Gilets jaunes, Acte XXVIII et élections européennes : « Que ce soit le RN en tête ou LRM, on savait qu’on allait pleurer »

, par Le Monde, LECLERC Aline

Réunis sur un parking à Saint-Etienne-du-Rouvray, dimanche, les protestataires ne comprenaient pas « pourquoi tant de gens ont voté » pour la liste soutenue par Emmanuel Macron.

Ils manifestent contre le président et sa politique depuis six mois. Mais lorsque ces « gilets jaunes » ont vu que la liste qui défendait les couleurs de Macron n’arrivait qu’en seconde position, il n’y eut aucune exultation.

Ils étaient une cinquantaine à avoir pris place devant un écran installé spécialement pour l’occasion sur le parking près du Buffalo Grill, au rond-point des Vaches, à Saint-Etienne-du-Rouvray (Seine-Maritime). C’est un haut lieu de la mobilisation en gilet jaune depuis le 17 novembre 2018, comme en témoignent tags et banderoles ici et là, et, surtout, un camp bâti, sorte de minuscule village qui a vu le jour depuis six semaines et dont certains parlent comme d’une petite « zone à défendre » (ZAD).

Non, quand les résultats sont apparus à la télévision, il y eut à peine quelques cris de surprise suivis très vite d’un grand silence. « Que ce soit le RN [Rassemblement national] en tête ou LRM [La République en marche], on savait qu’on allait pleurer », résumait Caterina, 58 ans. « C’est Macron qui a fait le jeu du RN en ne nous répondant pas », a tranché Patrick, fonctionnaire de 61 ans à ses côtés. « Il doit y en avoir qui ont voté RN ici, mais ils ne le disent pas », pestait encore David. Personne ne s’en vantait en effet. Dans ce mouvement qui s’est toujours dit « apartisan », on affichait peu jusqu’ici ses préférences politiques. « Voir des villes ouvrières comme les nôtres voter RN est quelque chose dont on ne peut pas se satisfaire », ajoutait Olivier, 41 ans, en sweat à capuche jaune fluo.

« Eveil citoyen »

En tête sur le plan national, la liste RN de Jordan Bardella l’a également emporté dans cette ville communiste. « On a eu beau faire des assemblées citoyennes pour expliquer plein de choses, et notamment que c’était un scrutin à un seul tour, à la proportionnelle, la manipulation a marché et les gens sont allés voter en fonction d’un duel RN-LRM », déplorait cet opérateur industriel. Avant de chercher des raisons d’espérer : « De toutes les surprises de ce soir, il faut quand même noter le recul de l’abstention. Et on n’y est pas pour rien, se consolait-il. En six mois, on n’a obtenu que des miettes, mais ce qu’on a réussi, c’est un éveil citoyen. Ici, on a accompagné plein de gens pour faire leur carte d’électeur et beaucoup ont voté pour la première fois grâce à nous ! » La plupart des « gilets jaunes » présents ont voté.

Plusieurs se félicitaient aussi du score d’Europe Ecologie-Les Verts (EELV), croyant y voir « la voix jaune », parce que de nombreux « gilets jaunes » défilent dans les marches pour le climat. D’autres s’énervaient du traitement réservé à La France insoumise (LFI) dans les médias, les rendant responsables d’un score plus bas qu’espéré. Aucun par contre ne se préoccupait des scores très faibles des listes « gilets jaunes » auxquelles ils ne s’identifiaient absolument pas.

Petit badge « gilets jaunes 76 restons unis » à la poitrine, Jennifer, 41 ans, mère célibataire et téléconseillère intérimaire, avait surtout espéré que la liste LRM fasse un score bien plus bas. « Il est quand même deuxième ! déplorait-elle en assimilant complètement cette liste au chef de l’Etat. Je l’espérais sous les 10 % ! C’est une grande déception… à se demander si les gens réfléchissent ! »

Et maintenant

Soudain, une voix s’est élevée au-dessus des autres : « Six mois de manifestations, de blessés, de gardés à vue, de matraque, pour obtenir ça ?, a lancé Elodie, mère au foyer de 47 ans, amère, presque en colère. Les gens n’ont pas encore assez souffert ? C’est plus que de la déception, j’ai envie de vomir… On est en dictature et tout le monde s’en fout ! Ça fait six mois qu’on lutte pour une cause juste : vivre décemment. On n’est ni raciste, ni des cas soc’, ni des alcoolos. Juste des gens qui ont envie d’un monde meilleur. Là les acquis de 36, c’est mort ! »

Des retraitées se sont approchées pour lui dire de ne pas désespérer. Elle : « Ça vous donne envie de continuer les manifs, vous ? » Josiane, 68 ans, a répondu « oui », puis « ce qu’il faut, c’est bloquer l’économie ! ». « Mais on n’est plus assez ! », a rétorqué Elodie. Jennifer a dit qu’il lui fallait réfléchir, et déjà « une bonne nuit pour digérer ». En partant, elle a répété : « La question pour moi ça reste de comprendre pourquoi tant de gens ont voté LRM… »

Une assemblée générale des « gilets jaunes » du rond-point était déjà prévue en début de semaine pour décider des actions du week-end. Leur vingt-neuvième samedi de mobilisation.

Aline Leclerc

• Le Monde. Publié le 27 mai 2019 à 06h33, mis à jour à 10h07 :
https://www.lemonde.fr/politique/article/2019/05/27/chez-les-gilets-jaunes-de-rouen-que-ce-soit-le-rn-en-tete-ou-lrm-on-savait-qu-on-allait-pleurer_5467923_823448.html


 Après six mois de mobilisation, les listes « gilets jaunes » font moins de 1 % aux européennes

Les deux listes issues du mouvement de contestation sociale qui a provoqué la plus grande crise du quinquennat d’Emmanuel Macron n’ont mobilisé chacune que 0,5 % des électeurs.

Les deux listes issues des « gilets jaunes », mouvement de contestation sociale qui a provoqué la plus grande crise du quinquennat d’Emmanuel Macron, n’ont mobilisé ensemble que 0,5 % des électeurs dimanche 26 mai, selon les résultats quasi-définitifs publiés lundi matin.

Alliance jaune, menée par le chanteur Francis Lalanne, a remporté environ 0,5 %, et Evolution citoyenne, avec à sa tête Christophe Chalençon, 0,01 % des voix lors de ce scrutin européen, loin du seuil des 5 % nécessaires pour envoyer des élus au Parlement européen. « On nous vole le scrutin », a accusé Christophe Chalençon, en assurant qu’il déposerait des « recours » partout en France pour « faire invalider les élections », du fait du rejet, dans les bureaux de vote, des bulletins de vote « Evolution citoyenne » imprimés sur du papier 80 grammes. « A partir de demain, nous allons mettre le feu », menace-t-il.

Des figures du mouvement s’étaient également immiscées dans des partis qui ont intégré des « gilets jaunes » sur leur liste. Benjamin Cauchy était ainsi en 9e position de la liste de Nicolas Dupont-Aignan (DLF, environ 3,5 %) alors que Jean-François Barnaba s’est allié aux Patriotes de Florian Philippot (entre 0,6 %).

Né de contestations sur le prix de l’essence qui se sont étendues à des revendications sur le pouvoir d’achat, la justice fiscale et le système politique, le mouvement des « gilets jaunes » en est à sa 28e semaine de mobilisation. Très vite, la question d’une traduction politique et électorale du mouvement s’est posée. Dans les premiers sondages qui, dès décembre, introduisaient dans leurs enquêtes l’éventualité d’une liste « gilets jaunes », celle-ci était donnée aux alentours de 10 % d’intentions de vote.

Aucune exultation chez les « gilets jaunes »

Du côté du rond-point des Vaches à Saint-Etienne-du-Rouvray, près de Rouen (Seine-Maritime), dimanche soir, il n’y eut aucune exultation parmi les « gilets jaunes » lorsqu’ils ont vu que la liste qui défendait les couleurs de ce président contre qui ils manifestent depuis six mois n’arrivait qu’en seconde position.

Lorsque les résultats sont apparus sur l’écran installé spécialement sur le parking près d’un Buffalo Grill, il y a eu quelques cris et puis le silence. Ceux-ci n’étaient pas du tout préoccupé par le score des liste « gilets jaunes », auxquelles ils ne s’identifiaient absolument pas. « Que ce soit le Rassemblement national en tête ou La République en marche, on savait qu’on allait pleurer », résumait Caterina, 58 ans. « C’est Macron qui a fait le jeu du RN en nous répondant pas », a lancé Patrick, fonctionnaire de 61 ans, à ses côtés.

« Dans toutes les suprises de ce soir, il faut quand même noter le recul de l’abstention. Et on n’y est pas pour rien », se consolait Olivier, 41 ans, opérateur industriel.

« En six mois, on n’a obtenu que des miettes mais ce qu’on a réussi, c’est un éveil citoyen. Ici, on a accompagné plein de gens pour faire leur carte d’électeur et beaucoup ont voté pour la première fois grâce à nous ! Le problème, c’est qu’on a eu beau expliquer que c’était un scrutin à un seul tour, à la proportionnelle, la manipulation a marché et les gens sont allés voter en fonction d’un duel RN/LRM. »

Plusieurs initiatives abandonnées

Plusieurs initiatives alors été lancées par des figures des « gilets jaunes », comme celle pilotée par Ingrid Levavasseur avec la liste du Ralliement d’initiative citoyenne (RIC). Mais cette liste est très vite critiquée par une partie des « gilets jaunes », qui refusent tout engagement en politique. Beaucoup lui reprochaient également de « faire le jeu de Macron », les sondages indiquant alors qu’une liste « gilets jaunes » aux européennes serait profitable à celle de La République en marche (LRM) en prenant des voix à ses principaux adversaires, le Rassemblement national (RN) et La France insoumise (LFI).

Mme Levavasseur a aussi été prise pour cible et reçoit régulièrement de nombreuses insultes et menaces. Début février, un débat en direct sur Facebook avec Julien Bayou, porte-parole d’Europe Ecologie-Les Verts (EELV), avait dû être interrompu en raison du « flot d’insanités » reçu en commentaires.

La structuration du mouvement en listes électorales a divisé au sein des « gilets jaunes », certains considérant que leur mouvement était profondément antisystème et d’autres pensant qu’il fallait intégrer le système pour le changer. « On peut être dans la rue, avoir des revendications et les scander mais à un moment donné (…) il faut pouvoir dire les choses en rentrant dans le système », estime Ingrid Levavasseur, qui compte se présenter aux élections municipales, en 2020.

Le Monde avec AFP

• Le Monde. Publié le 26 mai 2019 à 22h02, mis à jour à 06h41 :
https://www.lemonde.fr/international/article/2019/05/26/elections-europeennes-apres-six-mois-de-mobilisation-les-gilets-jaunes-font-un-flop-dans-les-urnes_5467682_3210.html


 L’acte XXVIII signe la plus faible participation du mouvement

Ils étaient 12 500 à manifester dans toute la France samedi, à la veille des élections européennes, selon le ministère de l’intérieur.

Après plus de six mois de mobilisation, la baisse de la participation semble difficile à enrayer. Selon le ministère de l’intérieur, 12 500 « gilets jaunes » ont manifesté dans plusieurs villes de France, dont 2 100 à Paris pour l’acte XXVIII, samedi 25 mai, à la veille des élections européennes.

Il s’agit ainsi de la plus faible mobilisation depuis le début du mouvement, plancher qui avait déjà été franchi le précédent samedi, où 15 500 personnes avaient battu le pavé à travers le pays. Mais le comptage des autorités est contesté par les « gilets jaunes », qui ont dénombré de leur côté 35 100 manifestants ce samedi.

Dans la capitale, où 1 000 membres des forces de l’ordre étaient mobilisés pour des contrôles préventifs et 3 000 policiers et militaires dans le cadre du maintien de l’ordre, deux cortèges ont défilé.

Une manifestation déclarée a rejoint la butte Montmartre depuis le cimetière du Père-Lachaise. Une autre, non déclarée, a rassemblé, selon une journaliste de l’Agence France-Presse (AFP), plus d’une centaine de personnes, défilant sans leur habit distinctif – un fait inédit – à l’appel de plusieurs figures du mouvement, dont Eric Drouet.

Partis de l’ouest de la capitale, ces manifestants ont joué au chat et à la souris avec les forces de l’ordre avant de rallier la place de la République où, en fin d’après-midi, une trentaine de personnes ont jeté des projectiles sur les forces de l’ordre, qui ont répliqué avec des grenades lacrymogènes. Vers 19 heures, quelques dizaines de manifestants ont ensuite bloqué une partie de la place de la Bastille à l’aide de barrières de chantier, rapidement enlevées par la police.

Dix-huit interpellations à Amiens

Entre 800 « gilets jaunes », selon la préfecture de la Somme, et 2 000 selon les organisateurs, ont également manifesté à Amiens, déterminés à « aller chercher Macron chez lui », en « prenant » sa ville natale lors de cet acte XXVIII. « Puisqu’on nous empêche de prendre le palais de Macron, nous prendrons donc sa ville : Amiens », expliquaient depuis plusieurs jours les « gilets jaunes » dans un « appel national », largement diffusé sur les réseaux sociaux.

Dès 9 heures, quelques centaines de manifestants venus de Normandie, de Bretagne, des Hauts-de-France ou de la région parisienne, se sont rassemblés au parc de la Hotoie où était installé un « village festif », constitué notamment de stands associatifs et syndicaux, a constaté un correspondant de l’AFP.

Plusieurs personnalités, comme le député de la Somme François Ruffin, le comédien et ancien délégué CGT de Continental Xavier Mathieu, ou l’ex-Goodyear (CGT) Mickaël Wamen, étaient présents. Vers 14 h 45, quelques personnes ont jeté des projectiles sur une agence bancaire et sur l’hôtel Carlton dans le secteur de la gare. Les forces de l’ordre les ont dispersées à l’aide de gaz lacrymogènes. La préfecture de la Somme comptabilisait dix-huit interpellations au total, à la suite de contrôles préventifs. Parmi ces personnes, deux ont été placées en garde à vue pour détention de matériel offensif.

Des rassemblements à Toulouse, Montpellier et Lyon

A Toulouse, près de 2 000 manifestants se sont rassemblés dans le calme samedi après-midi pour un acte XXVIII « plus chaud que le climat ». A 16 h 30, aucune interpellation n’avait été menée dans la ville. L’ambiance était similaire à Montpellier avec l’organisation d’un événement intitulé « La Révolution du peuple ! », auquel ont participé quelque 950 personnes.

A Strasbourg, théâtre d’une « convergence des luttes » entre mouvement de contestation sociale et marche pour le climat, plusieurs dizaines de « gilets jaunes » étaient présents dans le cortège pour l’environnement, composé selon la police d’environ 850 personnes. « Bloquons Blanquer, Castagnons Castaner, Matons Macron », pouvait-on lire sur une banderole en tête de cortège. Lyon a aussi réuni « gilets jaunes » et militants de la cause climatique, comme à Nantes où 500 personnes ont défilé selon la police, ou Dijon (600 selon la préfecture).

• Le Monde. 25 mai 2019 à 08h35, mis à jour le 26 à 11h42 :
https://www.lemonde.fr/international/article/2019/05/26/elections-europeennes-apres-six-mois-de-mobilisation-les-gilets-jaunes-font-un-flop-dans-les-urnes_5467682_3210.html


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