GAUCHE(S) ANALYSE

Elections européennes : La France insoumise, chronique d’un désastre annoncé

Surprenante par son ampleur, la débâcle du mouvement de Jean-Luc Mélenchon n’en était pas moins prévisible. Après des mois d’errements stratégiques, de tensions internes, et de fragilisation de son leader, La France insoumise se voit affaiblie. Durablement ?

es insoumis avaient pourtant mis toutes leurs forces dans la bataille. Une forte mobilisation militante [1], une collecte de fonds réussie, un beau tableau de partenaires européens, des dizaines de meetings et de réunions publiques avec l’implication de l’ensemble des députés. À commencer par Jean-Luc Mélenchon lui-même, revenu en première ligne au mitan de la campagne pour sillonner la France dans des salles remplies et enthousiastes… La campagne était belle, vivante, pleine d’espoir.

À l’arrivée, c’est un fiasco. Même si elle gagne deux eurodéputés et 150 000 voix par rapport à 2014, La France insoumise, avec ses petits 6,31 % des suffrages rassemblés dimanche 26 mai, reste dans les basses eaux du Front de gauche (alliance du Parti de gauche et du PCF) aux précédentes européennes. Pire : pour ce scrutin, envisagé comme un marchepied vers les municipales, puis la présidentielle, la formation de Jean-Luc Mélenchon se retrouve tel l’arroseur arrosé.

Alors que, forte de ses 19 % à la présidentielle, LFI ambitionnait de « remplacer » un PS en perdition, elle arrive un dixième devant la liste portée par Raphaël Glucksmann – et à égalité en nombre de sièges attribués. Surtout, la liste de Manon Aubry rassemble deux fois moins d’électeurs que celle d’Europe Écologie-Les Verts, la formation écolo remplaçant, de fait, LFI comme leader de l’alternative « progressiste » à la droite macroniste et à l’extrême droite.

Le score de la liste France insoumise, commune par commune. © Mediapart
Dimanche, dans le restaurant réservé pour la soirée de campagne, c’était la douche froide. Manon Aubry, la tête de liste, apparaissait, l’air désolé, sur l’estrade, pour un discours lugubre. Quant à Jean-Luc Mélenchon, il se faisait applaudir par les rares militants qui s’étaient déplacés au Belushi’s. Mais on ne savait pas si ces applaudissements relevaient de l’encouragement à continuer vaille que vaille, ou du baroud d’honneur.

L’heure est-elle pour autant à l’examen de conscience ou à l’autocritique ? Au lendemain du scrutin, cela n’en prenait pas le chemin. Du côté des cadres insoumis, c’était silence radio – aucun n’a souhaité répondre aux appels de Mediapart. Et quand François Ruffin se faisait d’une discrétion de violette, Alexis Corbière, lieutenant de Jean-Luc Mélenchon, fermait d’emblée la porte à toute remise en question des choix politiques de son chef : « Jean-Luc Mélenchon est quand même le moteur de ce que nous faisons. C’est lui qui a fait émerger ce mouvement nouveau à hauteur de près de 20 % [lors de l’élection présidentielle de 2017], c’est lui qui rassemble énormément de gens dans nos meetings », déclarait-il ce lundi matin, lendemain de l’élection, sur France Info. Comme s’il fallait à tout prix sauver le soldat Mélenchon.

Dimanche soir, au Belushi’s [2], un bon connaisseur de la maison Mélenchon ne se faisait guère d’illusion : « Ceux qui sont au pouvoir dans le mouvement vont faire porter le chapeau à Manon Aubry et à la stratégie de petite ouverture à gauche qu’on a enclenchée. Ils vont décréter qu’il faut revenir à la stratégie populiste pure et dure. C’est écrit d’avance », confiait-il sous le sceau de l’anonymat.

La débâcle, certes surprenante par son ampleur, était néanmoins prévisible. Depuis des mois, tous les signaux étaient au rouge. Quoi qu’en aient dit certains dirigeants du mouvement, toujours prompts à crier haro sur les supposées manœuvres du « parti médiatique », tout, ou presque, était là, sous leurs yeux.

La défaite à la totalité des 10 législatives partielles organisées depuis 2018, par exemple. La bataille perdue d’Évry, analysée de manière expéditive par un Jean-Luc Mélenchon soucieux de ne pas ouvrir un débat de plus dans un mouvement qui venait d’être percuté, un mois plus tôt, par l’épisode des perquisitions, aurait pourtant mérité d’être autopsiée avec sérieux et distance. Elle aurait ainsi fait apparaître la difficulté du mouvement à mobiliser l’électorat populaire (comme nous l’expliquions [voir ci-dessous]). Ce qui s’est confirmé aux européennes, LFI ne mobilisant que 12 % des foyers touchant un revenu moyen de 1 200 euros – contre 30 % pour le Rassemblement national.

Il y eut ensuite cette série de départs au compte-gouttes de militants « de base », mécontents du manque de démocratie interne [voir un article ci-dessous]. Ils n’étaient d’ailleurs que 18 000 insoumis à voter à la convention de Bordeaux, en décembre, pour ratifier la liste des candidats aux européennes, soit 3,5 % du corps électoral des 500 000 sympathisants (inscrits sur le site) revendiqués par le mouvement, et moitié moins que lors du premier vote pour la liste non ordonnancée, au mois de juillet (33 000 votants).

Sans parler des prises de distance, avec plus ou moins de fracas, de membres éminents du premier cercle : l’éloignement de Charlotte Girard, pressentie pour porter la liste aux européennes avant qu’elle ne jette l’éponge, le départ de Thomas Guénolé [3], responsable de l’école de formation, en passant par le décrochage de l’aile populiste du mouvement comme de l’aile la moins populiste avant Noël 2018…

Après trois ans d’efforts pour tenter de bâtir un mouvement neuf, centripète, et porté par une jeune garde de responsables (les 17 députés du groupe parlementaire), les perquisitions, et la semaine noire qui s’est ensuivie, ont sans doute été le coup le plus dur porté à la « figure porteuse » de Jean-Luc Mélenchon. Perdant de sa présidentiabilité – et donc de sa capacité de rassemblement –, il s’est retrouvé de plus en plus critiqué par un certain nombre de ses électeurs de 2017. Et même par la base militante, dont une partie a fini par voir dans le personnage de François Ruffin une alternative possible...

Là-dessus, la campagne de Manon Aubry n’a pas été une sinécure. Accusée par un de ses colistiers de passer le début de la campagne « enfermée dans une salle rue de Dunkerque [le QG de la campagne] avec Manuel Bompard [le numéro 2 de la liste – ndlr], sans vouloir écouter aucun conseil », l’ancienne d’Oxfam avait une mission (impossible) : tenir tous les bouts d’une ligne stratégique et politique illisible.

Héritant des ambiguïtés du mouvement sur des questions centrales telles que la sortie des traités et le Plan B, la mission qui lui avait été confiée au départ était d’aller chercher les électeurs de gauche classique… au moment même où Jean-Luc Mélenchon s’engageait corps et âme dans le soutien aux gilets jaunes.

Un positionnement « au milieu du gué », ni vraiment populiste ni vraiment gauche classique, qui, selon Jérôme Sainte-Marie, politologue et sondeur, proche de Jean-Luc Mélenchon pendant la présidentielle, a fini par mécontenter tout le monde : « La stratégie était trop populiste pour la gauche, et trop à gauche pour les populistes », résume-t-il.

« Comme le montrent les mauvais résultats de Podemos aux européennes, tous les populistes de gauche arrivent au bout d’une dynamique en Europe, comme si le “moment populiste” était en train de se refermer, rattrapé par la résilience partielle des anciens partis politiques, analyse Arthur Borriello, chercheur au Cevipol. Dans ce contexte, Jean-Luc Mélenchon a été en hésitation constante pour savoir s’il devait, ou non, continuer sa stratégie populiste. »

Comme souvent en temps de crise (lire ici), les débats ont donc repris de plus belle, ces dernières heures, entre les pro et les anti-ligne populiste, tous se renvoyant la responsabilité du « bouillon » électoral. Dimanche soir, après la proclamation des résultats, François Cocq, cadre du Parti de gauche, a immédiatement regretté que LFI se soit, durant la campagne, « cornérisée dans la petite gauche, abandonnant la tâche de la révolution citoyenne qu’elle avait su porter lors de la présidentielle. Pire, son erreur stratégique et sa confusion programmatique l’ont ramenée aux yeux des gens au rang d’une force comme les autres ».

Analyse inverse de la députée insoumise Clémentine Autain, qui n’en rabattait pas sur les critiques : « Le ressort de la stratégie populiste, le choix entre “eux” et “nous”, tout cela a fait long feu. On ne doit pas verser dans un discours de la haine, mais porter un discours d’alternative sociale et écologique. »

Derrière l’éternel débat stratégique se profile aussi une question de moins en moins taboue au sein du mouvement : comment se dépatouiller avec un Jean-Luc Mélenchon à l’image écornée depuis l’épisode des perquisitions, et qui, très engagé personnellement dans la campagne des européennes – son visage était sur le bulletin de vote à côté de celui de Manon Aubry –, subit aujourd’hui aussi un revers personnel ?

« LFI, c’est un programme, un leader, une stratégie », avait coutume de dire Manuel Bompard, le directeur de la campagne présidentielle, en 2017. Deux ans plus tard, il semble que deux des trois piliers se soient, du moins en partie, effondrés. D’autant que LFI n’a pas de structure pour gérer le choc, ni de « fusible » à faire sauter, tous les pouvoirs étant concentrés dans la personne du député de Marseille et ses quelques très proches.

« Malgré ce qui avait été promis au sortir de l’été dernier, il n’y a pas de lieu de débat stratégique, rien n’a été prévu pour échanger, on ne peut discuter de rien », déplore Clémentine Autain. « Les insoumis vont payer leur choix stratégique d’avoir créé un mouvement et non un parti. Normalement, après un échec de cette ampleur, les partis organisent un congrès, mais là que peuvent-ils faire ? », s’interroge Jérôme Sainte-Marie.

D’autant que la suite s’annonce peut-être pire encore. Avec son faible score aux européennes, le mouvement, qui se voyait déjà au centre de la recomposition de la gauche via la constitution d’une fédération populaire [4], aura bien des difficultés à peser dans le rapport de force lors de la construction des alliances nécessaires aux prochaines municipales.

Pauline Graulle

• MEDIAPART. 27 MAI 2019 :
https://www.mediapart.fr/journal/france/270519/france-insoumise-chronique-d-un-desastre-annonce


 Comment La France insoumise veut renouveler la gauche européenne

Le mouvement de Jean-Luc Mélenchon veut peser au Parlement européen avec ses partenaires espagnols ou portugais. Les Insoumis français espèrent, à terme, devenir le fer de lance de la gauche « populiste » en Europe.

Une nouvelle gauche est en gestation en Europe : c’est le message qu’a voulu envoyer La France insoumise (LFI), qui tenait meeting, ce samedi 11 mai, au Dock-des-Suds, une salle de concert de Marseille. Un meeting d’importance : pour la première fois de la campagne européenne, les partis politiques européens partenaires de la formation de Jean-Luc Mélenchon sont montés sur la même scène. « Ce n’est pas un meeting comme un autre, mais un événement qui aura sa place dans l’histoire de nos idées », a souligné le député des Bouches-du-Rhône, devant les quelque 800 personnes qui s’étaient déplacées.

Au printemps 2018, LFI lançait une coalition de plusieurs partis de gauche européens : un texte fondateur, des rencontres régulières, l’élaboration d’une stratégie commune… Sous le nom de « Maintenant le peuple », cette alliance que l’on pourrait qualifier de « gauche populiste » – mais les partis en présence ne sont pas tous sur cette ligne –, ou plutôt de « gauche de rupture » [5], regroupe aujourd’hui six formations. Outre LFI, les plus puissants sont les Espagnols de Podemos et les Portugais du Bloco. On y trouve aussi les partis de la gauche radicale finlandaise, suédoise et danoise. Pas de partenaires, en revanche, du côté de l’Italie ou de l’Allemagne.

Ce samedi, des représentants de Maintenant le peuple s’étaient rendus dans la cité phocéenne pour afficher leur unité. Certes, les têtes de pont, comme Marisa Matias ou Pablo Iglesias, étaient absentes – la première, retenue par un meeting au Portugal, le second, par des discussions nationales avec le parti socialiste espagnol, indiquait-on à LFI. Mais l’envie était au rendez-vous.

« Ensemble, nous pouvons construire une nouvelle alliance qui met l’humain au centre de notre vie ! » a lancé Ione Belarra, figure montante de Podemos. « La coopération entre nos partis est très précieuse, parce qu’elle pourra faire avancer la gauche [pour construire] une Europe d’égalité et de solidarité », a ajouté la représentante du Parti de gauche suédois, Hanna Gedin. Eva Milsted, de l’alliance rouge et verte danoise, a appelé à « une révolution verte en Europe ». « On doit s’engager au côté du monde du travail, pour les services publics, la démocratie, la solidarité internationaliste, et être déterminés à changer le système et à apporter des réponses à l’urgence climatique », a détaillé José Manuel Purezza, eurodéputé du Bloco.

Ouvrir une nouvelle ère pour une gauche de rupture en Europe : tel est l’objectif des Insoumis et de leurs partenaires. L’enjeu est double. Il s’agit d’abord de constituer une force capable de peser, à la gauche du grand groupe social-démocrate et du groupe écolo – qui pourrait disposer de davantage de sièges que dans la précédente mandature –, mais aussi de rétablir la possibilité d’une alternative politique claire face au libéralisme européen, quatre ans après la « capitulation » – selon le mot de Jean-Luc Mélenchon – d’Alexis Tsipras.

À l’époque, l’application du mémorandum par le premier ministre grec, leader de Syriza, avait semé le doute sur la capacité de la gauche au pouvoir de résister aux politiques d’austérité… « Un sale coup », se remémorait le leader de LFI, dans une interview donnée à Mediapart en juillet 2018 [6] : « Notre plan international s’est effondré, tué de l’intérieur. La décision de Tsipras nous a cloués. »

Mais tourner la page et ouvrir un nouveau front d’insoumission au sein de l’union européenne ne s’annonce pas chose aisée. Et le score des partis membres de Maintenant le Peuple, le 26 mai, sera, bien sûr déterminant.

En attendant, on phosphore sur la manière de s’y prendre. Créer un groupe autonome au Parlement européen ? Impossible, puisqu’il faut, pour ce faire, des élus de sept pays différents – or Maintenant le peuple n’en rassemble que six. La stratégie vise donc désormais à intégrer la GUE/NGL (Gauche unitaire européenne/Gauche verte nordique), cinquième groupe au Parlement européen en nombre de sièges, pour peser en interne. L’idée est de rendre le groupe parlementaire de la gauche antilibérale, dirigé depuis dix ans par une communiste allemande issue de Die Linke, plus écolo, mais aussi plus « punchy ».

Il faut dire que son caractère composite – la GUE rassemblant aussi bien le très orthodoxe parti communiste portugais que des partis animalistes, mais aussi des partis rivaux entre eux sur le plan national – comme son organisation confédérale permettant aux délégations une souplesse dans les votes n’ont pas aidé jusqu’ici à rendre la ligne lisible. Sur les questions du fédéralisme et de la souveraineté, par exemple, les positions ont divergé. De même sur l’écologie : « Il faut mettre plus en avant un cap écologique fort, notamment face aux partis communistes plus productivistes », estime Manon Aubry, tête de liste LFI aux européennes.

Résultat, même si le groupe s’est illustré par sa critique unanime du libéralisme et de l’austérité, il a manqué de visibilité durant la précédente mandature. « Nous avons été pionniers sur les questions sociales, notamment la lutte contre les traités de libre-échange, et nous nous sommes aussi beaucoup bougés sur la question des libertés ou du féminisme, explique Marie-Pierre Vieu, eurodéputée communiste sortante. Mais il est vrai qu’on gagnerait à renforcer notre colonne vertébrale. »

 Message brouillé

C’est également la volonté de Younous Omarjee, député LFI sortant, qui se verrait bien prendre la présidence de ce groupe « new look » une fois élu le 26 mai. Avec l’aide des partenaires de Maintenant le peuple, ce proche de Jean-Luc Mélenchon entend proposer une feuille de route plus structurante. « Ce qu’on veut faire, c’est démontrer qu’on a l’attitude conforme à ce qu’on a dit pendant la campagne, qu’on ne biaise pas », résume-t-il.

La composition des groupes du parlement européen. © touteleurope.eu
La composition des groupes du parlement européen. © touteleurope.eu
Si tout se passe comme prévu, des discussions s’ouvriront dès le 27 mai pour réfléchir à un changement de nom du groupe – où pourrait figurer le mot peuple –, et surtout à « la définition de bases politiques plus claires qu’elles ne le sont aujourd’hui ». Au programme : pousser la critique des institutions européennes, entériner la dynamique de sortie des traités européens, s’accorder sur un rejet de l’atlantisme européen, avancer sur la question écologique et refuser clairement tous les accords de libre-échange.

Pas question de remettre en cause le caractère confédéral du groupe, promet Younous Omarjee. Mais pourquoi ne pas mettre en place des « lignes jaunes » ? Histoire d’inciter Syriza, notamment, à se positionner. La délégation grecque laisse ainsi entendre qu’elle restera membre de la GUE, alors qu’Alexis Tsipras s’est récemment affiché avec Franz Timmermans [7], le très libéral candidat du groupe social-démocrate…

Mais comment mieux délimiter la GUE sans apparaître excluant ? Comment gagner en identité sans perdre en pluralité ? C’est le défi qui va se poser à Maintenant le peuple, et à LFI en particulier, au lendemain de l’élection européenne.

Si elle réalise un score à deux chiffres le 26 mai, la formation de Jean-Luc Mélenchon pourrait en effet devenir la première délégation du groupe, avec une dizaine d’élus. Soit davantage que Podemos en Espagne, aux prises avec une crise interne [8]. Et davantage que les communistes français – lesquels risquent de n’avoir aucun élu s’ils réalisent un score de moins de 5 %. Quant aux communistes allemands, divisés sur la stratégie, ils pourraient être affaiblis. Un boulevard s’ouvrirait alors pour une reprise en main du groupe par LFI.

Mais gare : « Si on veut faire un grand groupe de gauche qui pèse à côté du groupe social-démocrate, il ne faudrait pas aligner des conditions conduisant à exclure des morceaux du groupe. Toute tentation d’uniformiser le groupe serait contre-productive », avertit le sénateur communiste Pierre Laurent, ancien président du Parti de la gauche européenne (l’instance partisane de la gauche radicale dans l’Union).

Même appel au consensus de la part de Francis Wurtz, communiste français qui dirigea la GUE/NGL de 1999 à 2009, notamment lorsqu’il fallut gérer la délicate intégration de deux partis révolutionnaires (la LCR et LO) dans le groupe : « L’esprit qui a régné jusqu’ici à la GUE/NGL est à l’inverse de l’hégémonie. Il y a de la fraternité, de la tolérance, chaque pays a ses traditions et on se respecte tous. Si la GUE veut gagner en influence, il faut qu’elle soit plus offensive en marchant main dans la main avec les mouvements sociaux, et qu’elle soit rassemblée. »

Or Younous Omarjee, qui pourrait prendre les manettes de l’opération, semble être à la fois suffisamment diplomate et expérimenté pour manœuvrer avec la subtilité qui s’impose. Autre bon point : pour le groupe pluriel qu’est la GUE/NGL, l’eurodéputé insoumis ne porte pas spécialement le populisme en bandoulière…

Bref, il se démarque du « dégagisme » parfois brutal d’un Jean-Luc Mélenchon. Il y a quelques années, la tentative du Parti de gauche (parti fondé par Jean-Luc Mélenchon aujourd’hui membre de LFI) de bouter Syriza hors du Parti de la gauche européenne après l’adoption du mémorandum par Tsipras s’était soldée par un échec. Aucun autre parti n’avait suivi l’initiative du Parti de gauche. L’affaire a laissé un souvenir cuisant au sein de la gauche européenne.

Il faudra donc user de tact dans le rapport de force à venir. Notamment avec les Allemands de Die Linke, avec qui LFI est en délicatesse après un éphémère rapprochement d’Aufstehen,le mouvement populiste de Sarah Wagenknecht [9], transfuge de Die Linke, qui a finalement jeté l’éponge.

D’autant qu’au-delà de la volonté de LFI de fixer la GUE/NGL sur une ligne plus claire, il ne déplairait pas à la formation de la gauche populiste française de s’imposer comme le leader de la gauche alternative européenne. Si, jusqu’en 2015, Syriza incarnait l’avant-garde, Podemos est lui aussi en difficulté, englué dans des négociations avec le Parti Socialiste Ouvrier Espagnol (PSOE) de Pedro Sánchez.

L’occasion pour la formation de Jean-Luc Mélenchon, qui ambitionne de se présenter à la présidentielle française, de tirer son épingle du jeu. Grâce à une communication de combat, calquée sur celle des députés à l’Assemblée nationale, LFI pourrait-elle devenir le fer de lance de l’avenir de la gauche en Europe ?

Là encore, le chemin est ardu. « La gauche sociale-démocrate est faible, mais la gauche radicale n’est pas en meilleure forme, observe ainsi Pascal Delwit, chercheur en sciences politiques à l’université libre de Bruxelles. En réalité, l’alternative qu’incarne la gauche radicale européenne n’est plus si claire : plusieurs mouvements, comme Podemos ou le Bloco, coopèrent avec les sociaux-démocrates. Par ailleurs, elle a du mal à se dépatouiller : veut-elle sortir ou rester dans les traités européens ? Tout cela brouille son message. »

Dans l’interview donnée à plusieurs journaux européens ce week-end [10], le député de Marseille pointait lui-même des divergences stratégiques avec Pablo Iglesias sur son rapport aux traités européens. Podemos est en effet engagé parallèlement dans des discussions avec le PSOE et n’a pas intérêt à se lancer dans une critique trop radicale des traités. Une question de circonstances, a voulu rassurer Jean-Luc Mélenchon.

Pauline Graulle

• MEDIAPART. 12 MAI 2019 :
https://www.mediapart.fr/journal/france/120519/comment-la-france-insoumise-veut-renouveler-la-gauche-europeenne?onglet=full


 La France insoumise et le « plan B » : quatre années d’ambiguïté

À quelques semaines des élections européennes, la formation de Jean-Luc Mélenchon a renoncé à évoquer l’hypothèse d’une sortie de l’Union européenne et de l’euro. Récit des glissements successifs qui ont conduit à l’abandon de cette idée, devenue un boulet pour le mouvement.

À La France insoumise, c’est l’Arlésienne. Beaucoup en ont entendu parler ; ceux qui l’ont lu se comptent sur les doigts d’une main. Le livret thématique sur la stratégie du « plan A/plan B », qui était pourtant le socle du programme de la présidentielle, n’aura finalement pas vu le jour, du moins officiellement, comme en témoigne cette page internet vide. « On ne l’a pas publié parce que nous n’avons pas eu le temps de le finir, c’était au moment de la campagne présidentielle, on était débordés », affirme, embarrassé, Manuel Bompard, numéro 2 de La France insoumise (LFI).

Insaisissable « plan B »… À l’occasion du « 6e Sommet du plan B », organisé samedi 13 avril à Stockholm, Mediapart s’est penché sur les évolutions de la stratégie européenne qui avait fait la marque de fabrique de LFI pendant la présidentielle. « L’Europe, on la change (plan A), ou on la quitte (plan B) » : aujourd’hui, le slogan a déserté les discours. L’hypothèse d’une sortie de l’Union européenne (UE) et celle d’une sortie de la zone euro ont été écartées [11], alors qu’elles apparaissaient pourtant noir sur blanc, il y a encore deux ans, dans le programme de 2017.

LFI continue-t-elle d’envisager la possibilité d’un Frexit – même si elle réfute le terme – en cas de non-renégociation des traités européens ? Jean-Luc Mélenchon continue certes, avec constance, d’appeler à une « sortie des traités » [12]. Mais il reste désormais d’une pudeur de gazelle sur les conséquences d’un tel choix.

C’est qu’en interne, le sujet est particulièrement sensible : depuis la crise des dettes souveraines, une partie de la base militante avait vu dans la sortie des institutions européennes une échappatoire au « carcan néolibéral » européen.

Mais entre les élections européennes qui auront lieu le 26 mai prochain et le Brexit qui vire à l’inextricable, la perspective d’une sortie pure et simple de l’UE n’apparaît plus crédible. Par ailleurs, depuis 2011, plusieurs pays ont engagé un rapport de force avec la Commission européenne pour imposer leurs choix politiques nationaux : le Portugal et l’Italie sur le budget, la Pologne ou la Hongrie sur les droits fondamentaux, l’Allemagne sur ses excédents courants… Dans ce contexte, comment justifier la pertinence du recours à un « plan B » ?

Si la direction du mouvement réfute tout changement de ligne depuis 2017, le député Éric Coquerel, « père » de la stratégie « plan A/plan B » à LFI, concède : « On est toujours sur une stratégie de rupture. Après, c’est vrai que, depuis 2015, il existe des débats sur ce que recouvre le plan B. » Une sortie de l’Eurozone ? Une désobéissance aux traités ? Une refonte des traités ? Une sortie en solo ou à plusieurs pays ? Cette sortie serait-elle volontaire, décidée par référendum, ou subie, ce qui équivaudrait à une exclusion par l’UE de la France ? Les versions n’ont cessé d’osciller.

Mediapart revient sur l’histoire tourmentée du « plan B » depuis sa genèse, en 2015. Jusqu’ici, LFI avait réussi à ménager la chèvre et le chou – la nécessité de parler à la gauche eurosceptique et la volonté de ne pas effrayer la gauche européiste. Mais ses ambiguïtés entretenues sur son rapport à l’Europe risquent dorénavant de rendre illisible sa stratégie.

2015 : Rassembler les « deux gauches »

Tout commence en 2015. Nous sommes un an après les élections européennes de 2014, où le Front de gauche a réalisé un score faible (6,6 %), et dix ans après le vote d’un « non » de gauche au traité constitutionnel européen. Le Parti de gauche (PG) – matrice de LFI, laquelle n’existe pas encore – qui évoque, depuis 2011, la sortie de l’Eurozone, tente de trouver un consensus sur son rapport à l’UE.

Il y a urgence : la crise de la dette a mis Alexis Tsipras, le premier ministre grec, au pied du mur. Pour la gauche européenne, la résistance du dirigeant de Syriza représente l’espoir qu’une autre union est possible. Mais le Grec finira par céder à la « Troïka » : une douche froide pour Jean-Luc Mélenchon (comme il le racontait dans cette interview à Mediapart).

Tsipras au tapis, que faire ? « Après l’échec de Syriza, se rappelle François Cocq, cadre du PG à cette époque, qui a été exclu de LFI en décembre dernier, nous nous sommes rendu compte qu’on ne pouvait plus se contenter des incantations à changer l’Europe. C’est pourquoi nous avons développé une stratégie destinée à créer un rapport de force avec les institutions européennes. C’était aussi une manière de se démarquer du Front de gauche où plusieurs discours se mélangeaient et rendaient la ligne peu lisible. »

Éric Coquerel, alors coordinateur politique du PG, théorise la stratégie « plan A/plan B » : « Je partais du constat que la capitulation de Tsipras face aux institutions européennes avait eu lieu du fait qu’il n’avait pas de plan B de sortie de l’euro. » Dont acte.

Cette stratégie est adoptée au congrès du PG, à Villejuif, début juillet 2015 [13], après de longues discussions. Deux tendances s’opposent. D’un côté, une « plateforme alternative » propose une ligne plutôt pro-Frexit – elle regroupe 45 % des militants. De l’autre, la tendance de la direction, qui rassemble 55 % des suffrages, est très critique, mais ne s’imagine pas sortir de la monnaie unique. Signe que la direction redoute que la ligne « souverainiste » ne l’emporte, l’économiste Jacques Généreux, compagnon de route de Jean-Luc Mélenchon, monte à la tribune de Villejuif pour cadrer le débat en expliquant qu’une sortie « unilatérale » de l’euro n’est pas souhaitable et que « quitter l’euro de nous-mêmes [serait] en fait, obéir ». Le Frexit, ou le défaitisme, en quelque sorte…

À l’issue du congrès du PG, une synthèse est publiée. Dans cette résolution, on lit que, « le programme du Parti de gauche [étant] incompatible avec l’Union européenne telle qu’elle est définie par les traités » [14], il faut un plan A, entendu comme une « désobéissance [aux traités] et [la] construction d’un rapport de force européen pour en finir avec les traités » ; et un plan B, équivalant à « sortir de l’euro et de l’Union européenne ».

Un point d’équilibre

Ainsi actée, l’articulation plan A/plan B a un autre avantage, très politique : elle permet de réconcilier, au sein d’un même parti, les partisans d’une sortie de l’euro et ceux qui réclament un changement de la politique européenne, mais qui craignent un repli national. « En réalité, raconte un ancien militant du PG présent à Villejuif, ceux qui voulaient la sortie de l’Union européenne et de l’euro se disaient que le plan A ne fonctionnerait pas et qu’on serait obligés d’aller vers le plan B. Ceux qui étaient contre la sortie de l’euro et de l’Union européenne se disaient que le plan A marcherait et qu’on ne serait pas obligés de sortir. Mais la stratégie était déjà floue : on ne comprenait pas bien si la sortie de l’UE serait le fait d’une expulsion de la France ou bien la conséquence d’une explosion de l’UE. » Et si le « plan B » est envisagé comme une hypothèse crédible ou une simple menace dans la négociation, laquelle menace ne serait jamais mise à exécution…

Quoi qu’il en soit, un point d’équilibre est atteint, pensé pour agglomérer des gauches prétendument irréconciliables sur la question européenne et ainsi, tenter de gagner la présidentielle de 2017.

2016 : Après le Brexit, Mélenchon durcit le ton

En février 2016, le mouvement La France insoumise est créé sous l’impulsion de Jean-Luc Mélenchon, avec en ligne de mire la présidentielle de 2017. Le PG, qui a (momentanément) réglé la question européenne, est l’un des partis fondateurs.

Quelques mois plus tard, nouveau coup de théâtre en Europe : le 23 juin, les Britanniques votent le Brexit.

Le lendemain du référendum, Jean-Luc Mélenchon tient une conférence de presse. Il se montre au diapason du choix du « petit peuple » britannique, dont le vote pour le « Leave » s’inscrit, selon lui, dans la lignée du « non » de gauche au traité constitutionnel européen de 2005. Puisque, selon le leader de LFI, un changement radical s’impose, il entend « proposer une tout autre méthode : il faut sortir des traités existants ». Le cofondateur du PG reprend à son compte la feuille de route de son ancien parti : « Si nous laissons les choses aller comme elles vont, alors il n’y aura plus qu’une alternative : changer l’Europe, ou la quitter. C’est le message que j’adresse aux autres dirigeants des gouvernements européens : l’Europe, pour les Français, on la change, ou on la quitte », martèle-t-il, pour la première fois, publiquement.

Signe que la sortie de l’euro est alors sérieusement envisagée – du moins en théorie : en septembre 2016, lors d’un « week-end de formation autour du plan B » organisé dans les locaux du mouvement, rue de Dunkerque, un « plan de retour au franc » est présenté aux militants (la vidéo est ici).

2017 : Durant la présidentielle, un pas en avant…

La France insoumise publie, en décembre 2016, son programme « L’avenir en commun ». La question européenne occupe une grande place. Le slogan – inventé par Éric Coquerel – « cette Europe-là, soit on la change, soit on doit la quitter », apparaît dans l’introduction comme la condition sine qua non de la mise en place de la politique insoumise.

Plusieurs pages sont dédiées à la stratégie « plan A/plan B », qui ressemble à celle décrite dans la résolution du PG de 2015. Le plan A recouvre la « sortie concertée des traités européens par l’abandon pour tous les pays qui le souhaitent, et la négociation d’autres règles ». Le résultat de ces négociations sera ensuite « soumis à référendum du peuple français qui décidera souverainement de sa participation à l’Union européenne refondée, ou de la sortie ». Le plan B, qui sera « appliqué en cas d’échec des négociations », consiste à « stopper la contribution de la France au budget de l’UE », à sortir de l’euro en tant que « monnaie unique » – il deviendrait une « monnaie commune » – et à mettre en place de « nouvelles coopérations avec les États qui le souhaitent ».

Le 23 février 2017, invité à « L’Émission politique » sur France 2 (pour en revoir les extraits, cliquez [15]i), le candidat Jean-Luc Mélenchon entérine l’hypothèse d’une sortie de l’UE. À la journaliste Léa Salamé qui lui demande s’il « assumera d’être le président qui sortira la France de l’Union européenne », il répond qu’il organisera un référendum sur la question quand il sera élu à l’Élysée : « Ce n’est pas moi qui prendrai une telle décision, c’est le peuple. Je me présenterai devant lui et je lui dirai : “Voilà ce que j’ai obtenu [à la suite des négociations pour changer les traités – ndlr], qu’en pensez-vous ? Oui, ou non, doit-on signer ?” » Léa Salamé s’étonne, reprend : « Donc, ça veut dire que si jamais vous n’arrivez pas à convaincre Mme Merkel, vous assumeriez de sortir de l’Union européenne et de l’euro. Vous, l’admirateur de François Mitterrand ? » Réponse de l’intéressé : « J’ai besoin de la force qui consiste à dire [si le plan A ne marche pas – ndlr], alors on s’en va. Parce que je sais qu’ils courront dans le couloir pour me rattraper et pour signer un bon accord. »

Chez les communistes engagés dans la campagne aux côtés de LFI, cette porte ouverte à une sortie de l’UE – même si elle est presque instantanément refermée par le candidat – engendre beaucoup d’émoi. Ce point crée aussi un clivage avec le reste de la gauche. Le rapport à l’Europe est avancé pour justifier l’absence de candidature commune entre Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon. Chacun dans son rôle : le premier reproche au candidat LFI d’être anti-européen, le second d’être « eurobéat ».

… deux pas en arrière

Pourtant, les choses sont déjà loin d’être si tranchées. Au mois de mars, Jean-Luc Mélenchon double Benoît Hamon dans les sondages. Et plus s’approche la date fatidique du premier tour, plus le plan B, entendu comme une « sortie », semble s’éloigner.

En février, LFI organise une édition spéciale, un direct de cinq heures sur le chiffrage de son programme. L’économiste du mouvement, Liêm Hoang-Ngoc affirme que Sophia Chikirou, la directrice de la communication de la campagne, demande explicitement aux participants de ne pas évoquer le plan B à l’antenne. Fin mars, la vidéo sur le retour au franc est supprimée du site internet.

À la recherche du livret disparu

C’est aussi à ce moment-là que, selon plusieurs sources contactées par Mediapart, « la plus haute direction de LFI » refuse de voir publié le livret thématique consacré au « plan A/plan B ». Pourtant, contrairement à ce qu’affirme aujourd’hui Manuel Bompard, le « livret mystère » existe bel et bien. Une version simplifiée a été placée, en cache, sur le site de LFI mais elle n’est pas accessible aux regards – on peut néanmoins la consulter ici [16].

Ce document stipule que le plan A est une « négociation », et que le plan B consiste « d’abord » à « sortir de l’Union européenne », puis à « instaurer une nouvelle politique monétaire [...] pour revenir à une monnaie nationale [voire à] une monnaie commune », à mettre en œuvre un « protectionnisme », et enfin à « lancer de nouvelles coopérations internationales avec les peuples, de coopérer en faveur du progrès humain ».

Les discussions préparatoires à la rédaction du livret entre une douzaine de cadres et d’intellectuels, auxquelles Mediapart a eu accès, témoignent de la complexité des débats. Ces discussions, par mail, évoquent le problème de la durée de négociations (des années pour certains points contenus dans les traités), proposent l’idée d’« un franc introduit au taux de 1 franc pour 1 euro », ainsi qu’une réforme constitutionnelle en amont des négociations européennes pour restaurer la primauté du droit national sur le droit européen. Est également évoqué le fait que Mélenchon ne doit pas avoir l’air de « se coucher comme Tsipras » : si l’issue des négociations (plan A) est insuffisante, et si le référendum sur la sortie du l’UE conduit à une victoire du « non » – en clair, si le plan B est refusé –, « la France insoumise ne pourra pas gouverner et quittera le pouvoir pour ne pas avoir à gérer l’eurolibéralisme comme le fait Syriza », imaginent les rédacteurs du livret.

Pourquoi LFI a-t-elle décidé de suspendre la publication du document ? Sans doute parce que Jean-Luc Mélenchon sait qu’il pourrait entraver son ascension dans les intentions de vote, alors qu’un élargissement de son socle électoral, notamment vers la gauche traditionnelle, lui est nécessaire s’il veut pouvoir prétendre à l’Élysée.

Une semaine avant le premier tour, lors du meeting de Dijon, le leader des insoumis enterre son plan B en bonne et due forme : « Ne croyez pas ce qu’ils vous disent : “Il veut sortir de l’Europe, de l’euro”, allons, un peu de sérieux. »

2018 : Le tournant

Depuis la présidentielle et la prestation catastrophique de Marine Le Pen sur la sortie de l’euro lors du débat de l’entre-deux-tours, plus personne, à part François Asselineau et Florian Philippot, n’évoque désormais l’hypothèse d’une sortie de l’UE.

Si LFI s’affirme toujours fondamentalement en rupture avec la politique européenne, en ce printemps 2018, le mouvement clarifie, sans l’affirmer clairement, sa position. Lors de l’Assemblée représentative du mouvement, organisée au bois de Vincennes, le 7 avril, un incident a lieu. Le projet de résolution pour les élections européennes, qui auront lieu un an plus tard, contient la phrase de « L’Avenir en commun » : « L’UE, on la change ou on la quitte. » « Quelques heures plus tard, on nous en a distribué un autre où la phrase avait été barrée », témoigne un insoumis présent à cette réunion.

LFI justifie la suppression de la phrase par le fait que la sortie (ou non) de l’UE n’est pas du ressort des parlementaires européens, mais d’une stratégie nationale – seul le président de la République peut en effet décider d’organiser un référendum. « Aujourd’hui, c’est vrai, le plan B est moins mis en avant. Mais c’est parce que cette méthode n’est valable que le jour où l’on gouverne le pays en France », avance Éric Coquerel. Un argument un peu court pour beaucoup de militants. Lesquels mettent sur le compte de la tactique électorale la mise sous le boisseau du plan B.

Le scénario de la présidentielle semble se rejouer : à l’approche des élections européennes, LFI ne veut pas effrayer les classes moyennes et la gauche classique que la perspective d’une sortie de l’UE ou de l’euro rebute. C’est aussi le moment où LFI amorce un changement de cap et ouvre la porte à un rassemblement avec les socialistes Marie-Noëlle Lienemann et Emmanuel Maurel qui n’ont jamais été sur une ligne eurosceptique [17].

Du reste, le mouvement entend constituer une alliance, la plus large possible, avec d’autres forces de la gauche radicale européenne. Or, les Espagnols de Podemos se sont clairement prononcés pour une renégociation des traités mais n’ont jamais envisagé une sortie de l’UE. Est-ce pour cette raison que le terme de « plan B » n’apparaît pas en tant que tel dans le texte scellant la coalition « Maintenant le peuple » ? [18]

En septembre, à Marseille, lors de ses Amfis d’été, et en dépit de l’approche des élections européennes, aucune session n’est explicitement consacrée au plan B. L’année d’avant, l’atelier intitulé « Le plan A et le plan B en Europe » avait pourtant rassemblé un amphi plein à craquer.

Une question anxiogène

Dans son discours de clôture de l’université d’été marseillaise, Jean-Luc Mélenchon livre une version « light » de la stratégie plan A/plan B – une version qu’il avait déjà utilisée en mars 2017 [19], quelques semaines avant le premier tour de la présidentielle. Plus question du fameux « l’Europe, on la change ou on la quitte ». « La proposition du plan A, [c’est] on change les règles […], explique Jean-Luc Mélenchon à ses militants. Le plan B [c’est] on le fera quand même, avec l’appui de ceux qui pensent comme nous. Qu’est-ce que ça a d’anti-européen ? ». Ou comment le plan B est devenu le plan A…

En 2018, aucun sommet du plan B n’a lieu. Depuis 2016, et la première édition organisée par LFI à Paris, deux « sommets » étaient organisés chaque année.

2019 : La disparition

Cette année marque le grand retour du « Sommet du plan B », qui sera organisé à Stockholm, samedi prochain, mais auquel Jean-Luc Mélenchon ne participera pas.

Pour LFI en tout cas, ce que recouvre le « plan B » a bien changé. S’il reste trois mentions du terme dans les documents du programme européen, il n’a plus le même sens qu’à son origine. « La dialectique reste, mais LFI a gardé l’esprit, pas la lettre de ce qu’elle proposait dans la campagne, pointe Frédéric Lebaron, professeur de sociologie à l’ENS de Saclay, qui, à la demande de LFI, avait animé un atelier sur la stratégie plan A/plan B, en janvier 2017. Plus généralement, il est très difficile pour un parti politique de faire campagne sur les questions monétaires, qui sont très anxiogènes, comme on l’a vu avec le débat entre Le Pen et Macron de l’entre-deux-tours, où la candidate du FN a échoué sur la question de la sortie de l’euro. »

Certes, LFI maintient l’idée d’une « rupture majeure » en Europe. Mais le plan A est désormais synonyme de « négociations » pour réécrire les traités, et le plan B, envisagé comme une « désobéissance immédiate » en utilisant les fameuses « options de retraits » autorisées par l’UE – soit le plan A que proposait le texte du PG en 2015.

Plus question, donc, de la sortie de l’Union ou de la zone euro. Au contraire : selon LFI, la « désobéissance » n’engendrerait même pas une exclusion puisque « la France désobéit déjà à certaines règles européennes, par exemple sur la qualité de l’air ! Il est donc possible de choisir de désobéir dès à présent », est-il écrit dans le programme.

Si le « plan A » ne fonctionne pas, expliquait aussi, cette semaine, Manon Aubry, tête de liste LFI, au Monde [20], « on va voir la Commission européenne, les Allemands, et on leur donne la liste des dispositions des traités européens qui nous posent problème – par exemple la règle des 3 % de déficit ou les accords de libre-échange – et nous leur disons que nous n’allons pas les respecter. Soit ils nous laissent faire et on met en place des options de retrait. Soit ils refusent et on le fait quand même. Il va se passer quoi ? Il n’y a pas de clauses d’expulsion ! »

Par ailleurs, le profil des candidats de la liste des européennes semble afficher plus clairement une volonté de rester dans le cadre européen. Les plus « souverainistes » du mouvement, comme François Cocq ou Djordje Kuzmanovic, ont été débarqués. Interrogé par Mediapart sur le sujet, un des candidats de la liste taxe aussi le plan B de « vieillerie ».

La tête de liste, Manon Aubry, si elle reste très critique sur l’UE telle qu’elle est, se refuse elle aussi à envisager quelque sortie que ce soit. Dans une récente interview croisée à Libération [21] (l’interview a été relue et validée par les deux protagonistes) entre l’ancienne chargée de mission d’Oxfam et Claire Nouvian, candidate sur la liste Place publique/PS, la seconde interroge la première : « Plus de plan B ? » « Notre plan B, c’est que quoi qu’il arrive, on respectera notre programme et on mettra en œuvre des mesures ambitieuses », élude Manon Aubry. « Si toi aujourd’hui, tu affirmes que la sortie de l’Europe n’est plus d’actualité, ça me rassure », conclut Claire Nouvian, sans être démentie sur le fond.

Reste que certains, à LFI, voudraient bien voir ressusciter le plan B. Dans un article du Monde diplomatique daté de mars dernier [22], Thomas Guénolé, candidat sur la liste, et co-responsable de l’école de formation politique de LFI, s’employait ainsi à le réhabiliter…dans une nouvelle version. « Dans toute négociation, obtenir un accord satisfaisant nécessite d’avoir une “solution hors table”, c’est-à-dire une issue unilatérale au blocage de la négociation ; et, surtout, d’être réellement prêt à la mettre en œuvre le cas échéant. » Du plan B à la « solution hors table » : après le changement du contenu, le changement de nom a-t-il rendu le propos plus clair ?

Rien n’est moins sûr. Et, comme souvent, LFI entretient le flou pour garder ses troupes soudées. « Aujourd’hui, LFI se retrouve dans une situation délicate : expliciter ce qu’elle entend par “plan B” est explosif en interne car cela signifierait se confronter à nouveau aux contradictions liées à la question européenne, résume Frédéric Lebaron. Mais LFI court un risque : à vouloir garder sa cohésion interne, elle perd sur la clarté de sa ligne à l’extérieur. » Si on ne sort de l’ambiguïté qu’à ses dépens, y rester englué peut s’avérer tout aussi délétère.

Pour avoir le fin mot de l’histoire, il faudra attendre encore un peu : la préparation de la campagne présidentielle de 2022. Jean-Luc Mélenchon, qui sait qu’il devra rassembler la gauche pour avoir une chance de l’emporter – il a déjà commencé à préparer ses troupes à cette éventualité –, a promis de « remettre en débat » le programme de l’Avenir en commun avec « ceux qui le voudront » [23]. Y trouvera-t-on la stratégie « plan A/plan B » ? Les paris sont ouverts.

Pauline Graulle

• MEDIAPART. 12 AVRIL 2019 :
https://www.mediapart.fr/journal/france/120419/la-france-insoumise-et-le-plan-b-quatre-annees-d-ambiguite?onglet=full


 La France insoumise face à l’énigme Ruffin

L’élu de la Somme, qui publie un livre et sort un film, se défend d’avoir de grandes ambitions politiques. Mais, dans la guerre de succession qui s’ouvre au sein du mouvement, certains accusent le très populaire député « insoumis » de jouer sa partition en solo.

« Si j’étais président, tu me dirais quoi ? » C’est le petit jeu (de rôle) auquel aime à se prêter François Ruffin quand il croise un « gilet jaune ». Dans son dernier film, J’veux du soleil ! (qui sort en salle le 3 avril), le député de La France insoumise pose la question à trois reprises, sourire en coin et œil qui frise. Une fois, il s’assoit même de l’autre côté du bureau du maire d’une petite commune rurale. Avec l’air faussement contrit d’un chef de l’État, il se met dans la peau d’Emmanuel Macron pour défendre la suppression de l’ISF. Le trublion de Fakir en président de la République : comique ou visionnaire ?

Pendant une semaine, celui qui se désigne lui-même comme un « député-reporter » de La France insoumise (LFI) a fait sa tournée des ronds-points. À l’arrivée, 80 minutes de plongée à la Michael Moore dans la France des déclassés. Et une question en suspens : quel destin pour François Ruffin ?

Entre la sortie de J’veux du soleil ! et la publication de Ce pays que tu ne connais pas (éd. Les Arènes) où l’insoumis se met en scène dans un face-à-face avec Macron, c’est une nouvelle séquence qui s’ouvre à lui. Après l’invisibilité de l’hiver – il avait du pain sur la planche –, le voici donc revenu sur le devant de la scène médiatique en ce printemps précoce. De quoi réjouir ses soutiens, de plus en plus nombreux à LFI. Et inquiéter les autres, qui redoutent que le député ne soit en train de franchir, déjà, la ligne de départ, direction 2022.

En attendant cette très hypothétique hypothèse, l’élu de la Somme a mille choses à faire. Et d’abord, la promo de son long métrage. Depuis le 15 février, il court les avant-premières dans toute la France où l’accueil est, dit-on, « triomphal ».

Dernière en date, celle de Marseille, ce samedi 2 mars, au théâtre Toursky, qui fait aussi office de salle de cinéma indépendante. Là encore, beaucoup du monde est venu, parfois de loin, aux deux projections de la journée. Parmi les 1 900 spectateurs, des militants insoumis ou communistes, des gilets jaunes, des sympathisants de gauche orphelins d’une offre politique, des déçus de Mélenchon – mais pas de son programme de la présidentielle –, ou simplement, des fans de Merci Patron !, le premier film césarisé de Ruffin.

Dans la salle obscure, on suit la caméra bienveillante de Gilles Perret (également réalisateur de La Sociale et de L’Insoumis) avec qui le député-reporter a battu la campagne au volant de sa Citroën Berlingo. But de l’opération : montrer au grand public le « pas vu à la télé » : des gilets jaunes fraternels et ouverts. Mais aussi, faire entendre les histoires de vie douloureuses. Celles qui ont conduit la petite classe moyenne paupérisée à investir, un beau matin, ces « non-lieux » que sont les giratoires et les péages. Grillades, cabanes, œuvres d’art… On trouve de tout sur les ronds-points de Mâcon, Montpellier, Loriol ou Saint-Julien-du-Serre : même le grand amour ou un boulot.

Les spectateurs marseillais rient, applaudissent, huent Emmanuel Macron et les « éditocrates » qui apparaissent sur l’écran. La gorge se serre quand Douce France (chantée par Charles Trenet ou Rachid Taha) se superpose aux images de violence policière. Le cœur palpite à l’écoute de tous ces combattants ordinaires de la précarité. De l’émotion pure. Et dure. « Et tant mieux, parce que dans “émotion”, il y a le mot “mouvement”, rappelle François Ruffin. Si notre film peut stimuler l’action, c’est qu’il est réussi. »

Sagement assis au huitième rang, Jean-Luc Mélenchon a sa tête des bons jours. Il est venu en spectateur – quasiment – comme les autres. À côté de Sébastien Delogu, figure insoumise en vue dans la cité phocéenne, le député de Marseille opine du chef quand François Ruffin, monté sur l’estrade après le générique de fin, tance cette gauche qui regarde de haut les gilets jaunes et appelle, « comme Lénine », la « classe intermédiaire » à se mobiliser. Pas un meeting, mais presque…

Quelques heures plus tôt, Ruffin est arrivé, tout timide, sous les flashs. Il a croisé l’ancien candidat à la présidentielle devant le Toursky. Serrage de mains, photos sourires. Ruffin a eu un petit mot pour son « président préféré » – pas Macron, Mélenchon ! Le président du groupe parlementaire lui a rendu la pareille, confiant à la presse tout le bien qu’il pense de son camarade du Nord.

Pourtant, au sein de LFI, c’est peu dire qu’on regarde avec circonspection l’échappée médiatique du député picard. Et si François Ruffin s’imposait « naturellement » comme le candidat des gilets jaunes, partant, de La France insoumise ? Le contexte est propice : depuis les perquisitions dans les locaux du mouvement, Jean-Luc Mélenchon est affaibli. Sa capacité à rassembler derrière lui est atteinte. Quant à la campagne européenne, elle peine, pour l’heure, à décoller.

Alors, les langues commencent à se délier. Comme si la parution du livre du député de la Somme avait fait sauter le tabou de la succession, certains des anciens soutiens de Jean-Luc Mélenchon à la présidentielle ne font plus de manières : « Qui peut croire que Jean-Luc Mélenchon serait le candidat de l’alternative en 2022 ? Ruffin, démarqué de La France insoumise tout y étant inclus, peut avoir une forte capacité de rassemblement », écrit le journaliste Hervé Kempf, le 20 février, sur le site Reporterre. La sociologue Monique Pinçon-Charlot, ex-candidate aux législatives, enchaîne, dans une interview filmée par le mensuel Regards : « Il est absolument nécessaire [que Jean-Luc Mélenchon passe la main]. » Une place à prendre ?

François Ruffin se défend de ces desseins, et continue de fuir comme la peste les journalistes politiques. « Franchement, parler de 2022, je ne comprends pas cette lubie », soupire-t-on dans son entourage. « François, il ne fait jamais de plans sur la comète. De toute façon, il est trop angoissé pour ça. Là, il veut emmerder Macron, c’est tout », certifie Leïla Chaibi, troisième sur la liste LFI aux élections européennes. L’ancienne du NPA, qui connaît bien le créateur de Fakir pour avoir vécu avec lui le lancement – et les désillusions – de Nuit debout, détaille : « Son fonctionnement, c’est : il se donne un objectif, en général pas trop élevé pour ne pas être déçu, et puis ensuite, il passe à la prochaine étape. Mais il n’a jamais les yeux plus gros que le ventre. »

« C’est une savonnette »

La méthode Ruffin : dérouler la pelote et attendre de voir. Merci Patron ! avait débouché sur Nuit debout ; Nuit debout sur sa campagne de député ; son élection à l’Assemblée nationale sur la sortie de ce livre et de ce film… À leur tour, ils devraient bien déboucher sur quelque chose. Mais quoi ?

Dans son livre, le député-reporter reste désespérément flou, si ce n’est contradictoire : « Peut-être que je rêve à un président-reporter, un président sociologue qui, à l’occasion, comme Henri IV (il paraît), se grimerait, revêtant sa capuche, descendrait incognito à la taverne pour écouter les habitants. » Un autoportrait ? Mais trente pages plus loin : « Ça grossit en vous comme une tumeur, ce “pourquoi pas moi ?” Les médias, les sondages, les collègues vous farcissent d’une ambition qui n’est pas la vôtre. Il faut y résister, alors, à la présidentielle, sans quoi on glisse dedans comme sur un toboggan, saisi par un tourbillon. »

Son copain député du Modem, Richard Ramos, lui, n’a pas de doutes : « Évidemment qu’il sera candidat à la présidentielle, même s’il ne le sait peut-être pas encore !, s’exclame celui qui a mené, aux côtés de Ruffin, plusieurs combats à l’Assemblée contre les grands industriels de l’alimentation. François est un intellectuel tourmenté, mais il sait qu’il représente quelque chose de plus fort que lui. Jean-Luc Mélenchon, en qui de moins en moins de gens se reconnaissent, incarne une alternative de gouvernement. L’option Ruffin est moins politique, plus viscérale. Mais dans le chaos politique actuel, sa différence peut le porter très haut. »

D’autant que le député de la Somme, de plus en plus haï par toute la majorité et la droite, est en bons termes avec l’ensemble de la gauche (PCF, LFI, EELV). Tous l’ont soutenu comme un seul hommes aux législatives. Un exploit. « Je devrais me proposer pour régler le conflit israélo-palestinien ! », rigolait-il alors…

Il y a aussi ces indices troublants : en février, la création d’un micro-parti « Picardie Debout » – du nom de la bannière derrière laquelle il s’est fait élire aux législatives –, destiné à collecter des financements, n’est pas passée inaperçue. Une association destinée à « préparer “autre chose” », écrit-il à la fin de son livre, sans plus de précision.

Récemment, le militant insoumis toulousain qui avait créé, il y a un mois et demi, le compte Twitter « Avec Ruffin », a encore reçu un petit coup de fil d’encouragement des proches du député de la Somme. « En quelques semaines, ce compte a enregistré beaucoup de followers et les commentaires sont très sympas », explique Loïc, qui affirme que dans son « groupe d’action » local LFI, « beaucoup de gens sont déboussolés depuis la réaction de Mélenchon suite aux perquisitions à LFI. Il faut que Mélenchon laisse de la place ».

Ils ne sont pas les seuls à le penser. À Troyes, où Manon Aubry, tête de liste aux européennes, et Adrien Quatennens, député du Nord, tenaient, en fin de semaine dernière, un meeting, les prospectus pour J’veux du soleil !, déposés à l’entrée de la salle par un « ruffiniste » mystère, ont trouvé preneurs. Une dame : « Ruffin, candidat en 2022 ? Si on veut gagner, oui, il faut qu’il le soit ! » Un insoumis venu de la banlieue de Reims : « Je l’aime bien, parce que c’est un mec comme tout le monde et qu’il porte la voix des classes populaires. Après, suis-je “mélenchoniste” ou “ruffiniste”, ça, c’est une question de journaliste ! »

Sans doute, mais pas seulement. Au sein du premier cercle de Jean-Luc Mélenchon, cela fait des mois que le mot « ruffiniste » est entré dans le vocabulaire. La garde rapprochée de l’ancien candidat scrute les faits et gestes du député de la Somme. S’interroge sur ce qui peut bien rendre sa communication aussi efficace, alors que le petit commando soudé qui entoure le Picard (les journalistes de Fakir, mais aussi des anciens de Nuit debout) apparaît comme une bande de potes tout ce qu’il y a de plus amateurs…

Ruffinistes versus mélenchonistes ? Côté parlementaire, tout le monde rivalise, à haute voix, de gentillesses. Jean-Luc Mélenchon salue ce membre de la « nouvelle génération […] qui est porteuse ». « Il a du talent, de l’imagination, et c’est bien s’il les met au service du collectif. Son film, son livre, tout cela fait avancer la bataille culturelle, tant mieux ! », dit Alexis Corbière. Adrien Quatennens : « Je suis fier d’être à côté de François Ruffin, qui était, et qui est toujours, reporter. »

En « off », en revanche, ça cogne. Peut-être parce que dans la guerre de succession qui s’est ouverte au sein du mouvement, beaucoup s’y verraient bien. Morceaux choisis : « Ce mec est une savonnette, je ne sais pas où est sa sincérité » ; « Ce que vous détestez chez Mélenchon, vous le retrouverez chez Ruffin » ; « Qu’est-ce qu’il va faire aux européennes, Ruffin ? Nous aider ou continuer solo ? » ; « C’est un Beppe Grillo à la française » ; « Il incarne la France blanche, une gauche réactionnaire ».

Sa référence à Étienne Chouard, en conférence de presse, cet hiver, en a hérissé plus d’un. « Il aurait dû savoir que le RIC [Référendum d’initiative citoyenne – ndlr], on le porte depuis dix ans à LFI. Alors autant éviter de remercier les “dingos” », dit un député. L’envoi de son livre, avant tout le monde, au très réac Michel Onfray a, de même, fait jaser : « Ruffin, le copain d’Onfray : ce n’est pas passé dans certains secteurs de la gauche radicale », dit un élu, qui souligne que le député de la Somme n’a pas prévenu ses camarades de bancs – sauf Mélenchon – de la publication de son ouvrage.

Et Mélenchon dans tout ça ? « Il la joue zen, un peu trop. Mais il ne veut pas se prendre la tête », glisse un proche du député de Marseille. Peut-être se contente-t-il d’observer le député de la Somme, et de laisser faire le destin. 2022, c’est loin : d’ici là, toutes les péripéties sont possibles.

« Ruffin est connu chez les quadra, ceux qui ont été dans le bain un peu libertaire, anarchiste, mais chez les jeunes, notamment dans les quartiers populaires, c’est toujours Mélenchon qui a la cote », avance un insoumis qui milite dans les quartiers populaires. « Nous sommes dans une époque où tout le monde, partout, dans tous les partis, se met en campagne personnelle, et Emmanuel Macron a créé un précédent qui fait rêver tout le monde, pointe Younous Omarjee, eurodéputé LFI, et fidèle du leader insoumis. Mais tant que Mélenchon gardera son envergure intellectuelle, personne ne pourra le concurrencer. »

Une qualité que François Ruffin lui reconnaît d’ailleurs volontiers. Samedi, à Marseille, devant les spectateurs du Toursky, il soulignait sa différence avec l’ancien candidat à la présidentielle. « Je ne suis pas le député le plus “corporate” de La France insoumise, expliquait-il au micro. Mais je suis très fier d’avoir appartenu à ce mouvement cet automne [au début du mouvement des gilets jaunes – ndlr]. Avec Jean-Luc Mélenchon, on a eu l’intuition partagée qu’il fallait y aller, même si on a des points de vue différents, plus théoriques venant de lui. »

À la fin de son discours, le député-reporter-cinéaste a tenu à rappeler qu’il aime à se définir comme un bélier : « Je sers à défoncer les portes. Mais ce qui fait la force d’un bélier, ce sont les gens qui le portent. » Libre à chacun d’interpréter. Ou pas.

Pauline Graulle

• MEDIAPART. 4 MARS 2019 :
https://www.mediapart.fr/journal/france/040319/la-france-insoumise-face-l-enigme-ruffin?onglet=full


 A Bordeaux, La France insoumise voit la vie en jaune

Pour l’organisation de Jean-Luc Mélenchon, les « gilets jaunes » amorcent la révolution citoyenne appelée de ses vœux par l’ancien candidat à la présidentielle. Mais paradoxe : pour capitaliser sur le mouvement, il ne faut surtout pas tenter de le « récupérer ».

Il aura fallu du temps, beaucoup de temps, mais nous y voilà. « Des événements comme ça, on en voit un ou deux dans une vie », a lancé, en vieux sage, Jean-Luc Mélenchon, devant le millier de militants réunis pour la convention de La France insoumise (LFI), organisée les 8 et 9 décembre à Bordeaux. Pour l’heure, l’ancien candidat à la présidentielle n’a que des raisons de se réjouir du soulèvement des gilets jaunes. Le mouvement, citoyen et populaire, donne du crédit à sa ligne « populiste » développée pendant la dernière présidentielle : la lutte du « peuple » contre « l’oligarchie », la mise en œuvre d’une écologie accessible à tous, la résolution de la crise démocratique par une constituante permettant de changer en profondeur les institutions…

« Ce travail [d’éducation populaire] que nous avons fait sur le programme, sur la VIe République ou le référendum révocatoire, c’est maintenant qu’il lève. Les trois quarts des revendications des gilets jaunes sont dans notre programme », s’est félicité le leader des Insoumis sur l’estrade placée au centre de la grande salle du Parc des expositions. Alors que LFI traverse une zone de turbulences interne, et deux mois après avoir vu sa « présidentiabilité » écornée par l’épisode des perquisitions, Jean-Luc Mélenchon trouve aussi dans cette séquence une aubaine inespérée pour souder son mouvement autour de sa personne.

Alors, au lieu de parler, comme il était prévu, des élections européennes (la thématique de la convention au cours de laquelle a été dévoilée la liste des candidatures aux élections européennes de 2019), le leader des Insoumis a rangé ses notes – « le contexte est plus fort que le texte ». À la place, il s’est adonné à un long discours lyrique, avec pour seul objet : les gilets jaunes. Les remerciant d’avoir « réveillé la dignité du peuple », il n’a pas tari d’éloges sur ces Français dont les « barrages d’aujourd’hui [ressemblent aux] barricades d’hier ». « Ce n’est pas un mouvement comme les autres », a expliqué le député de Marseille, c’est une « révolution citoyenne telle [que je l’avais] décrite dans [mon ouvrage] L’Ère du peuple ». Un soulèvement visant à la « libération de l’ordo-libéralisme ».

Appelant le président Macron à dissoudre l’Assemblée nationale parce qu’« il faut revenir au peuple », Jean-Luc Mélenchon a néanmoins averti : « Toute appropriation politique serait un rabougrissement. Notre but, ce n’est pas de récupérer, mais d’être récupérés. Et j’ai l’honneur de dire que c’est fait. »

Côté militants, on n’a pas attendu le discours du chef pour s’engager sans réserve dans le mouvement. Ce week-end, il n’était d’ailleurs par rare de croiser des chasubles fluo se promener fièrement dans les travées du Parc des expositions. Et plusieurs militants avaient choisi de sécher la convention pour rester chez eux, mobilisés sur leur rond-point ou dans les rues.
On retrouve Franck et Laurent, militants insoumis venus d’Arles, en pause cigarette. Ils ont participé à des rassemblements sur des ronds-points et n’y voient que du positif : « Le mouvement permet aux gens de retrouver leur légitimité de parler politique, de réfléchir sur tout un tas de sujets, bien au-delà du diesel », estime Franck. Laurent, porte-parole de la Confédération paysanne dans le Vaucluse, juge lui aussi que « toute cette agitation montre aux gens qu’on peut transformer les choses en profondeur : en revenant sur la hausse de la taxe, Macron nous a accordé une petite victoire, ça donne de l’espoir pour la suite ».

Vincent, 38 ans, responsable de rayon dans un magasin à Bègles, est plus pessimiste : « Les gilets jaunes sont dans la rue parce que les institutions ne fonctionnent plus. Macron ne s’en sortira pas avec une simple dissolution. Comment peut-il tenir encore trois ans alors qu’il veut réformer la Sécurité sociale et mettre en place la retraite par capitalisation ? Ça ne passera jamais. » À côté de lui, Corentine, infirmière en santé au travail, gilet jaune sur le dos, a observé plein de choses « super » sur les ronds-points. Mais LFI parviendra-t-elle à incarner l’alternative en cas de dissolution ? « J’ai des amis qui ont voté pour [Macron] au second tour de la présidentielle pour faire barrage à Le Pen, et qui, maintenant, disent qu’ils voteront pour le Front national, s’inquiète-t-elle. LFI a un problème d’image : on est étiqueté “ultragauche” alors qu’en réalité, notre programme est juste normalement de gauche. »

Juliette, assistante de vie à domicile, habite juste à côté de la Zad de Notre-Dame-des-Landes. Elle voit dans le mouvement beaucoup de points communs avec la mobilisation contre l’aéroport. Cette ancienne candidate suppléante aux législatives en Loire-Atlantique est « au taquet depuis trois semaines » avec « d’autres gens, précaires comme moi ». Le 17 novembre, ils étaient 40 sur le rond-point du MacDo, la semaine d’après, 120… Et pour cause : dans la région, les services publics se réduisent comme peau de chagrin. Les lignes de bus à 2 euros ont été remplacées par un tramway peu accessible ; désormais, il faut débourser 20 euros pour aller de Châteaubriant à Nantes.

Histoire de pérenniser le mouvement, où elle retrouve des gens de tout bord politique et même ses voisins frontistes avec qui elle discute « sans se pincer le nez », la militante insoumise et ses camarades gilets jaunes ont décidé de réquisitionner un local, pour en faire un « QG d’information 24 h sur 24 ». Dans la circonscription, où l’extrême droite a battu des records aux dernières législatives, il y a du boulot pour « recommencer à penser, et pas seulement céder au vote pulsionnel pour le FN ».

Car tout l’enjeu est là. Comment faire de ce « mouvement destituant » (dixit Mélenchon) un mouvement « constituant » ? De cette crise globale, une opportunité pour changer le système en profondeur ? Comment, sans les brusquer, accompagner ces personnes en voie de « politisation express » sur le chemin progressiste ? Persuadée qu’il lui revient de relever le défi, LFI doit néanmoins jouer sur du velours : sur une ligne de crête, le mouvement des gilets jaunes peut basculer rapidement du côté de l’extrême droite ; charge à elle d’éviter la catastrophe.

Le député de Seine-Saint-Denis Alexis Corbière se montre, pour l’instant, plutôt confiant : « Comme Monsieur Jourdain, les gens font de l’insoumission sans le savoir. Les thèmes portés jusqu’à présent sont en notre faveur : la critique de l’ultra-présidentialisme, les inégalités fiscales, la problématique écologique… On est sur des questions sociales et pas sur des questions identitaires, et ça, c’est plutôt bon pour nous. » Lors d’un point presse, Jean-Luc Mélenchon a lui aussi indiqué qu’il voyait poindre des « aspects constituants », comme « l’abolition des privilèges fiscaux », dans cette « étape destituante ». De quoi donner de l’espoir, donc, en cas de dissolution. Pour le reste, « c’est le risque de la démocratie », a-t-il lancé aux journalistes.

Reste que l’organisation politique doit faire avec un paradoxe de taille. Si elle veut tirer le mouvement vers sa gauche, elle doit surtout… ne rien faire. Signe que l’entreprise est une gageure : samedi, à Flixecourt, les gilets jaunes ont gentiment demandé à François Ruffin, député LFI du territoire, de quitter le rond-point pour des raisons « d’indépendance politique ».

Dans le premier cercle de Jean-Luc Mélenchon, Charlotte Girard le reconnaît sans ambages : « On ne sait pas encore très bien par quel bout prendre le mouvement. Pour l’instant, on sait juste qu’il faut y être. » Selon elle, le rôle de LFI est d’« aider à donner une signification intelligible à ce qui se passe. C’est un mouvement qui a déjà un but politique, mais ce n’est pas encore un mouvement réellement collectif : plutôt une association d’individus qui parlent en leur nom, mais n’arrivent pas encore trouver leurs représentants ».

Persuadé que les idées de LFI portées pendant la présidentielle ont « infusé » dans le mouvement des gilets jaunes, Manuel Bompard, numéro 2 sur la liste aux européennes, abonde : « Il faut respecter le mouvement dans sa dimension autogérée, ce qui n’empêche pas de mettre sur la table des idées et des propositions. La conscience politique, ça ne s’injecte pas de l’extérieur, ça se construit. » Il n’exclut pas néanmoins de porter plus avant l’offensive face au Rassemblement national. Histoire de rappeler au grand public que Marine Le Pen n’a jamais été pour l’augmentation du Smic ou contre l’ISF…

Si la bataille des gilets jaunes déborde les cadres de la politique traditionnelle, autant qu’elle les rejette, la victoire ne s’obtiendra certainement pas sans eux.

Pauline Graulle

• MEDIAPART. 9 DÉCEMBRE 2018 :
https://www.mediapart.fr/journal/france/130718/un-apres-la-presidentielle-des-insoumis-confient-leurs-doutes?onglet=full


 France insoumise : derrière la crise, l’impasse d’un mouvement « gazeux »

Évictions, démissions, prises de bec en public… La constitution erratique de la liste pour les européennes de LFI a révélé les fragilités de ce mouvement tiraillé entre plusieurs lignes politiques et stratégiques, qu’aucune instance démocratique interne n’a jusqu’ici permis de réguler.

Il y a le feu, mais Jean-Luc Mélenchon voudrait que l’on regarde ailleurs : « Ras-le-bol des médias qui nous grillent la moitié de notre temps de parole à nous faire commenter les déclarations personnelles de tel ou tel des 500 000 insoumis », a-t-il tweeté, mercredi 28 novembre. La veille, le comité électoral de La France insoumise (LFI), chargé des candidatures aux européennes de 2019, avait annoncé l’éviction de la liste de deux anciens proches de Jean-Luc Mélenchon : François Cocq, ex-cadre du Parti de gauche, organisation à l’origine de La France insoumise, et Djordje Kuzmanovic, qui fut son conseiller sur les questions internationales à la présidentielle.

Pas n’importe qui, donc, ces « tel ou tel ». Surtout que leurs départs fracassants, à coups de tribunes dans la presse [24] et de « punchlines » qui ont enflammé les réseaux sociaux toute la semaine, font suite à une série de désertions. Depuis des mois, une crise profonde couve au sein du mouvement. Les prises de distance vis-à-vis du « style » de Jean-Luc Mélenchon, sur le rapport aux médias par exemple, se sont fait entendre mezzo voce. Des militants de base et des intellectuels qui avaient participé à la campagne présidentielle (Christophe Ventura, Gaël Brustier, Frédéric Pierru…) se sont éloignés à bas bruit.

Depuis mardi, c’est comme si le couvercle de la cocotte-minute avait fini par sauter. Sur les réseaux sociaux, les passes d’armes entre Insoumis se multiplient et les critiques du leader des Insoumis se font désormais de manière décomplexée. Un parlementaire décrit une ambiance de « chaos » à l’intérieur du mouvement. « Jean-Luc expliquait souvent dans ses meetings ce processus scientifique qui fait qu’il faut un centième de degré pour qu’un lac passe de l’état liquide à l’état de gel. Je crois qu’on est à ce moment de cristallisation », analyse Corinne Morel-Darleux, qui a annoncé qu’elle quittait les instances dirigeantes du Parti de gauche, le 25 octobre (lire ici).

Il faut dire que l’organisation créée par Jean-Luc Mélenchon en 2016 a, ces derniers temps, enchaîné les déconvenues. Déjà ébranlée par l’aventure tourmentée du Media, fragilisée par le reflux militant depuis la présidentielle, heurtée par l’affaire des perquisitions et ses suites médiatiques en octobre, LFI a aussi dû gérer l’échec cuisant de la législative partielle d’Évry, la semaine dernière. Là-dessus, le mauvais « buzz » de ce que François Cocq ou Djordje Kuzmanovic n’ont pas hésité à qualifier de « purges » semble avoir constitué ce « centième de degré » qui pourrait tout faire basculer.

En toile de fond de la crise : la constitution de la liste pour les élections européennes de 2019, qui sera révélée, dans sa totalité, lors de la convention de la FI, organisée les 8 et 9 décembre, à Bordeaux. Sa première mouture, dévoilée en juin, avait déjà suscité beaucoup d’émoi. Relégués en position non éligible, l’économiste Liêm Hoang-Ngoc, mais aussi Corinne Morel-Darleux, incarnation de la branche « écolo » de LFI, avaient annoncé leur retrait de la liste dans la foulée.

Le premier a lancé, avec d’autres intellectuels, mi-octobre, un think tank destiné à disjoindre le programme « L’avenir en commun » de la personne de Jean-Luc Mélenchon, dont ils doutent désormais de la capacité de gagner la présidentielle en 2022. Quant à Corinne Morel-Darleux, après avoir éconduit EELV qui tentait de la « repêcher » en lui proposant une place éligible sur sa liste aux européennes, elle a décidé de consacrer son activisme écologique au cadre associatif.

Cet automne, deux autres défections, et non des moindres, ont eu lieu. Sarah Soilihi, oratrice nationale de la FI et ancienne proche de Jean-Luc Mélenchon à Marseille, est partie rejoindre Génération.s, le mouvement de Benoît Hamon. Mais le coup le plus dur est venu d’une très proche de Jean-Luc Mélenchon, Charlotte Girard. Dans un post sur Facebook daté du 15 novembre, elle annonce qu’après des mois de réflexion, elle refuse de conduire la tête de liste aux européennes pour des raisons familiales et professionnelles, mais aussi pour des « raisons d’organisation ». Si elle n’a pas été plus précise, cette critique voilée du fonctionnement interne au mouvement, venant de cette figure très respectée au sein de LFI, est lourde de sens. « Le plus grave pour nous, symboliquement et politiquement, c’est le retrait de Charlotte, qui a une aura au sein du mouvement », confie un cadre insoumis.

Pour l’heure, la garde rapprochée de Jean-Luc Mélenchon refuse de voir dans ces départs successifs un « effet de système » et préfère avancer une accumulation de « décisions personnelles » émanant de « gens blessés », dixit la conseillère de Paris, coprésidente du Parti de gauche, Danielle Simonnet. « Dans tout mouvement qui constitue une liste, il y a de la casse », banalise-t-elle. Même volonté d’isoler chaque « cas » du côté d’Éric Coquerel : « La sortie de Kuzmanovic, qui s’était déjà fait reprendre à plusieurs reprises concernant ses positions sur l’immigration par exemple, se fait sur des raisons politiques, parce que le populisme de gauche, ce n’est pas la même chose que rassembler les républicains des deux rives [de droite et de gauche – ndlr] », précise le député, peinant en revanche à donner une raison à l’éviction de François Cocq.

« Kuzmanovic a eu des propos critiquables sur les LGBT, il a parlé de hiérarchie des luttes, ce qui n’est pas du tout dans notre ligne, avance Manuel Bompard, numéro 2 du mouvement, candidat aux européennes et membre du comité électoral définissant la liste. Quant à François Cocq [auteur de posts de blog critiquant la ligne de LFI – ndlr], il a dit qu’il garderait sa liberté d’expression médiatique, et ça, ce n’est pas possible quand on fait une campagne électorale. »

Syncrétisme

Le lieutenant de Jean-Luc Mélenchon souligne, à raison, que ces départs ne suivent pas une logique politique claire, touchant autant l’aile souverainiste, voire nationaliste du mouvement – François Cocq et Djordje Kuzmanovic –, que l’aile plus « internationaliste » – Corinne Morel-Darleux, Sarah Soilihi… « Le seul point commun entre tous ces gens, c’est qu’ils n’étaient pas satisfaits de la place où ils étaient sur la liste », ajoute-t-il. Jean-Luc Mélenchon, de son côté, a vilipendé leur « ego boursouflé » dans un post de blog au vitriol publié jeudi 29 novembre après-midi.

L’argument est un peu court : d’abord, parce qu’avant même d’être radiés de la liste, Djordje Kuzmanovic et François Cocq y apparaissaient en position non éligible. Ensuite, parce que Charlotte Girard était pressentie pour être tête de liste. Et qu’enfin, comme une preuve de bonne foi, Corinne Morel-Darleux a pris soin de refuser d’être élue sous l’étiquette d’EELV.

Sans aucun doute, c’est un malaise beaucoup plus fondamental, touchant toutes les strates de LFI – Mediapart l’avait documenté de longue date (lire ici ou là) –, qui éclate aujourd’hui au grand jour, avec ses victimes collatérales. Un malaise généré par la structure même de ce large mouvement populiste, conçu comme une arme de guerre électorale pour faire élire son leader à la présidentielle. Mais qui échoue désormais à s’adapter à d’autres moments politiques.

L’an dernier, dans Le 1 Hebdo, Jean-Luc Mélenchon, à l’instar des réflexions qui avaient agité Podemos à sa création, théorisait les tensions intrinsèques entre exigence démocratique et désir d’efficacité : « Le but du mouvement de La France insoumise n’est pas d’être démocratique mais collectif », expliquait-il. D’où la mise en place du fameux « mouvement gazeux » : un collectif sans vote sur la ligne stratégique, sans échelon intermédiaire, sans courants structurés, où tous les pouvoirs reviennent à un leader charismatique entouré d’un petit cercle de fidèles. « Dans ce mouvement, quand on veut faire passer une idée, il faut aller voir directement Jean-Luc Mélenchon chez lui – ou plutôt, il faut attendre qu’il nous invite », résumait un cadre insoumis lors de la convention de Clermont-Ferrand, l’an dernier.

Un mouvement avec une tête et un corps – la multitude des groupes d’action, limités à une douzaine de membres, histoire d’éviter les baronnies locales –, mais sans « cou » pour articuler l’ensemble. Or, la volonté de fédérer « le peuple », au-delà du clivage droite-gauche, a conduit à un mouvement « attrape-tout », où cohabitent plusieurs lignes politiques et stratégiques antagonistes. Ce qui explique qu’aient éclaté, ces derniers temps, poussés par l’extérieur, une série de débats, aussi larvés que violents, sur l’Union européenne, l’immigration, la laïcité…

Un signe, pour Corinne Morel-Darleux, que la stratégie populiste théorisée par la philosophe Chantal Mouffe, visant à fédérer les colères multiples, a trouvé ses limites : « Nous assistons au retour de bâton de cette stratégie populiste qui vise à ratisser très large, que ce soit les militants ou le socle électoral, en restant dans l’ambiguïté sur tout un tas de sujets, explique-t-elle. À force de ne vouloir fâcher personne, on fâche tout le monde. »

Jusqu’ici, Jean-Luc Mélenchon, en talentueux tribun populiste, était parvenu à incarner ce syncrétisme : combiner toutes ces tendances contradictoires et désamorcer subtilement les conflits par des ruses rhétoriques. Selon un « en même temps » bien à lui, il pouvait, dans un même discours, saluer le travail de l’Aquarius et affirmer que les migrants ont un rôle dans la baisse généralisée du coût du travail ; arrêter d’évoquer la sortie de l’Union européenne tout en assurant qu’un « plan B » – de fait, vidé de sa substance – persistait ; faire, un jour, un appel au rassemblement avec sa « famille » (sic) socialiste pour rallier à sa cause Emmanuel Maurel et Marie-Noëlle Lienemann [25], et le lendemain, accuser la « gauche rassemblée » de tous les maux… Mis à part des centaines de lignes d’exégèse sur les réseaux sociaux, exprimer des choses contradictoires, n’était, après tout, pas si grave, du moment que le leadership s’incarnait dans un leader unique.

Mais le contexte a changé. Alors que LFI peine à capitaliser sur le mouvement des « gilets jaunes », alors même qu’Emmanuel Macron dévisse dans l’opinion, le principal opposant au pouvoir se trouve mis sur le gril. « C’est bien de danser sur deux pieds, mais faire le grand écart entre des positions contradictoires, ça fonctionne dans un contexte électoral comme celui de la présidentielle, qui est par essence une élection populiste, pas quand on se dirige vers une élection européenne, où ce sont des listes de plusieurs candidats », reconnaît Djordje Kuzmanovic. « Quand on a le vent dans le dos, l’absence de démocratie est moins gênante que quand on fait face à des difficultés, estime la députée Clémentine Autain, pour une fois d’accord avec lui. Mais à un moment, quand on est confrontés à des problèmes complexes, il faut que ce soit des structures qui sont perçues comme légitimes, donc démocratiques, qui tranchent. »

À quelques jours de la convention de LFI, qui promet d’être agitée, le mystère restait total sur la manière dont LFI allait se sortir de cette mauvaise passe. Prendre le problème démocratique à bras-le-corps ? Opérer des ajustements minimaux pour calmer certains esprits et donner le change ?
Un membre de l’entourage de Jean-Luc Mélenchon, qui confiait avoir trouvé le député de Marseille « étrangement calme » ces derniers jours, penchait pour l’hypothèse inverse : « Personne n’est dans sa tête, mais, connaissant son fonctionnement, on peut imaginer que ces “purges” sont une manière pour lui de renouveler sa garde rapprochée, avançait-il. Depuis la présidentielle, des figures ont émergé par elles-mêmes, les gens autour de lui ont gagné en autonomie, les voix discordantes se sont multipliées. Peut-être entend-il profiter de ce “ménage” pour faire monter des jeunes qui seront plus à sa main. Il a toujours fait ça : détruire et recommencer à zéro. » La politique de la terre brûlée, pour espérer repartir du bon pied.

Pauline Graulle

• MEDIAPART. 30 NOVEMBRE 2018 :
https://www.mediapart.fr/journal/france/301118/france-insoumise-derriere-la-crise-l-impasse-d-un-mouvement-gazeux?onglet=full


 La semaine noire de La France insoumise

Perquisitions, révélations en chaîne, déclaration de guerre entre Jean-Luc Mélenchon et les médias… Depuis mardi dernier, le principal mouvement d’opposition à gauche est dans la tourmente. Une crise majeure s’ouvre : avec quelles conséquences politiques ?

La semaine avait pourtant bien commencé. Ce lundi 15 octobre après-midi, Jean-Luc Mélenchon est au pupitre, dans la salle de presse de l’Assemblée nationale, pour présenter le « contre-budget » de La France insoumise pour 2019. Alors qu’Emmanuel Macron touche le fond dans les sondages, il envisage sérieusement l’hypothèse d’une dissolution de l’Assemblée nationale. Le premier mouvement d’opposition à gauche veut montrer ses priorités, sa méthode, son budget, et qu’il se tient prêt pour gouverner.

Depuis la rentrée, la formation de Jean-Luc Mélenchon a le vent dans le dos. La FI vient d’enregistrer une prise de guerre : l’eurodéputé Emmanuel Maurel et la sénatrice Marie-Noëlle Lienemann ont quitté le Parti socialiste deux jours plus tôt. La première étape du rassemblement pour 2022 est réussie. Autre raison de se réjouir : la gauche dite « non mélenchoniste » ne parvient pas décoller. Le PS se disloque, le PCF risque l’implosion. Benoît Hamon enchaîne les déconvenues depuis l’échec de l’alliance entre EELV et Génération·s pour les européennes.

Certes, rien n’est réglé au sein de la FI, où les dissensions demeurent fortes en interne – sur les migrants, l’Europe, la démocratie. Mais depuis l’été, Mélenchon a pris de la hauteur, s’est « mitterrandisé ». Il peut à présent prétendre incarner la gauche rassembleuse, attirer un socle de sympathisants plus large. Bref, tout se passe comme prévu. Jusqu’à ce 16 octobre.

Les cinq jours où tout a basculé

Mardi, 16 octobre, 7 heures du matin. Dans le cadre d’une enquête préliminaire sur deux affaires distinctes (celle des assistants parlementaires et celle des comptes de campagne), une quinzaine de perquisitions simultanées, commanditées par le parquet de Paris, ont lieu au domicile de Jean-Luc Mélenchon, d’une dizaine de ses proches et aux sièges de La France insoumise, du Parti de gauche, et de Mediascop, l’entreprise de l’ancienne directrice de la communication de la FI lors de la présidentielle, Sophia Chikirou. Jean-Luc Mélenchon décide de filmer la perquisition en direct de son appartement et dénonce une « opération de police politique ».

À 10 h 18, le député diffuse sur Facebook une vidéo où il appelle ses soutiens à « venir [l’]aider » à « occuper » le QG de la FI, en cours de perquisition : « Je donne la consigne […] d’entrer dans le siège. Vous devez entrer et défendre votre siège, rien de tout ça n’est du droit ni de la police. […] Et si d’aventure, ils voudraient vous en chasser, accrochez-vous aux meubles, et résistez de toutes les manières possibles. »
Un peu avant 11 heures, Jean-Luc Mélenchon ainsi qu’une vingtaine de députés, de militants, et de journalistes de Libération, France Inter et Quotidien, pénètrent au numéro 43 de la rue de Dunkerque. Jean-Luc Mélenchon tente de forcer la porte d’entrée du local, au premier étage, pour accéder aux salles perquisitionnées. Il prend vertement à partie des policiers et le procureur.

Le soir, les images de bousculades filmées par Quotidien tournent en boucle sur les chaînes d’information en continu et sur les réseaux sociaux. On y voit un Jean-Luc Mélenchon très agité, revendiquant son « immunité parlementaire » et appelant à « enfoncer la porte ».

Mercredi 17 octobre, nouvel incident. Interrogé salle des Quatre-Colonnes sur son comportement lors des perquisitions, le député de Marseille se moque de l’accent d’une journaliste de France 3 originaire du Sud-Ouest. Les réactions indignées s’enchaînent sur les réseaux sociaux et dans les médias. Une députée de La République en marche annonce qu’elle va déposer une proposition de loi contre la « glottophobie » (la phobie des accents). Le syndicat SNJ-France Télévisions publie un communiqué pour s’indigner.

Ce même mercredi, le parquet de Paris annonce avoir ouvert contre le leader de La France insoumise une procédure pour violences sur personnes dépositaires de l’autorité publique à la suite des perquisitions de la veille. Quatre insoumis, dont Manuel Bompard, le numéro 2 du mouvement, annoncent à leur tour qu’ils vont déposer plainte contre les forces de l’ordre pour coups et blessures. Le matin, au micro de Jean-Jacques Bourdin sur RMC/BFMTV, Jean-Luc Mélenchon avait demandé à « ne pas faire un fromage » de la manière dont s’était déroulée la perquisition rue de Dunkerque mais maintenait qu’il y a « une volonté d’intimidation » du pouvoir.

Jeudi 18 octobre, Jean-Luc Mélenchon est entendu pendant cinq heures par la police judiciaire de Nanterre. À nouveau, il dénonce une opération de « police politique ». Devant la presse, il appelle à une « désescalade judiciaire » et souligne qu’il est prêt à donner, à qui veut, tous les documents prouvant son innocence.

Vendredi 19 octobre au matin, la cellule « investigation » de France Info révèle le détail des prestations que Mediascop a facturées au mouvement. Autant de prestations qui ont donné lieu à un remboursement public. Selon France Info, beaucoup de factures sont « très élevées ».

À 15 h 30, Jean-Luc Mélenchon organise une longue conférence de presse dans une salle pleine à craquer du siège de la FI. L’air grave, il propose de tout mettre sur la table, estime que « nous avons été traités comme si on était un groupe terroriste ou de grand banditisme », annonce qu’il demande l’annulation de la perquisition de la rue de Dunkerque et dénonce « quatre jours de bashing ininterrompus » : « Tout ça a été orchestré pour fournir de la matière première médiatique. » Rappelant que sa campagne présidentielle a été « la moins chère et la plus longue » et enjoignant aux journalistes d’aller comparer les dépenses avec les autres candidats, il met en garde : ceux qui parleront de « surfacturation » de sa campagne seront attaqués en justice.

À la fin de la conférence de presse, Jean-Luc Mélenchon est interpellé sur les « natures de la relation [qu’il entretient] avec Sophia Chikirou ». « Excellentes, monsieur », rétorque-t-il, alors qu’il se dirige vers la sortie. Revient sur ses pas : « Quel est le sens de votre question, n’ayez pas peur mon bonhomme ! Si vous voulez faire remarquer qu’elle est une femme et que je suis un homme et que, peut-être, cela pourrait entendre (sic) quelque chose, je vous rappelle quel est mon statut. » Célibataire à l’état civil et sur sa déclaration d’impôts.

Dans la soirée, Mediapart révèle que Sophia Chikirou était au domicile du député mardi matin et que 12 000 euros en liquide ont été retrouvés chez un proche de longue date du député. Une somme confiée par la trésorière historique de Jean-Luc Mélenchon.

Samedi 20 octobre. La levée de boucliers est immédiate du côté de la FI, qui, d’une seule voix, dénonce une atteinte à la vie privée de Jean-Luc Mélenchon et de Sophia Chikirou. Dans une vidéo publiée sur Facebook, le député répète que la communicante n’est « pas [sa] compagne » et appelle ses soutiens à se désabonner de « ce torchon » de Mediapart, « officine de la police et des juges ». Il accuse aussi le journal d’être « misogyne » et d’avoir « payé » ses sources pour obtenir ses informations.

Un peu plus tôt dans la journée, Jean-Luc Mélenchon a qualifié les journalistes de France Info, auteurs de l’enquête sur Mediascop, d’« abrutis » : « Pourrissez-les partout où vous [les] trouvez, a-t-il enjoint à ses militants. Il faut qu’à la fin, des milliers de gens se disent : les journalistes de France Info sont des menteurs, sont des tricheurs. » Radio France annonce porter plainte contre l’ancien candidat à la présidentielle.

La riposte de la FI : entre volonté d’apaisement et surenchère

Comment réagir à cette séquence hors norme ? Mardi, Jean-Luc Mélenchon a opté pour une réponse en images. C’est lui qui a eu l’idée de se filmer lors de la perquisition qui avait lieu en direct dans son salon. Lui, encore, qui a invité spontanément les médias, croisés sur le trottoir de la rue de Dunkerque, à enregistrer la scène au sein du local.

Force est de constater que le succès de l’opération n’est pas au rendez-vous : au lieu d’attirer la sympathie pour les « victimes » de l’histoire – Jean-Luc Mélenchon et ses proches –, les images chaotiques captées par Quotidien ont été retransmises, ad nauseam, pendant des jours. Le leader de la FI perdant ses nerfs est sur tous les écrans. Conséquences : les médias ne parlent que de « surréaction » et d’« outrance », et jamais du fond de l’affaire – à savoir, comment se fait-il qu’un tel dispositif ait été déployé par le parquet à l’encontre du principal mouvement d’opposition (voir le parti pris de François Bonnet, « Le scandale du parquet assujetti ») ?

Sur internet, l’affaire a été traitée, comme souvent sur les réseaux sociaux, par la dérision. Les « gifs », « memes », montages en chansons, et parodies en tout genre se sont multipliés pour ridiculiser un Jean-Luc Mélenchon hors de lui. La scène, filmée par plusieurs caméras de télévision, du député de Marseille se moquant de la journaliste toulousaine aux Quatre-Colonnes, s’est aussi diffusée comme une traînée de poudre, charriant nombre de réactions outrées d’internautes.

En fin de semaine, au sein même des militants insoumis présents à la rue de Dunkerque, le malaise était palpable. Le député Ugo Bernalicis parlait de « machine à remonter le temps » et des « aléas du direct » : « Oui, on est humains », lâchait-il, arguant du fait que l’exubérance de la réaction était proportionnelle à l’ampleur de « l’attaque » subie. Il avançait aussi que l’épisode de l’accent n’était pas le fait d’une moquerie du député des Bouches-du-Rhône, mais d’un « mimétisme » durant l’échange.

L’autre député insoumis du Nord, Adrien Quatennens, tentait, de même, de rétropédaler sur le mode « errare humanum est » : « La pression et la tension sont depuis retombées, ce qui s’est passé mardi – y compris au siège – est derrière nous, expliquait-il, pour tenter de clore les débats, jeudi, sur le site de l’hebdomadaire Politis. La colère de Jean-Luc Mélenchon s’explique parce qu’il est le garant des émotions d’une quinzaine d’autres personnes dont il sait qu’ils sont valeureux et irréprochables et que ce qu’ils ont eu à subir est extrêmement violent. »

« On vous montre la lune et vous regardez le doigt », accusait, quant à lui le député FI de Seine-Saint-Denis, Éric Coquerel, qui reconnaît une certaine « improvisation » dans la communication du mouvement. « Vous n’avez de cesse de parler de la réaction de Jean-Luc, mais le vrai problème est ailleurs : il n’est pas normal de traiter un groupe d’opposition politique comme s’il était un groupe terroriste. Une fois que l’écume médiatique sera dissipée, vous verrez que tout cela cache une vraie crise démocratique. »

Alors, comment réorienter le débat sur « la lune » et non « le doigt » ? Pendant une semaine, les cadres de la FI, ainsi que l’avocat de l’ancien candidat à la présidentielle, Mathieu Davy, se sont relayés non-stop dans les médias et ont inondé les réseaux sociaux de leur stratégie de défense médiatique. Bien qu’épuisé, Jean-Luc Mélenchon n’a, lui non plus, pas ménagé ses efforts, intervenant en séance à l’Assemblée nationale, multipliant les conférences de presse, diffusant des vidéos de lui, commentant la situation, sur son mur Facebook.

Tous les insoumis se sont attachés à comparer leur sort avec d’autres affaires. Soit pour montrer l’inégalité de traitement (« Quand on fait des perquisitions chez Benalla, on le prévient la veille pour qu’il ait le temps de planquer le coffre-fort », soulignait Manuel Bompard, samedi soir, sur BFMTV) ; soit, à l’inverse, pour montrer que Jean-Luc Mélenchon est un politique « comme les autres ». Le député a ainsi publié une vidéo de l’INA, datant de 1979, où des policiers envahissent « Radio-Riposte », la radio clandestine hébergée dans les locaux du PS, alors située cité Malesherbes, pour censurer la diffusion d’une émission. Las, comparaison n’est pas raison : si une scène de bousculade est effectivement filmée, la séquence s’achève par un Lionel Jospin, tout en flegme et mesure pour dénoncer le pouvoir giscardien.

Médias : la guerre est déclarée

Jean-Luc Mélenchon en avait fait un axe central de sa communication politique. « L’affrontement avec les journalistes, en 2012, c’était pensé, organisé, théorisé. Je mettais en œuvre “le bruit et la fureur” : on partait de 3 %, c’était notre seule chance d’exister », expliquait l’an dernier dans Le Monde Sophia Chikirou, qui avait déjà conseillé le candidat du Front de gauche pour l’élection présidentielle 2012.

Alors que la stratégie de rassemblement de la FI était passée, ces derniers mois, par une accalmie dans les relations tumultueuses entretenues par Jean-Luc Mélenchon avec la presse, ces derniers jours, la confrontation avec les médias « à la botte du pouvoir » – dixit Manuel Bompard – a pris une ampleur inédite. Il faut dire que, de BFMTV à Mediapart (lire ici ou là) en passant par Le Parisien ou même par l’humoriste de France Inter, Guillaume Meurice – pourtant bon camarade de la FI, il a estimé que Mélenchon avait « fondu un plomb » –, l’ensemble des commentateurs ont jugé indigne d’un prétendant à l’Élysée la réaction de Jean-Luc Mélenchon à ses déboires judiciaires.

Mercredi 17 octobre, Libération titrait sur une photo de Jean-Luc Mélenchon, l’air hagard : « L’éclat de trop ? ». Le lendemain, c’était au tour du Parisien de présenter le leader de la FI grimaçant sur sa une. En tout et pour tout, il n’y aura guère que Le Média pour soutenir sans réserve l’idée d’un complot politique et dénoncer la « grande diversion » médiatique.

Une telle unanimité n’a pas laissé la FI démunie. Bien au contraire. Reprenant la rhétorique du « seul contre tous » dont elle avait usé, avec succès, lors de la présidentielle, elle s’est élevée comme un seul homme contre l’adversaire : guérilla avec les journalistes sur les réseaux sociaux, appels publics à se désabonner de Mediapart…

À chacune de ses interventions, Jean-Luc Mélenchon s’en est pris, avec une agressivité jamais vu, à cette « caste », cette « deuxième peau du système », cette « presse de caniveau », ces journalistes, « abrutis » ou « pantins », visiblement plus prompts à faire « le service après-vente de la macronie » qu’à mener l’enquête. Sur Twitter samedi, Sophia Chikirou « défi[ait] » Sylvain Tronchet, l’auteur de l’enquête de Radio France, « de venir s’expliquer face à [elle] sur BFMTV », chaîne qui a pourtant diffusé tout le week-end ses titres chocs sur « les dérives populistes » du leader de la FI, et les images spectaculaires de ses « coups de colère » des dernières années.

Les réactions ne se feront pas attendre. En trois jours, un déluge de communiqués est publié par les organisations de journalistes. Une plainte est déposée par Radio France. En défense de la journaliste de France 3 moquée pour son accent du Midi, le SNJ-CGT de France Télévisions dénonce « l’intolérable mépris de Jean-Luc Mélenchon pour les journalistes ». De son côté, la société des journalistes de France Info – surnommée « France Infaux » par l’intéressé – s’amuse, dans une lettre ouverte, d’être qualifiée de « radio d’État » alors que le député « [refuse] systématiquement les invitations qui [lui] sont lancées ». Le patron de France Info, Vincent Giret, s’« inquiète » des « appels à la violence » lancés contre les journalistes par un Jean-Luc Mélenchon appelant à « pourrir » les journalistes de la chaîne.

Quelles conséquences politiques ?

Dans quelle mesure La France insoumise pâtira-t-elle de « cette semaine noire » ? Contacté samedi après-midi par Mediapart, Manuel Bompard se félicitait d’avoir enregistré « 2 000 signataires [adhérents à la FI – ndlr] supplémentaires cette semaine, contre environ 300 par semaine généralement. Ça doit correspondre à peu près au nombre de désabonnements de Mediapart ce jour », ironisait-il, se gardant bien de dire si des militants s’étaient désinscrits – difficile de le savoir, le mouvement ne proposant pas d’adhésion formelle.

Éric Coquerel se montrait lui aussi rassurant, estimant qu’« à partir du moment où on nous tape dessus, ça a pour effet de resserrer les rangs. Il faudra voir sur le long terme ce qu’il reste de cette péripétie, mais je suis sûr que ce sera positif au final ». « Ils sont à bloc, abondait un proche du mouvement, ils sont convaincus que la charge contre Sophia et Jean-Luc est si forte que ça va se retourner en faveur de la FI car ils n’ont rien à se reprocher. »

Reste qu’en « off », tout le monde ne partage pas cet avis. « Quand Jean-Luc nous a demandé de venir au QG mardi pour empêcher la perquisition, c’était une façon de nous mouiller tous », regrette ainsi un membre du mouvement présent, mardi, rue de Dunkerque. Certains se sont aussi faits particulièrement discrets, en tout cas publiquement. Comme Charlotte Girard, pressentie pour être tête de liste aux européennes, qui n’a publié qu’un tweet se référant au programme l’Avenir en commun et un post Facebook pour dénoncer une « bavure inquiétante contre l’opposition politique ».

Quant à François Ruffin, après avoir écrit un long message de soutien à la FI mardi, il a continué ses déplacements en province. Manière de se mettre à distance du cyclone qui emportait son mouvement ? « En tout cas, tout le monde a bien remarqué l’attitude de François, et ça a fait grincer des dents », témoigne un responsable insoumis qui affirme que « pour l’instant, personne ne parle de l’après Jean-Luc Mélenchon ».

C’est pourtant bien lui qui est directement mis en cause après cette séquence. Les vidéos ont fait apparaître au grand jour ce qui a, à tort ou à raison, été interprété comme les incohérences du personnage : sa sortie sur « la République, c’est moi ! » versus sa promesse d’une VIe République moins monarchique, son attitude vis-à-vis des forces de l’ordre ou des médias versus son républicanisme affiché, sa revendication à l’immunité parlementaire quand il se présente comme le candidat du peuple…

Interrogée vendredi sur l’impact de l’affaire sur la stature de présidentiable du leader de la FI, Marie-Noëlle Lienemann levait les yeux au ciel : « Oui, c’est pas bon. Mais d’autres s’en sont sortis avant lui, regardez l’affaire de l’Observatoire [en 1959, François Mitterrand avait accompagné un attentat simulé dont il était la cible pour se poser en victime auprès de l’opinion publique – ndlr], ça n’a pas empêché Mitterrand de devenir président. »

« Ne le dites pas, mais quand on voit Trump ou Salvini, on peut se dire qu’en ces temps où le populisme cartonne, ça peut lui profiter », tentait de relativiser un autre proche de la FI. Un ancien camarade de Mélenchon était plus catégorique : « Oui, Mélenchon est grillé, mais il ne lâchera jamais, même si cette affaire coûte cher à tout le monde : jusqu’à présent, il pouvait prétendre à être l’homme de la recomposition à gauche ; depuis cette semaine, on sait qu’il n’en sera qu’un acteur. »

Certes, les soutiens politiques sont venus de partout pour condamner, par principe, les perquisitions « politiques » de la FI : Pablo Iglesias, leader de Podemos, en Espagne, Rafael Correa, ancien président de l’Équateur, ou la GUE/NGL (le groupe Gauche unitaire européenne/Gauche verte nordique au parlement européen). En France, Olivier Besancenot (NPA), Benoît Hamon (Génération·s) ou l’ancien socialiste Gérard Filoche – mais ni le PS, ni EELV – adhèrent à la thèse d’un abus de pouvoir d’Emmanuel Macron.

Mais, à l’image de la Fondation Copernic qui a publié elle aussi un communiqué de soutien, on se faisait prudent. « Nous disons que, oui, dans cette affaire, il y a une volonté du gouvernement d’intimider l’opposition, explique, à mots choisis, Willy Pelletier, philosophe et coordinateur général de ce think tank de gauche. En même temps, rassembler la gauche dans toutes ses composantes, partisanes, syndicales, associatives, suppose qu’on puisse incarner une force tranquille. Qu’on ne tombe pas dans les pièges de l’hystérisation du débat orchestrée par le pouvoir. » À bon entendeur…

Au fond, ce qu’il faut bien désormais appeler « l’affaire Mélenchon » porte en elle plusieurs risques sérieux pour l’avenir de La France insoumise. Dans l’immédiat, le tapage médiatique (« bad buzz is still buzz », disent les communicants) aura pour effet de resserrer le noyau dur des militants, toujours prêts à croiser le fer dans l’adversité. Mais l’affaiblissement de la figure du leader autour de laquelle est structuré le mouvement pourrait, par ricochet, fragiliser en profondeur et durablement cette organisation politique déjà fissurée par bien des sujets. Par ailleurs, l’affaire risque de stopper net la stratégie de rassemblement amorcée depuis l’été et donc, l’ascension de la gauche vers le pouvoir.

Enfin, si les suites de l’affaire donnent raison aux soupçons de la FI sur les manœuvres du président de la République, le mouvement enregistrerait une double victoire, voire un triomphe sur ses adversaires. Mais il est à craindre que, dans ce contexte de rupture consommée avec les corps intermédiaires (les médias, mais aussi la justice et la police), Jean-Luc Mélenchon, même blanchi de tout soupçon, y aura perdu beaucoup de plumes.

Pauline Graulle

• MEDIAPART. 21 OCTOBRE 2018 :
https://www.mediapart.fr/journal/france/211018/la-semaine-noire-de-la-france-insoumise?onglet=full


 Retour sur la « défaite d’Evry » : quelles leçons pour La France insoumise ?

Deux semaines après la victoire du successeur de Manuel Valls à la législative partielle en Essonne, Mediapart revient « à froid » sur les raisons complexes qui ont entraîné la défaite de La France insoumise, en plein soulèvement des « gilets jaunes ».

Groggy. Ce dimanche 25 novembre au soir, La France insoumise (LFI) a pris une claque : elle vient de perdre largement contre le candidat apparenté La République en marche (LREM) dans la législative organisée dans la première circonscription de l’Essonne. Sa candidate, Farida Amrani, a rassemblé 40,9 % des voix au second tour, contre 59,1 % pour Francis Chouat, maire d’Évry et successeur de Manuel Valls, lequel vient de laisser son fauteuil de député pour partir à la conquête de la mairie de Barcelone.

Beaucoup, au sein de LFI, s’y attendaient : avec un total de 18 % des voix au premier tour, la candidate est arrivée loin derrière son adversaire qui a rassemblé, lui, 30 % du très peu de suffrages exprimés. Mais le revers est cuisant. D’autant que, ironie de l’histoire, le mouvement des « gilets jaunes », qui est en train de prendre de l’ampleur, confirme les intuitions politiques de LFI : le dégagisme, le rejet d’Emmanuel Macron, l’auto-organisation, la critique des institutions, l’atmosphère pré-révolutionnaire… Las ! La candidate LFI, issue de l’immigration, habitante d’une petite cité HLM d’Évry, qui aime à se présenter simplement comme une « maman de trois enfants » – et qui sera 9e sur la liste LFI aux européennes en 2019 – n’a pas convaincu.

Quelques minutes après la proclamation des résultats, Jean-Luc Mélenchon a déjà coupé court au débat : « La campagne de second tour, contre mon avis formellement exprimé, s’est faite sur le thème d’une soi-disant “gauche rassemblée”, avec guirlande de sigles et tout le reste du décorum de ce genre de discours, écrit-il sur Facebook. Selon moi, cette ligne […] a contribué à bloquer la mobilisation qui aurait été possible […]. Un monde est mort et il est inutile et dangereux de vouloir faire comme si ce n’était pas le cas. »

Le rassemblement de la gauche : voilà donc, pour le leader de LFI, la principale cause de la « défaite d’Évry ». Cela fait des mois, depuis les législatives partielles perdues à Belfort et dans le Val-d’Oise, fin janvier 2017, qu’il fustige tout ce qui pourrait ressembler, de près ou de loin, à une « soupe de logos ». Qu’importe si, à Évry, ce « rassemblement de la gauche » n’en était pas vraiment un. Certes, plusieurs logos apparaissaient sur les tracts dans l’entre-deux-tours. Mais manquaient à l’appel les Verts et les socialistes. Et le second tour, qui a semé le trouble chez les communistes qui ont finalement appelé à voter Amrani, s’est au bout du compte davantage apparenté à un vote barrage contre LREM qu’à un rassemblement concerté et unitaire.

Retour au premier round du match : les législatives de juin 2017. À l’époque, l’ambiance est à couteaux tirés entre les partis de gauche. Le PCF refuse de soutenir la candidate LFI, qui part seule à la bataille. Sur cette vaste circonscription (elle regroupe Évry, Corbeil-Essonnes, Courcouronnes, Bondoufle, Lisses et Villabé) qui a vu Jean-Luc Mélenchon rassembler un tiers des voix à la présidentielle, se joue sous les yeux des caméras un duel électoral haletant : Farida Amrani, alors inconnue du grand public, est au coude à coude avec l’ancien premier ministre de François Hollande. Seulement 139 voix (sur 26 000 votants) la sépareront finalement de Manuel Valls, vainqueur in extremis.

Un an et demi plus tard, c’est la douche froide : on compte près de vingt points d’écart entre Francis Chouat et Farida Amrani, qui a totalisé, au premier tour, seulement quatre points de plus que le Rassemblement national (à 13,7 %).

LFI n’a pourtant pas ménagé ses efforts. Le député du Nord Adrien Quatennens avait annoncé que « le ban et l’arrière-ban » du mouvement seraient mobilisés durant les trois semaines de campagne qu’aura duré « l’acte 2 » de la « bataille d’Évry ». Dont acte : outre une impressionnante production de textes et de vidéos, Jean-Luc Mélenchon a tenu un meeting en pleine cité des Tarterêts, François Ruffin s’est déplacé pour une réunion publique dans la préfecture de l’Essonne, Éric Coquerel et Sabine Rubin ont enchaîné les porte-à-porte dans le quartier des Pyramides. Alexis Corbière est venu tracter dans l’entre-deux-tours. Clémentine Autain et Adrien Quatennens ont eux aussi prêté main-forte… Une demi-douzaine de députés sont venus à Évry et Corbeil cet automne pour soutenir Farida Amrani et son suppléant, Ulysse Rabaté. En vain.

Alors, comment rendre compte de la « défaite d’Évry » ? L’actualité mouvementée des 15 derniers jours n’a certes pas aidé à entamer un examen de conscience approfondi au sein d’une France insoumise confrontée à une crise interne et prise de court par le soulèvement des gilets jaunes. Pas inutile, pourtant, d’en faire, à froid, le diagnostic. « Cela vaut le coup de tirer la pelote de cette partielle, car elle pose toute une série de questions », estime Frédéric Bourges, retraité de la Snecma Safran et ancien militant du PCF local qui s’est impliqué dans la campagne de Farida Amrani.

Car pour les militants locaux, l’argument stratégique avancé par Jean-Luc Mélenchon est loin d’être suffisant pour expliquer la défaite. Un raisonnement que certains jugent « simpliste », « hors sol », « à l’emporte-pièce ». Voire à l’opposé de ce qu’ils ont pu constater sur le terrain. La plupart estiment ainsi que la candidate LFI a pâti non de la présence, mais bien de l’absence d’un vrai rassemblement à gauche, et ce, dès le premier tour. Et que le résultat montre les limites de la stratégie populiste portée par LFI depuis la présidentielle.

C’est en tout cas l’avis de Bruno Piriou, ancien communiste, rival acharné de feu Serge Dassault à la mairie de Corbeil. Pour ce proche de Farida Amrani et Ulysse Rabaté, cocréateur de l’association citoyenne Le Printemps de Corbeil-Essonnes, le premier enseignement de la partielle est que LFI a échoué à mobiliser largement les couches populaires.

L’abstention a en effet battu des records : en ce mois de novembre 2018, plus de huit électeurs sur dix ne se sont pas déplacés – ils étaient le double (40 %) à avoir voté aux législatives de 2017 organisées dans la foulée de la présidentielle. Or, note Bruno Piriou, « contrairement à d’autres élections partielles, la législative d’Évry a été très médiatisée du fait du départ de Valls à Barcelone. Si les gens ne sont pas venus voter, ce n’est pas parce qu’ils n’étaient pas au courant, c’est parce qu’ils n’avaient pas envie ».

Certes, le côté « référendum anti-Valls » avait été un vecteur puissant de mobilisation lors du premier round, en 2017. « L’an dernier, tout le monde voulait “se le faire”, même des adjoints de droite à Corbeil », témoigne Michel Nouaille, chef de file des communistes sur le secteur. « Valls, avec son islamophobie et la déchéance de nationalité qui lui a collé à la peau, était détesté dans les quartiers », abonde Jacques Picard, opposant EELV historique à la municipalité de Serge Dassault. L’ancien premier ministre parti, la « haine anti-Valls » s’est elle aussi envolée. Révélant au passage que la législative de juin était en réalité davantage une défaite du camp Valls qu’une victoire de celui d’Amrani.

Échouant à capter l’ensemble de l’électorat contestataire – le Rassemblement national (ex-FN) est arrivé bon troisième, alors qu’il n’a, selon les observateurs, « pas fait campagne » –, le populisme stratégique de LFI n’a pas réussi à prendre sur un terrain pourtant, a priori, à son avantage : un PS à l’os et sans boussole, un taux de chômage élevé, des pratiques clientélistes à Évry et surtout à Corbeil, où a régné pendant deux décennies le « système Dassault » (lire ici)… Autant d’éléments qui auraient pu ouvrir la voie à un dégagisme « raisonné ».

Un problème d’offre

À la place, c’est un « rejet du vote » touchant toutes les classes sociales qui a gagné les esprits. « Le malaise est très profond ; franchement, on ne peut le réduire à la mise en œuvre d’une stratégie ou d’une autre », observe Frédéric Bourges. Bruno Piriou abonde : il s’accorde sur le diagnostic mélenchonien du « désamour conscientisé » du personnel politique – la faute à « des années et des années d’alternances qui n’ont rien changé ». En revanche, « ce que la partielle a montré, c’est que l’offre politique de LFI n’a pas plus convaincu que celle de la droite ».

Bruno Piriou, qui a multiplié les entretiens pendant des jours et des jours, constate : « Je l’ai entendu pendant un mois, affirme-t-il. Le comportement de Mélenchon lors des perquisitions, sa dénonciation sans mesure des médias, son rapport à la démocratie interne au mouvement, ça n’est pas passé. » Surtout au sein de l’électorat, plutôt âgé, se déplaçant pour aller voter à la partielle.

« J’ai rencontré beaucoup d’électeurs qui me disaient qu’ils étaient gênés par son agressivité vis-à-vis de l’institution judiciaire ou des médias, en plus de ses attaques contre l’Allemagne ou l’Europe. Il y a encore beaucoup de gens à gauche qui ont envie de croire aux institutions, à l’Union européenne, à la justice, à une presse de contre-pouvoir », abonde le militant EELV Damien Genard. « Il y a des gens qui, à tort ou à raison, ont vu dans la réaction de Mélenchon suite aux perquisitions une dérive plus globale de LFI. Ils ont associé le mouvement à quelque chose d’agressif », ajoute Oscar Segura, membre du Printemps de Corbeil.

De là à faire pencher la balance pour Chouat ? Certains militants reprochent en tout cas au tandem Amrani-Rabaté de n’avoir pas su déjouer les préjugés sur le national, faute d’une réelle implantation. En 2017 déjà, leur duo avait agité le Landerneau de la gauche locale. Imposée par le national contre l’avis de plusieurs militants de la base, leur candidature avait engendré bien des tensions, poussant notamment à la candidature concurrente du communiste Michel Nouaille, qui avait refusé de faire leur campagne au second tour.

Cette fois, le communiste est rentré dans le rang, s’impliquant dans des opérations de porte-à-porte avec Adrien Quatennens dans l’entre-deux-tours. Insuffisant, semble-t-il : « Le problème, c’est qu’Ulysse habite à Paris et que Farida, qui est volontaire et courageuse, est connue à Évry, mais pas dans l’ensemble de la circonscription », affirme Michel Nouaille. Jacques Picard lui reproche aussi un dilettantisme certain dans ses activités au conseil municipal d’Évry, et les rumeurs courant sur son prétendu « communautarisme » n’ont pas aidé.

C’est qu’en face, ils avaient sorti l’artillerie lourde. Six maires de droite des communes alentour, alliés pour appuyer la candidature de Francis Chouat. Jean-Pierre Bechter, craignant sans doute qu’une victoire de LFI n’augure mal de sa reconduction à Corbeil aux prochaines municipales, s’est fendu d’un courrier de soutien adressé à tous ses administrés de plus de 55 ans. La notabilité, dans ce monde où tout fiche le camp, cela a du bon. Surtout que le maire d’Évry, qui a navigué du PCF au PS jusqu’à LREM, n’aurait pas un si mauvais bilan, reconnaît-on même à gauche.

L’abstention forte profitant aux sortants, Francis Chouat a habilement joué sa partition, se faisant d’une prudence de Sioux sur le bilan de son prédécesseur, conduisant une campagne sur des thématiques locales, utilisant à plein ses réseaux et jouant sur les ambiguïtés de son positionnement politique. « Il a fait toute la tambouille possible avec la droite locale, mais à lire sa profession de foi du second tour, on pouvait penser qu’il portait un programme de gauche », témoigne Frédéric Bourges.

Le maire d’Évry a eu beau jeu de sortir la carte de la proximité, refusant d’aborder les enjeux nationaux, alors qu’à l’inverse, LFI misait tout sur l’idée d’envoyer une « 18e députée insoumise » à l’Assemblée nationale. « Les déplacements de Ruffin et Mélenchon, la communication sur les grands médias, ça a été contre-productif : les gens se sont dit que LFI n’avait pas forcément envie de changer leur vie, mais de briller nationalement », juge Frédéric Bourges.

Face à cette machine de guerre locale, l’union de la gauche s’est révélée impossible : « On a essayé de se réunir, mais on a eu une fin de non-recevoir de LFI. Quant au PCF, Michel Nouaille voulait lui aussi y aller seul. Résultat, on a fait de notre mieux et on s’est retrouvés avec le PS. On essaie d’être rationnels, mais on ne peut pas l’être tout seul », explique Jean-Marc Defrémont, co-secrétaire d’EELV 91.

Reste que du côté d’EELV, où la candidate, Éva Sas, a rassemblé 10,5 % des suffrages – un score supérieur à son étiage habituel (3 à 7 %) –, l’union n’était pas non plus au programme. À Évry, le parti écologique a voulu tenir sa ligne « autonome », mise en place en vue des européennes de 2019, et se placer au-dessus de la mêlée pour incarner une « troisième voie » entre LFI et LREM. « L’attitude de LFI, ajoutée à cette ligne nationale, n’a pas permis de trouver d’accord », regrette Jean-Marc Defrémont.

Le Vert Jacques Picard assume la position du « ni Amrani ni Chouat » : « LFI avance seule, avec sa stratégie du chasse-neige pour faire le vide autour d’elle et rester seule à la fin : qu’elle assume ! accuse-t-il. Et d’ailleurs, contrairement à ce que dit Mélenchon, Amrani n’a jamais fait de démarche de rassemblement : ce n’est pas parce qu’on se félicite d’être soutenue sur Twitter par d’autres partis de gauche entre les deux tours qu’on est dans le dialogue. »

« Tout le monde veut l’union, mais tout le monde veut sa liste », résume Elsa Touré. Cette trentenaire de Corbeil-Essonnes, présidente du Printemps de Corbeil, ne le sait que trop bien. Elle a réussi le tour de force de mettre tout le monde d’accord, en juillet 2018, au moment de l’élection départementale partielle – après la mort de Serge Dassault. Les huiles de LFI ont tordu le nez, mais tant pis.

Sur le canton de Corbeil-Essonnes, avec un taux de participation de 10 %, « on a fait 45 % face à Jean-Pierre Bechter [successeur de Serge Dassault – ndlr], c’était déjà bien ! » se félicite Elsa Touré, qui a pu constater, en une décennie de militantisme local, combien les « guerres de chapelles à gauche peuvent dégoûter les gens ». « On a voulu refaire la même chose aux législatives, mais là, ce n’est pas passé », déplore Oscar Segura, qui raconte, avec d’autres, la façon dont Farida Amrani et Ulysse Rabaté ont été briefés par le national avant le premier tour pour les dissuader d’emprunter la voie du rassemblement.

Au fond, la défaite d’Évry interroge tout autant la stratégie de rassemblement que la ligne populiste du mouvement de Jean-Luc Mélenchon. « Franchement, il y aurait eu une dynamique unitaire dès le premier tour, on aurait pu rattraper Chouat, estime Oscar Segura. Là, l’écart était si grand entre LFI et Chouat au premier tour que les gens se sont démotivés, et on a vu une baisse de la participation dans certains bureaux au second tour. »

« En 2014, aux municipales, la gauche était unie dès le premier tour, ça ne nous a pas empêchés de faire un bide », objecte Elsa Touré, qui estime toutefois que « beaucoup de gens aimeraient qu’il y ait des convergences pour faire tomber les barons locaux ». Damien Genard, lui non plus, n’est pas sûr que le rassemblement ait été « suffisant ».

Même réflexion du côté de Frédéric Bourges, qui ne peut que constater que le total gauche, dans la circonscription, est passé, en quelques années, de 45-50 % à 30-40 % : « On répond toujours trop vite aux échecs en brandissant le rassemblement, concède-t-il. Mais de l’autre côté, on s’aperçoit que la stratégie populiste trouve vite ses limites, et ce, même si elle a en partie fonctionné, puisqu’une gauche radicale qui arrive au second tour, c’est toujours mieux que l’époque où le PS de Valls raflait tout à chaque élection. »

L’enseignement de cette partielle, « c’est que LFI ne pourra pas gagner toute seule, et en même temps, que personne ne peut faire le malin », juge Bruno Piriou. « Jean-Luc Mélenchon doit maintenant reposer ses pieds sur la terre et accepter de travailler avec d’autres », estime Jean-Marc Defrémont. « Faire le ni droite ni gauche, ça marche pour rassembler 20 % de l’électorat, mais pour aller au-delà, il faut plus de bras », ajoute le sexagénaire qui s’inquiète pour les municipales à venir, en 2020. Il assure qu’il faudra « recoller les morceaux » pour pouvoir emporter Corbeil ou Évry. Pas gagné.

Pauline Graulle

• MEDIAPART. 12 MAI 2019 :
https://www.mediapart.fr/journal/france/121218/retour-sur-la-defaite-d-evry-quelles-lecons-pour-la-france-insoumise?onglet=full


 Un an après la présidentielle, des « insoumis » confient leurs doutes

La constitution de la liste pour les prochaines élections européennes a avivé les tensions au sein du mouvement fondé par Jean-Luc Mélenchon. Des voix s’élèvent, chez les cadres comme dans la base militante, pour dénoncer le manque de démocratie interne ou la confiscation par « le national » du choix des orientations politiques.

Des proches de Jean-Luc Mélenchon qui s’opposent publiquement aux choix faits par leur leader : la députée de La France insoumise (FI) venue d’Ensemble !, Clémentine Autain, s’y était risquée, en février, dans l’hebdomadaire Politis. Jeudi 6 juillet, la flèche a été lancée d’encore plus près. Dans un billet de blog, François Cocq, cadre historique du Parti de gauche, proteste contre la nouvelle orientation stratégique que l’ancien candidat à la présidentielle est venu exposer, dans un discours fleuve (plus de deux heures) tenu à huis clos, vendredi 29 juin, en ouverture du congrès du parti qu’il a créé en 2009.

Sous le titre « Le grand bond en arrière » [26], l’élu de Champigny-sur-Marne (94), candidat aux élections européennes de 2019 à une place non éligible (30e place), estime à regret que le leader de la FI aurait abandonné sa stratégie populiste pour se placer en classique rassembleur de la gauche. Et il termine par ce post-scriptum : « Je connais la maison. Je sais que les lignes que je viens d’écrire me livreront à la vindicte organisée. Je sais qu’on m’accusera entre autres d’aigreurs et que l’on mettra mon analyse sur le dos de ma place aux européennes. De fait ce n’est pas tant la place que la méthode qui m’a blessé. [...] Je reprends aujourd’hui ma liberté de parole. »

Quitte à risquer son exfiltration de la liste des européennes par le comité électoral ? « Franchement, si le comité juge que c’est contraire à l’intérêt du mouvement, j’accepte sans acrimonie, explique François Cocq à Mediapart. Mais je pense que c’est le moment pour la France insoumise de rendre publics nos débats. »

Jean-Luc Mélenchon a défilé, le 14 avril, à Marseille, à côté de Sarah Soilihi, qui s’est désistée de la liste aux européennes. © Reuters
Jean-Luc Mélenchon a défilé, le 14 avril, à Marseille, à côté de Sarah Soilihi, qui s’est désistée de la liste aux européennes. © Reuters
François Cocq n’est pas le seul à le penser. Alors que le 5 juillet, Jean-Luc Mélenchon célébrait « un an d’insoumission » à Marseille, la FI affronte, en ce début d’été, sa première crise interne. Plusieurs voix bien connues se sont élevées, ces derniers jours, pour dénoncer, à mi-mot ou plus franchement, les méthodes en vigueur au sein du mouvement. On a même vu deux candidats aux européennes (en position difficilement éligible), par ailleurs proches de Jean-Luc Mélenchon, Djordje Kuzmanovic et Philippe Juraver, « liker » un tweet du compte « NTM LA FI » (sic) qui réclamait plus de démocratie dans le mode de désignation des candidats aux européennes.

C’est la liste pour les européennes, rendue publique début juillet, qui a mis le feu aux poudres. Son ordonnancement a déconcerté. Corinne Morel-Darleux, pourtant pressentie pour y figurer en bonne place, Paul Vannier, ex-candidat aux législatives à Paris, Sophie Rauszer, co-responsable des questions européennes à la FI, ou Liêm Hoang Ngoc, l’un des économistes de la présidentielle : toutes ces personnalités, à l’instar de François Cocq, se sont retrouvées hors des places éligibles.

Le témoignage, dans Libération, de Lilian Guelfi, l’un des 18 militants insoumis tirés au sort pour participer au comité électoral, rapportant les méthodes discutables pratiquées par ledit comité, a fini de jeter un voile de suspicion sur la manière dont les candidats avaient été choisis.

« Sans doute a-t-il été influencé avant la publication du rapport par un candidat déçu », avance Manuel Bompard, animateur du comité électoral, tête de liste aux européennes, et numéro 2 du mouvement, pour expliquer les critiques du militant. « Je n’ai eu aucune remontée de mécontentements de la part des militants de la FI concernant la liste », affirme Bastien Lachaud, député insoumis de Seine-Saint-Denis.

Pourtant, sur les réseaux sociaux, les appels de militants à voter contre la liste aux européennes – les militants ont jusqu’au 20 juillet pour se prononcer – se sont multipliés. Claire Couly, universitaire et militante de la FI à Toulouse, a posté un message en ce sens sur Facebook. « Même si ce comité électoral composé de tirés au sort est une bonne idée, je m’interroge sur la rigueur de la méthodologie utilisée, estime-t-elle. Le principe même que l’animateur du comité électoral soit aussi candidat sur la liste [Manuel Bompard – ndlr], donc qu’il soit juge et partie, pose un problème. Pour moi, cette affaire de la liste aux européennes a un peu changé mon point de vue sur le mouvement. Je ne dis pas que c’est forcément mieux dans d’autres partis, mais ce n’est pas à la hauteur de ce que j’attendais. Il faudrait qu’on puisse ouvrir le débat sereinement en interne sur la manière dont on peut repenser une méthodologie encore plus carrée. »

Côté cadres, Corinne Morel-Darleux reste perplexe devant les justifications qui lui ont été fournies par les animateurs du comité électoral : « On m’a dit que j’avais été écartée parce que j’étais déjà conseillère régionale [au conseil régional d’Auvergne Rhône-Alpes – ndlr], mais je m’étais engagée à ne pas cumuler, et c’est une règle sortie de nulle part, qui n’a d’ailleurs pas été appliquée aux législatives. » Pour elle, la raison est à trouver dans des concurrences internes et dans son positionnement « qui a toujours été à la fois loyal mais aussi, quand il le fallait, critique, ce qui est mal toléré dans ce mouvement ».

Depuis la publication de la liste, Corinne Morel-Darleux a choisi de retirer sa candidature et décidé de se mettre en retrait des activités de la FI, même si elle reste membre du Parti de gauche où elle occupe des fonctions dans les instances dirigeantes : « Des élections sans être éligible, j’en ai fait beaucoup, mais j’avais alors la conviction d’être utile, et en phase avec le projet, justifie-t-elle. Cette fois, j’ai trop de doutes sur la manière dont ce mouvement avance. Trop d’erreurs politiques sont commises, le refus de la critique, même bienveillante, fait qu’il n’y a pas d’élaboration collective ; l’humain comme les choix politiques en pâtissent. »

Les « socialistes insoumis », sous-groupe de la FI créé par l’ancien socialiste Liêm Hoang Ngoc, ont, eux aussi, décidé de « suspendre leur participation » au mouvement. Olivier Spinelli, proche de l’économiste, explique cette prise de distance par une incompatibilité sur les choix politiques (voir ici), mais aussi par une lassitude vis-à-vis des méthodes internes : « Quand Liêm a donné son interview au Figaro [où il critique les choix de la FI sur la liste aux européennes – ndlr], j’ai reçu un texto d’un membre du comité où il était écrit : “Le crime ne paye pas.” On ne peut jamais rien critiquer dans ce mouvement sous peine d’être taxé de criminel ! La FI est un mouvement sans règles, sans courants, sans motions. Du coup, c’est la pure violence politique qui s’exprime. »

La base militante, entre loyauté et ressentiment

Critiques publiques, prises de distance, retraits de la boucle Telegram, une messagerie sur laquelle dialoguent les cadres insoumis… C’est une nouvelle ère qui s’ouvre pour la FI. Jusqu’ici, la conflictualité avait été habilement renvoyée à l’extérieur du mouvement, les attaques en règle de « l’oligarchie », des « parfumés » et autre « parti médiatique » permettant de souder les troupes contre un adversaire commun. Mais ces derniers temps, l’antagonisme s’est invité au cœur du réacteur.

« Disons que les européennes ne passent pas comme une lettre à la poste, et ça, oui, c’est nouveau », estime Corinne Morel-Darleux, qui affirme que « les cadres du mouvement ont bien perçu que ça tanguait, et ils seraient bien inspirés d’entendre ce que cela dit des attentes vis-à-vis de la FI, pour le bien du mouvement et son avenir : ils en portent la responsabilité. »

Interrogé par téléphone, puis par mail, le numéro 2 de la FI, Manuel Bompard, ne veut surtout pas entendre parler de « crise ». « La constitution des listes électorales, c’est source de conflit dans toutes les formations politiques », justifie-t-il, avant d’avancer une batterie de chiffres pour témoigner de la bonne santé du mouvement : « Depuis septembre 2017, 11 148 nouvelles personnes ont rejoint la plateforme de la France insoumise. La FI reste en dynamique un an après les élections présidentielles : depuis septembre dernier, 1 100 groupes d’actions se sont créés, 11 000 événements ont été recensés sur la plateforme, 12 500 personnes ont rejoint un groupe d’action et 300 réunions publiques ont été organisées. »

Il n’empêche : les tensions provoquées par les européennes ne sont pas aussi anecdotiques ou conjoncturelles que les dirigeants du mouvement veulent le laisser penser. Au-delà des prises de parole réalisées au sommet de la FI ces derniers jours, un malaise couve, depuis des mois, au sein même de la base – les militants les plus critiques étant aussi les plus aguerris, souvent anciens membres de partis politiques.

L’ampleur de ce malaise ? Difficile à évaluer : à la FI, qui revendique 500 000 membres, il n’y a pas d’adhésion comme dans un parti traditionnel. Impossible, donc, de savoir combien de militants ont arrêté de militer. Par ailleurs, la peur de nuire à la cause, mais aussi la loyauté des insoumis vis-à-vis de leur mouvement, ne poussent pas les militants à exprimer leurs griefs, tout comme la crainte de se voir mis sous pression, sur les réseaux sociaux notamment (lire la boîte noire).

Reste ces dizaines de témoignages recueillis (en « on » ou en « off ») par Mediapart qui vont tous dans le même sens. « Je peux vous dire que même s’ils ne se plaignent pas haut et fort, il y a sur le terrain de moins en moins de militants heureux, voire de militants tout court », rapporte un responsable national de la FI qui a requis l’anonymat.

Pour certains, la désillusion a commencé au moment des législatives. C’est le cas de Siegfried Gautier. Attablé à la terrasse d’une brasserie au bord du canal de l’Ourcq, à Pantin (93), il prévient : « Je vous raconte tout ça, mais je ne veux surtout pas affaiblir mon camp. »

Un peu libertaire dans l’âme, impliqué dans le monde syndical – il est enseignant –, c’est en 2012 que le quadragénaire fait son épiphanie politique, conquis par les « talents d’orateur de Mélenchon ». En 2016, il s’implique dans La France insoumise qui vient de naître : « J’avais des réserves sur le côté ‘‘campiste’’ de Mélenchon et ses positions sur la Syrie, mais j’épousais complètement sa ligne. Sa stratégie populiste, son idée d’arrêter de se revendiquer de la gauche, c’est quand même ça qui nous a fait sortir du folklore de l’extrême gauche : ça a mobilisé des tas de gens dépolitisés. »

Militant très motivé, il crée, avec des camarades du Parti de gauche et des anciens militants du Parti communiste, un groupe d’appui (l’équivalent d’une section dans un parti) à Pantin. Tractage sur les marchés, collages, réunions... Tout va pour le mieux, si ce n’est ce « petit truc qui nous tracassait », dit le militant. Comme partout en France, des assemblées générales ont été mises en place pour désigner un binôme de candidats. Or, « on avait envoyé notre choix au comité électoral en janvier, et ensuite pas de réponse : le temps passait, même après le premier tour de la présidentielle, on n’a rien reçu », raconte-t-il.

Un jour, Manuel Bompard, directeur de la campagne présidentielle de Jean-Luc Mélenchon, débarque à Pantin accompagné d’un inconnu de la plupart des militants locaux. C’est Bastien Lachaud, qui a été désigné directeur de la campagne des législatives de la FI. « Manuel Bompard nous l’a proposé comme candidat dans la circonscription, rapporte Siegfried Gautier. Nous, les insoumis de la base, on a voulu voter. La FI nous avait vendu de la démocratie, de l’horizontalité, on nous avait dit qu’on ne serait pas que des colleurs d’affiche. On voulait ça, rien d’autre ! »

N’en déplaise aux insoumis pantinois, Bastien Lachaud est investi, sans vote, par la FI, dans cette circonscription regroupant les communes de Pantin et Aubervilliers. « Et puis on a été écartés de la campagne, ça a cassé la dynamique, notre groupe s’est dissous, c’était fini », témoigne Siegfried Gautier qui se dit toujours « insoumis » – et tant pis si la nouvelle association qu’il a créée, avec d’autres insoumis « historiques », pour soutenir le programme « L’avenir en commun », n’a pas été certifiée par le mouvement.

Habitante de la commune mitoyenne d’Aubervilliers, Carole Bekka, une ancienne du NPA, se souvient avec la même tristesse teintée de colère de cette époque. « Quand j’ai vu que notre demande de démocratie avait été foulée au pied, que tout était verrouillé par le national, j’ai décidé de quitter la FI – je ne suis pas schizophrène. Et je n’étais pas la seule : cette histoire a fait partir beaucoup de monde. La FI se gargarise d’être un mouvement innovant et horizontal. Mais le comportement de ceux qui la dirigent va complètement à l’inverse ! »

Interrogé par Mediapart sur cet épisode, Bastien Lachaud se défend d’avoir eu quelque traitement de faveur : « L’assemblée de circonscription n’ayant pas été capable de faire remonter de manière unanime une liste de binômes, c’est dans ce cadre que ma candidature a été proposée, et validée par le comité électoral. Aucune candidature insoumise dans aucune circonscription n’a fait l’objet d’un vote des militants car nous avons privilégié la discussion et le consensus. » Et d’ajouter que « [s]on élection démontre que suffisamment de militants étaient satisfaits de ce choix pour mener une campagne victorieuse ».

Aujourd’hui, Carole Bekka et Siegfried Gautier jettent pourtant un regard désabusé sur leur année d’engagement à Pantin et Aubervilliers. Si elle « ne [se] voi[t] pas voter pour quelqu’un d’autre que Mélenchon », Carole Bekka estime toutefois que « la FI ne peut pas changer de l’intérieur ». « Je peux comprendre que quand on structure un mouvement, il faut un homme fort pour que tout se structure pour que ça ne devienne pas n’importe quoi, ajoute Siegfried Gautier. Mais une telle différence entre la parole et les actes, ça interroge. »

« Une volonté de contrôle »

Et ça n’interroge pas qu’à Pantin ou à Aubervilliers. De plusieurs endroits de France, les témoignages remontent d’insoumis qui partagent cette même impression de dissonance entre le discours officiel et les pratiques internes. Étudiant en master 1 de science politique à l’université de Lille, Sullyvan Massy-Notebaert fait partie de ces jeunes chercheurs qui ont choisi de s’atteler à ce nouvel objet politique qu’est la FI : « J’ai rencontré plusieurs ‘‘insoumis’’ qui ont arrêté de militer au cours de l’année. À chaque fois, deux grands problèmes reviennent : la question financière – ils ne comprennent pas qui attribue l’argent et sur quels critères – et la démocratie interne », observe-t-il.

Sur cette question de la démocratie interne, Roland Richa, 65 ans, ancien communiste critique engagé dans la FI, à Nanterre (92), au cours de la présidentielle, se souvient de cette « mauvaise expérience » qu’il a eue l’été dernier. À cette époque, l’enthousiasme de la campagne est encore très prégnant. Le militant prend l’initiative de rejoindre FiFor, un forum en ligne destiné à mettre en réseau les insoumis indépendamment des outils proposés par l’organisation : « L’idée était toute simple : favoriser la communication transversale entre les référents des groupes d’action en passant par des logiciels libres et faciles d’utilisation », explique-t-il.

Un collectif d’une dizaine d’insoumis se met rapidement en place pour créer le réseau social. Ils envoient un mail aux quelque 3 000 référents des groupes d’action répertoriés (leur adresse est visible par les internautes) sur le site Internet de la FI pour les inviter à s’inscrire.

Illico, l’équipe nationale de la FI écrit à tous les référents pour exprimer ses regrets de n’avoir pas été consultée par les créateurs de Fifor, expliquer que cette initiative a été prise « hors de toute démarche collective », et demander aux insoumis de ne pas s’inscrire. « Le national n’a pas du tout aimé cette prise d’indépendance », estime Roland Richa, qui parle de « volonté de contrôle du national sur les militants ». On est loin, en tout cas, de l’exhortation de Jean-Luc Mélenchon : « N’attendez pas les consignes ! Agissez. »

Interrogé par Mediapart sur la polémique déclenchée par Fifor, Manuel Bompard met la réaction du national sur le compte de préoccupations réglementaires : « Cette plateforme a été créée sans aucun respect des règles légales de la CNIL puisque de nombreuses personnes se sont retrouvées dans cette liste sans en avoir fait la demande, et qu’elle contrevient à la charte des groupes d’action de la FI. »

Des arguments qui n’ont visiblement pas convaincu Roland Richa. Le retraité a quitté la FI il y a quatre mois. La goutte d’eau a été l’interview de Jean-Luc Mélenchon dans Le 1 Hebdo où il expliquait que « le but du mouvement de la France insoumise n’est pas d’être démocratique mais collectif ». « Je ne peux pas entendre ça… un troupeau de zèbres, c’est aussi un collectif ! », s’agace l’insoumis de Nanterre, qui estime que « les gens voulaient une nouvelle organisation de gauche, qui pratique la politique d’une nouvelle manière, et qu’il y a eu tromperie sur la marchandise ».

Pourtant la promesse de la FI était belle : faire de la politique « autrement » grâce à un mouvement citoyen, plus ouvert qu’un parti, débarrassé des baronnies et des guerres intestines, et qui serait le fer de lance de l’innovation démocratique. Il s’agissait d’utiliser le Web comme outil participatif, de recourir au tirage au sort plutôt qu’aux élections internes, sources de conflits, mais aussi d’éviter la constitution de courants pour ne pas tomber dans les travers des partis traditionnels, et d’abord du PS…

Las, « la structuration même du mouvement ne favorise pas la démocratie interne, explique Quentin Zarcone, étudiant en master de sociologie à l’université d’Amiens, qui a écrit une étude comparative sur les militants du mouvement à Amiens et à Metz. Dans un parti, il y a des échelons, avec des représentants légitimes parce qu’ils ont été élus. Quant aux consultations en ligne des militants, elles portent sur des sujets annexes, comme les trois campagnes à mener chaque année, mais jamais sur la ligne idéologique ou stratégique du mouvement ».

« Les militants n’ont pas de circuit structuré pour influencer le national. Ils ont l’impression qu’ils n’ont aucun poids réel », abonde Sullyvan Massy-Notebaert, qui rappelle combien l’épisode corse a été mal perçu chez les militants. Lors des élections territoriales de décembre 2017, la direction parisienne avait ainsi tout fait pour casser l’alliance nouée entre des communistes et des insoumis locaux (lire ici).

« En fait, c’est toujours le même problème, décrypte Quentin Zarcone. À la FI, il y a un hiatus entre le fait que les ordres viennent de Paris, et le discours officiel qui parle d’horizontalité. Contrairement à ce qu’on peut croire si l’on ne regarde que les insoumis très actifs sur les réseaux sociaux, la FI est diverse, et le débat existe. Mais comme il n’est pas institutionnalisé, il a du mal à émerger. »

« Éviter l’hémorragie militante »

La laïcité, l’éventualité d’une sortie de l’Union européenne, l’expression « parti médiatique »… Autant de thèmes qui ont été évoqués dans nos interviews par les militants, mais que le « national » semble ne pas vouloir aborder collectivement. De peur, peut-être, d’ouvrir la boîte de Pandore des divisions internes dans le mouvement.

Au chapitre des débats compliqués, il y a notamment la délicate question de la stratégie. Sylvain Bourdier, investi comme candidat FI aux législatives dans la 2e circonscription de l’Allier, fait partie de ces insoumis gênés par la ligne « autonomiste » imposée jusqu’ici par les cadres du mouvement. Ce responsable d’une agence de réinsertion regrette que « les anti », comme il les appelle – anti-socialistes, anti-communistes –, « aient pris le pouvoir » dans la formation : « Jean-Luc Mélenchon, je l’ai toujours suivi, il a été visionnaire sur beaucoup de choses : il a été le premier sur les réseaux sociaux, il a parfois bousculé la gauche à bon escient, par exemple sur l’écologie, et son style rugueux ne me dérange pas. Mais là, il se trompe : il faut qu’il rassemble sinon, on se heurte à un plafond de verre. »

Sylvain Bourdier évoque aussi « la lassitude de plus en plus forte des militants qui en ont marre de ne pas pouvoir utiliser le mot ‘‘gauche’’ ». Si, à en croire François Cocq, leur vœu pourrait se voir exaucé plus vite que prévu, la ligne de fracture entre unitaires et autonomistes reste saillante à l’intérieur du mouvement.

Exemple sur les terres de François Ruffin, élu député sous l’étiquette « Picardie Debout ! ». À Amiens (Somme), la demi-douzaine de groupes d’action qui maillent le territoire se divise, grosso modo, entre autonomistes « mélenchonistes » et unitaires « ruffinistes ».

Loïc, partisan de Ruffin, reproche à Jean-Luc Mélenchon la stratégie choisie pendant les législatives. « C’était une belle connerie de mettre des candidats insoumis en face des communistes, surtout que je les ai vus, les communistes, coller les affiches de Mélenchon pendant la présidentielle ! » Le résultat, ajoute celui qui fut le secrétaire départemental du Parti de gauche pendant trois ans, « c’est qu’on se retrouve avec 17 députés et aucun pouvoir à l’Assemblée nationale alors que Jean-Luc Mélenchon nous avait fait rêver avec la cohabitation. S’il avait fait le bon choix stratégique, avec ses presque 20 % à la présidentielle, on aurait eu au moins 80 députés ».

À l’autre bout de la ville, Cédric Maisse, ancien communiste et animateur du groupe d’action voisin, n’est globalement d’accord sur rien avec Loïc – si ce n’est que tous deux constatent « un coup de mou » dans l’investissement militant depuis quelques mois. Celui qui a tenté sa chance aux législatives sur la circonscription voisine de celle de François Ruffin est totalement opposé au « bidouillage électoral » avec le PCF local, ancien allié du PS : « Ce qu’il faut, c’est de la clarté. C’est ça qui fait le succès de Mélenchon car la politique est pleine de compromis pourris », observe Cédric Maisse, sous le regard approbateur de Pablo, son camarade « primo-militant », réfugié politique d’Argentine, qui apprécie tout, sans réserve, de la FI.

Cédric Maisse, lui, ose néanmoins une petite critique : « Le côté mouvement, sans intermédiaires, ça me gêne un peu quand même. O.K., le problème dans les partis, c’est l’emprise des élus, mais là, on manque de contacts et de débat avec le national. Si Mélenchon se trompe : qui lui dira ? »

Figure de La France insoumise à Saint-Ouen (93), Bally Bagayoko ne désespère pas de se faire entendre. Il y a une dizaine de jours, alors que la polémique sur la liste des européennes commençait à enfler, il a envoyé des messages à Charlotte Girard et Manuel Bompard, les deux têtes de liste aux européennes, pour leur faire part de son inquiétude. « Faute d’espaces de discussion en interne, le conflit s’est déplacé dans la presse, ce n’est pas une bonne chose car du coup, on ne parle pas de toutes les choses positives que l’on fait », estime celui qui a co-rédigé la partie « Sport » du programme de la FI pour la présidentielle.

Il milite désormais pour créer des espaces de discussions à l’intérieur du mouvement. « Il en va de notre crédibilité, de notre durabilité, et de la nécessité d’éviter une hémorragie militante, explique-t-il. Il faut que nous nous respections entre insoumis, que toute personne qui exprime des divergences ne se sente mal à l’aise, et que les désaccords soient discutés tranquillement. Il ne faudrait pas que les “petites toux” que l’on voit émerger à chaque séquence électorale se transforment en un tsunami insurrectionnel. »

Bally Bagayoko dit avoir été écouté avec attention et bienveillance par Charlotte Girard et Manuel Bompard. Peut-être comme une réponse à ces demandes d’ouvrir davantage le mouvement à la discussion, ce dernier a annoncé à Mediapart qu’une nouvelle structure dénommée « Forum politique » pourrait bientôt voir le jour : « Des acteurs syndicaux ou associatifs comme des chercheurs, des philosophes, des artistes, ou des écrivains, débattraient des concepts stratégiques de La France insoumise avec l’ensemble de ces personnes pour préciser sa réflexion en s’enrichissant des réflexions qui existent dans la société. » Pour les détails, rendez-vous à la rentrée.

Si vous avez des informations à nous communiquer, vous pouvez nous contacter à l’adresse enquete mediapart.fr. Si vous souhaitez adresser des documents en passant par une plateforme hautement sécurisée, vous pouvez vous connecter au site frenchleaks.fr.

Pauline Graulle

Plus de 20 interviews, en face à face ou au téléphone, ont été réalisées pour cette enquête qui s’est étalée sur plusieurs semaines, et qui a commencé avant la crise ouverte par la liste aux européennes. À l’exception d’un responsable national cité sous couvert d’anonymat, n’ont été retenus dans l’article que les témoignages réalisés en « on », et dont les propos ont pu être recoupés ou vérifiés.
Tous les interviewés – sauf les deux chercheurs – se sont dits militants « insoumis » (rappelons qu’il n’y a pas de carte de membres, ni de cotisation à verser pour devenir « insoumis »).
Beaucoup des militants interrogés ont été rencontrés au hasard de la campagne présidentielle puis législative, l’an dernier. Ils ont été recontactés pour un bilan « un an après ». Plusieurs personnes contactées par Mediapart ont décliné nos demandes d’interviews.

Mise à jour : suite à une confusion lors de la rédaction, et alerté par un abonné, nous avons reformulé une information relative au Fifor et à l’un de ses usagers, Roland Richa, qui s’exprime dans l’article.

• MEDIAPART. 13 JUILLET 2018 :
https://www.mediapart.fr/journal/france/130718/un-apres-la-presidentielle-des-insoumis-confient-leurs-doutes?onglet=full