Un féminisme véritablement antiraciste et anti-impérialiste est anticapitaliste et lutte contre les dettes illégitimes

, par ARRUZZA Cinzia, BHATTACHARYA Tithi, FRASER Nancy

Cinzia Arruzza, Tithi Bhattacharya et Nancy Fraser ont rédigé un magnifique manifeste intitulé Féminisme pour les 99 % [1]. C’est un petit livre dont la lecture est indispensable pour penser et agir aujourd’hui en faveur de l’émancipation sociale. Merci aux éditions La Découverte d’avoir mis cet ouvrage incontournable à la disposition du public francophone. Commandez-le à votre libraire et lisez-le du début à la fin. Nous publions en trois parties séparées quelques bonnes feuilles de ce manifeste qui se lit en quelques heures et dont on sort plein·e d’énergie pour poursuivre ou entreprendre l’action. Les extraits choisis portent notamment sur la problématique de la dette illégitime qu’elle soit publique ou privée.

Nous savons que rien de ce qui mérite le nom de « libération des femmes » ne peut s’accomplir dans une société raciste et impérialiste. Nous affirmons également que la racine du problème est le capitalisme, dont le racisme et l’impérialisme sont des corrélats. Ce système social qui s’enorgueillit de promouvoir le « travail libre » et « contractualisé » n’a pu voir le jour qu’en faisant fond sur les pillages coloniaux, sur la « transformation de l’Afrique en une sorte de garenne commerciale pour la chasse aux peaux noires [2] », sur la mise en esclavage dans le « Nouveau Monde » et sur la dépossession des peuples autochtones. Mais, loin de cesser lorsque le capitalisme a pris son envol, les expropriations de peuples racisés non libres ou dépendants ont continué à rendre possible l’exploitation du « travail libre ». La distinction entre les « travailleurs et travailleuses » librement exploité·e·s et les « autres », exproprié·e·s et dépendant·e·s, a pris différentes formes à travers l’histoire du capitalisme – lors de l’esclavage, du colonialisme, de l’apartheid et de la division internationale du travail – et s’est parfois brouillée. Mais tout au long de cette histoire, et aujourd’hui encore, l’expropriation des personnes racisées a permis au capital de faire fructifier ses profits en confisquant les ressources naturelles et la force de travail des hommes et des femmes, sans se préoccuper de leur renouvellement ou de leur reproduction. Pour des raisons systémiques, le capitalisme a toujours créé des classes racialisées d’êtres humains, au sein desquelles les personnes et le travail sont dépréciés et sujets à l’expropriation. Un féminisme véritablement antiraciste et anti-impérialiste ne peut qu’être aussi anticapitaliste.

« Pour des raisons systémiques, le capitalisme a toujours créé des classes racialisées d’êtres humains, au sein desquelles les personnes et le travail sont dépréciés et sujets à l’expropriation »

C’est plus vrai aujourd’hui que jamais auparavant, à l’heure où les expropriations racialisées sont exponentielles, intensifiées par le levier de la dette. C’est ainsi que le capitalisme néolibéral promeut l’oppression raciale dans le monde entier. Dans le Sud « postcolonial », l’accaparement des terres par des grandes entreprises qui se nourrissent de la dette déloge de nombreux peuples indigènes — et, parfois, les pousse au suicide. En même temps, la « restructuration » de la dette souveraine fait exploser le ratio entre intérêts et PIB, ce qui oblige des États supposément indépendants à réduire leurs dépenses publiques et condamne les futures générations de travailleurs et travailleuses à consacrer une part croissante de leur travail au remboursement des grands organismes de crédit. Ainsi, les expropriations racialisées se poursuivent, articulées à un surcroît d’exploitation dû à la délocalisation de nombreuses usines dans les pays du Sud.

Cette oppression suit également un rythme effréné dans les pays du Nord. Alors que les emplois mal rémunérés et précaires dans le secteur tertiaire remplacent peu à peu le travail syndiqué dans les industries, les salaires tombent en dessous du minimum nécessaire pour vivre une vie décente, particulièrement dans les domaines où les personnes racisées sont majoritaires. Contraintes à accepter plusieurs emplois et à emprunter de l’argent sur leurs revenus futurs pour survivre, elles se voient également souvent proposer des prêts hypothécaires très risqués. La protection sociale décline elle aussi : les services autrefois fournis par l’État sont de plus en plus à la charge des familles et des communautés - et reposent en premier lieu sur les femmes issues des minorités et les femmes immigrées.

De même, les recettes fiscales auparavant allouées aux infrastructures publiques sont désormais réservées au remboursement de la dette, ce qui entraîne des effets particulièrement désastreux pour les communautés racisées — spatialement ségréguées et privées d’aides publiques pour les écoles et les hôpitaux, le logement et le transport, l’approvisionnement en air et en eau non pollués. Partout dans le monde, le capitalisme financier exproprie massivement les populations sur des bases raciales.

Cette organisation pyramidale du monde a également des effets genrés. Aujourd’hui, des millions de femmes migrantes et noires sont employées comme domestiques et chargées des activités de soins (caregivers). Souvent sans papiers et loin de leurs familles, elles sont simultanément exploitées et expropriées — forcées à travailler dans des conditions précaires, privées de leurs droits et victimes d’abus de toutes sortes. Forgée par les « chaînes mondiales du care », leur oppression permet aux femmes plus privilégiées de vivre dans de bonnes conditions, d’éviter une part du travail domestique et d’exercer des professions valorisées. Au nom de la défense des droits des femmes, ces dernières peuvent soutenir des campagnes politiques visant à emprisonner les hommes noirs pour viol, à persécuter les migrants et les musulmans et à exiger que les femmes noires et musulmanes s’assimilent à la culture dominante. Quelle ironie !

En réalité, le racisme, l’impérialisme et l’ethnonationalisme participent à la misogynie généralisée et au contrôle du corps de toutes les femmes. Parce que ces discriminations nous blessent toutes, nous devons les combattre bec et ongles. Mais les proclamations abstraites de « sororité » mondiale sont contre-productives : partant du principe que cette sororité est déjà acquise alors qu’elle doit être construite à travers un processus politique, elles véhiculent une fausse impression d’homogénéité. La réalité est que même si nous souffrons toutes d’oppressions misogynes dans la société capitaliste, nos souffrances revêtent différentes formes. Les liens entre ces formes d’oppression ne sont pas toujours immédiatement visibles : ils doivent être révélés politiquement à travers des efforts systématiques pour construire la solidarité. C’est seulement de cette manière, en luttant dans et à travers notre diversité, que nous pourrons obtenir ensemble le pouvoir dont nous avons besoin pour espérer transformer la société.

Cinzia Arruzza est professeure assistante de philosophie à la New School for Social Research de New York. Elle a publié Dangerous Liaisons : The Marriages and Divorces of Marxism and Feminism.

Tithi Bhattacharya enseigne l’histoire à Purdue University. Son premier livre porte le titre de The Sentinels of Culture : Class, Education, and the Colonial Intellectual in Bengal et Social reproduction theory : remapping class, recentering oppression (Pluto press, 2017). Elle est membre du mouvement International Women’s Strike aux Etats-unis.

Nancy Fraser est Loeb Professor de Philosophy and Politics à la New School for Social Research. Parmi ses ouvrages, mentionnons Redistribution or Recognition et Fortunes of Feminism.


Cinzia Arruzza
Tithi Bhattacharya
Nancy Fraser

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