domination sur les marchés. Vingt ans après l’entrée dans ce nouveau millénaire, les preuves empiriques sont accablantes : il y a une concentration croissante dans tous les secteurs, avec une augmentation des bénéfices et des marges bénéficiaires et des prix de plus en plus élevés.

Les socialistes démocratiques américains se situent probablement légèrement à droite des sociaux-démocrates européens. Il y a quarante ans, les socialistes français, sous François Mitterrand, ont trahi le socialisme classique en privatisant les grandes entreprises d’État françaises. Mais l’ensemble ou presque de la classe politique européenne reconnaît désormais que l’accès aux soins est un droit humain fondamental.

Protection sociale et écologie

Cette nouvelle espèce de socialistes démocratiques américains – appelez-les comme vous voulez – prône tout simplement un modèle qui accorde une grande importance au rôle du gouvernement dans la protection sociale et l’écologie et à l’investissement public dans les infrastructures, les technologies et l’éducation. Ils reconnaissent le droit des citoyens à empêcher les grandes entreprises d’exploiter les clients ou les travailleurs de multiples façons, que ce soit lors de la collecte des données personnelles par les géants d’Internet ou lors d’une prise de risque trop importante, comme ce fut le cas des banques avant la crise financière de 2008.

Certes, ces réformes destinées à empêcher ce genre d’excès et l’augmentation des investissements publics, par exemple dans le domaine des sciences et des technologies, vont alimenter la croissance de manière durable, mais ce ne sera pas suffisant pour permettre à tous les Américains d’accéder à la classe moyenne. C’est pourquoi les socialistes démocratiques proposent également de réformer l’éducation (et notamment de résoudre la question de la dette étudiante qui s’élève à 1 500 milliards de dollars), la politique du logement, le système des retraites et d’atteindre l’accès à l’emploi pour tous ceux qui sont capables de travailler.

Pragmatisme des jeunes

Ma génération a tendance à oublier que la guerre froide a pris fin il y a trente ans avec la chute du mur de Berlin. L’époque des âpres conflits idéologiques est terminée depuis longtemps. Les jeunes réagissent de manière pragmatique à l’étiquette “socialistes démocratiques”. Si cela veut dire assurer une vie décente à tous les Américains, alors ils sont pour. Et si cela veut dire penser à l’avenir – en luttant contre le changement climatique –, alors ils y sont aussi favorables.

Certains à droite disent qu’il s’agit d’une version moderne du populisme économique. Ce nouveau socialisme est en effet très populaire – bon nombre de ses idées ont le soutien de la majorité des Américains, surtout les jeunes. Mais celles-ci sont également économiquement viables – les différents investissements et réglementations proposées sont nécessaires si nous voulons une prospérité durable pour tous.

La démocratie ne s’arrête pas au vote

La démocratie reste un point fondamental du programme des socialistes démocratiques. La démocratie ne consiste pas uniquement à organiser des élections tous les quatre ans. Elle nécessite un système de contre-pouvoirs – pour s’assurer que personne, pas même le président, ne concentre tous les pouvoirs – et la conviction profonde que nul n’est au-dessus des lois. La démocratie, c’est aussi protéger les droits des minorités et avoir un Congrès et des médias libres de toute influence extérieure. Mais c’est également permettre une plus juste représentation, parce qu’un système qui décourage sciemment les électeurs d’aller voter, qui pratique le charcutage électoral à des fins politiques, dans lequel la vie politique est dominée par l’argent et une minorité peut prendre l’ascendant sur la majorité, est contraire à la démocratie.

Quel que soit son nom, ce nouveau socialisme est à bien des égards séduisant. Pas étonnant que le président passe autant de temps à le critiquer.

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Joseph E. Stiglitz
Washington Post

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