Moyen-Orient : L’attaque de pétroliers en mer d’Oman ravive les tensions dans le golfe Persique

, par BARTHE Benjamin, IMBERT Louis, PARIS Gilles

Deux tankers, un japonais et un norvégien, ont été ciblés, un mois après les sabotages au port de Foujeyra.

Même lieu, même cible et même accusé. Jeudi 13 juin, un mois et un jour après le sabotage de quatre navires en face de l’émirat de Foujeyra, deux nouveaux pétroliers, l’un japonais et l’autre norvégien, ont été pris pour cibles en mer d’Oman, à la sortie du golfe Arabo-Persique. Quelques heures seulement après les faits, les Etats-Unis ont accusé l’Iran d’être à l’origine de ces nouvelles attaques, qui n’ont pas fait de victimes. Ces actions contribuent à accroître la tension dans le Golfe, voie maritime stratégique, par où transite un cinquième de la demande de pétrole mondiale, et théâtre d’un dangereux bras de fer entre l’Iran d’un côté et l’axe américano-saoudien de l’autre.

Le secrétaire d’Etat américain, Mike Pompeo, s’est montré plus catégorique qu’en mai, en incriminant Téhéran. Il s’appuyait sur « les armes utilisées » et le « niveau de sophistication » de ces sabotages pour justifier ses accusations. En début de soirée, le Pentagone a diffusé une vidéo montrant, selon lui, l’équipage d’une vedette iranienne en train de récupérer une mine ventouse fixée sur le flanc du pétrolier japonais et qui n’aurait pas explosé.

Des « objets volants » à l’origine de l’attaque

Vendredi, le ministre des affaires étrangères iranien, Mohammad Javad Zarif, a accusé en retour Washington de « sabotage diplomatique ». Il juge plus que « suspectes » ces attaques, survenues le jour même de la visite à Téhéran du premier ministre japonais, Shinzo Abe, mandaté par la Maison Blanche pour ouvrir un canal de discussion avec Téhéran. M. Zarif suggérait à demi-mot qu’aux Etats-Unis ou chez ses alliés au Proche-Orient, que ce soit l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis ou Israël, des faucons auraient pu orchestrer ces attaques, ayant intérêt à empêcher toute désescalade dans le Golfe, voire à déclencher une guerre avec l’Iran.

Les deux tankers, baptisés Kokuka Courageous et Front Altair, ont émis des appels de détresse un peu après l’aube, alors qu’ils se trouvaient au large des côtes iraniennes, en route vers l’Asie. Selon la compagnie japonaise propriétaire du premier, un incendie s’est déclaré dans la salle des moteurs, à la suite de deux attaques. « Deux objets volants » ont percuté le tanker, a précisé son propriétaire, Yutaka Katada. Les membres d’équipage ont quitté le bâtiment, qui transportait du méthane, à bord d’un canot de sauvetage, avant d’être repêchés par un navire néerlandais qui les a remis à la marine américaine.

« Une escalade dangereuse »

Le Front Altair, propriété d’un groupe norvégien, qui convoyait 75 000 tonnes de naphte, aurait été touché, selon son armateur, par une torpille. A Oslo, les autorités maritimes ont fait état de trois explosions. La télévision d’Etat iranienne a diffusé jeudi après-midi des images aériennes du navire en feu, d’où s’échappait une épaisse colonne de fumée noire. Après avoir évacué le bord, l’équipage a été récupéré par un bateau iranien, puis débarqué à Bandar-e-Abbas, le principal port de la République islamique dans le Golfe.

Ces attaques, commises en haute mer, à plusieurs dizaines de kilomètres de la terre ferme, témoignent d’un niveau de sophistication encore plus élevé que celles de Foujeyra, qui avaient visé des bateaux au mouillage. « Ces tankers sont des navires très difficiles à approcher, équipés d’une batterie de radars et de systèmes de détection, exigés par les assurances pour lutter contre la piraterie », rappelle Laurent Lambert, géographe et spécialiste des questions énergétiques dans le Golfe, basé au Qatar. Les monarchies du Golfe ont à peine réagi à ces incidents, marquant la même prudence qu’au mois de mai. Elles savent qu’elles seraient les premières cibles des représailles iraniennes en cas d’escalade militaire avec les Etats-Unis. Sur Twitter, vendredi, le ministre des affaires étrangères émirati Anwar Gargash a déploré « un développement inquiétant et une escalade dangereuse ».

Les Etats-Unis ont aggravé leurs sanctions en mai 2019, pour réduire à zéro les exportations pétrolières de Téhéran

Depuis des mois, l’Iran ne cesse de son côté de menacer d’utiliser ses capacités de riposte et de nuisance, face à la guerre économique de fait à laquelle Washington le soumet. Depuis leur retrait de l’accord international sur le nucléaire iranien, en mai 2018, les Etats-Unis ont encore aggravé leurs sanctions en mai 2019, pour réduire à zéro les exportations pétrolières de Téhéran, et multiplient les annonces de déploiement militaire dans la région. En réponse, l’Iran a menacé de fermer le détroit d’Ormuz, le sas d’entrée et de sortie du Golfe. Surtout, Téhéran a annoncé sa volonté de se retirer graduellement de ses engagements nucléaires à partir du 7 juillet, au risque de susciter des sanctions de l’ONU et de ses partenaires européens.

« Selon les autorités iraniennes, si elles ne montrent pas qu’une confrontation avec l’Iran serait trop coûteuse, les Etats-Unis continueront d’accroître leur pression. Il s’agit de rappeler à Washington qu’il peut vaincre l’Iran militairement, mais que cela lui coûterait bien trop cher », estime Rouzbeh Parsi, spécialiste de l’Iran à l’Institut suédois des affaires internationales, un centre de recherche indépendant à Stockholm.

« Pression maximum »

Jeudi matin, alors que les opérations de sabotage n’avaient pas encore été rendues publiques, le Guide suprême, Ali Khamenei, a opposé une fin de non-recevoir à M. Abe, refusant de répondre au message du président Trump que le premier ministre japonais lui portait, en intermédiaire de confiance. M. Trump « ne mérite pas qu’on échange des messages avec lui », a estimé la plus haute autorité du pays, dans un extrait de leur entretien diffusé à la télévision d’Etat. Le Guide se gardait ainsi, face à l’opinion iranienne, du danger que représente un échange avec Washington, après la déconvenue de l’accord nucléaire. Mais il n’a pas fermé la possibilité qu’un responsable de rang inférieur s’y risque.

A Washington, la mise en cause directe de la responsabilité de Téhéran dans ces attaques complique également la volonté de dialogue avancée par M. Trump. Mercredi, le président des Etats-Unis avait insisté sur l’effet dissuasif qu’avait pu avoir selon lui la politique de « pression maximum » visant le régime iranien. Une tactique censée le contraindre à revenir à la table des négociations, afin de réduire drastiquement ses ambitions nucléaires, son programme balistique et son jeu d’influence régional.

INFOGRAPHIE « LE MONDE »

L’escalade en cours dans les eaux du Golfe ne peut qu’inciter désormais les Etats-Unis à renforcer leurs forces dans la région. Au début du mois, Washington avait déjà dépêché sur place un groupe aéronaval pour faire face, selon lui, à des menaces iraniennes. Le responsable du commandement militaire chargé du Moyen-Orient, Frank McKenzie, avait ainsi estimé le 8 juin que la présence de ces forces avait eu « un effet stabilisateur ». « Si nous n’avions pas renforcé nos capacités, il est tout à fait probable qu’une attaque aurait déjà eu lieu », avait-il ajouté.

Louis Imbert (à Paris), Gilles Paris (Washington, correspondant) et Benjamin Barthe (Beyrouth, correspondant)

• Le Monde. Publié le 14 juin 2019 à 10h41, mis à jour à 20h24 :
https://www.lemonde.fr/international/article/2019/06/14/attaque-de-petroliers-en-mer-d-oman-washington-accuse-teheran_5476143_3210.html


Le mystérieux sabotage de quatre navires, dont deux tankers saoudiens, au large des Emirats

L’incident a eu lieu en pleine escalade entre l’Iran et les Etats-Unis, à la sortie du détroit d’Ormuz où circule 20 % de la consommation mondiale de pétrole. Aucun pays n’a donné le moindre détail sur ces attaques.

L’annonce par les Emirats arabes unis (EAU), dimanche 12 mai, en pleine escalade diplomatique entre l’Iran et les Etats-Unis, que quatre navires, dont trois pétroliers, avaient été la cible d’« actes de sabotage » à l’entrée du golfe Arabo-Persique, a provoqué une subite montée des tensions dans cette région.
Selon le communiqué diffusé par le ministère des affaires étrangères émirati, les attaques, sur lesquelles on dispose de très peu d’informations pour l’instant, se sont produites au large du port de Foujeyra. Cet émirat, qui est l’une des sept principautés formant les EAU, est situé à la sortie du détroit d’Ormuz, c’est-à-dire hors du Golfe, en eaux libres ouvrant sur la mer d’Oman.

Les quatre bateaux concernés sont deux tankers saoudiens, Al-Marzoqah et Amjad, qui appartiennent à la compagnie Bahri, le transporteur maritime du royaume, un navire enregistré en Norvège, le Andrea Victory, transportant lui aussi des produits pétroliers et une barge battant pavillon émirati, l’A. Michel. Les sabotages supposés n’ont causé ni victime ni déversement d’hydrocarbures en mer.

« Un acte criminel »

Les Emirats et l’Arabie saoudite, qui partagent l’hostilité de l’administration américaine à l’égard de Téhéran, n’ont fourni aucun détail sur la nature des attaques alléguées et se sont abstenus de désigner un responsable. Riyad a condamné un « acte criminel », ayant « une incidence néfaste sur la paix et la sécurité régionale et internationale ». Abou Dhabi a appelé la communauté internationale à « empêcher que de telles actions soient commises par des parties cherchant à porter atteinte à la sécurité de la navigation ».

Le seul élément tangible disponible lundi soir consistait en quelques images de l’arrière du Andrea Victory, montrant une entaille dans la coque

Le seul élément tangible disponible lundi soir consistait en quelques images de l’arrière du Andrea Victory, montrant une entaille dans la coque, au niveau de la ligne de flottaison. La compagnie Thome, qui a affrété ce navire, a déclaré qu’il avait été « touché par un objet indéterminé ». Le ministre d’Etat émirati des affaires étrangères, Anouar Gargash, a promis une « enquête professionnelle », tout en soulignant qu’Abou Dhabi avait déjà « sa propre lecture et ses propres conclusions ».

L’Iran, qui menace régulièrement de fermer le détroit d’Ormuz en cas de confrontation avec les Etats-Unis, a déploré lui aussi ces développements. Abbas Moussavi, porte-parole du ministère des affaires étrangères, a parlé d’incidents « alarmants et regrettables », tout en mettant en garde contre « l’aventurisme [d’acteurs] étrangers » – une allusion aux pressions croissantes de l’administration américaine sur la République islamique.

« Signaux clairs »

Les Etats-Unis ont renforcé leurs sanctions économiques anti-Téhéran depuis qu’ils se sont retirés de l’accord sur le programme nucléaire iranien en 2018, jugé trop laxiste par le président Donald Trump. Mardi, le New York Times rapportait que le conseiller à la sécurité nationale, John Bolton, avait fait renouveler par le Pentagone et présenter à la Maison Blanche un plan de déploiement militaire massif au Proche-Orient, incluant 120 000 troupes, en cas de crise avec l’Iran.

Cette fuite a lieu après que l’administration américaine a annoncé plusieurs renforcements de son dispositif militaire permanent dans la région, dont l’envoi d’un bâtiment de guerre transportant des véhicules, notamment amphibies, et d’une batterie de missiles Patriot. Le Pentagone avait justifié cette démonstration de force par des « signaux clairs (…) montrant que les forces iraniennes et leurs affidés se préparent à une attaque possible contre les forces américaines ».

Un cinquième de la consommation de pétrole mondiale passe à travers le détroit d’Ormuz. Une des perturbations majeures de ce commerce maritime remonte à la guerre Iran-Irak (1980-1988). Plus de 500 navires avaient été alors détruits ou endommagés, mais le trafic pétrolier s’était cependant poursuivi, malgré le conflit.

Benjamin Barthe (Beyrouth, correspondant)

• Le Monde. Publié le 14 mai 2019 à 11h14 - Mis à jour le 14 mai 2019 à 13h05 :
https://www.lemonde.fr/international/article/2019/05/14/au-large-des-emirats-le-mysterieux-sabotage-de-quatre-navires_5461889_3210.html


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