Système et mécanismes de dépendance

« La série d’articles qui composent cet ouvrage tente de synthétiser pour chaque colonie française les raisons et mécanismes de cette mise en dépendance d’une part, et de résumer les outils et pro-cessus du néocolonialisme français en Afrique d’autre part. »

Dans son introduction, Saïd Bouamama parle, entre autres, de la Kanaky et de l’horizon d’une indépendance nationale, de la réalité vivante du colonialisme français, du franc CFA comme monnaie coloniale, des formes historiques de la mise en dépendance, de l’âge préhistorique du capitalisme, de la mise en contact de toutes les parties du monde, de « l’expropriation de la paysannerie européenne et le pillage des civilisations des Amériques (mais aussi du Bengale) », du génocide des populations amérindiennes, du racisme biologique… « Concernant la France, la traduction coloniale de cette ère de l’accumulation primitive prend la forme de ce qui est appelé “premier espace colonial français” ou “vieilles colonies”. Tous les territoires encore aujourd’hui colonisés par la République française appartiennent à cet espace. Toutes les caractéristiques décrites plus haut se retrouvent dans l’histoire de ces nations : génocide des peuples indigènes, pillage rendant possible l’accumulation primitive et réunissant les conditions de l’industrialisation de l’Hexagone, traite négrière, etc. »

L’auteur poursuit avec le second âge du colonialisme, la révolution industrielle, la reproduction élargie du capitalisme, le nouveau rapport social qu’est l’indigénat, les résistances, la mutation des formes du racisme « qui passe d’un argumentaire biologique à un argumentaire culturaliste », les assassinats de leaders indépendantistes et les transformations du colonialisme français : « Le colonialisme cède le pas au néocolonialisme par le biais d’indépendances fortement corsetées par des “accords” économiques, culturels et militaires ».

Le troisième âge du capitalisme, l’imposition d’échanges inégaux, l’organisation systématique de la balkanisation au moment des indépendances, les tracés des frontières, la structure du marché mondial dans lequel sont insérées leurs économies, les prix des matières premières, la sous-industrialisation, la dépendance vis-à-vis de l’économie française, les accords de « coopération » et la limitation de « la souveraineté des nouveaux États », le « néocolonialisme » et ses caractéristiques, les mutations du racisme.

« Si l’asservissement du continent américain et l’esclavage ont permis l’accumulation primitive, si la colonisation de l’Afrique et de l’Asie a financé la révolution industrielle, le néocolonialisme et ses accords de coopération ont fourni les fonds permettant la construction des multinationales françaises ».

Il analyse les tentations révisionnistes d’écriture de l’histoire et les imaginaires : « Il n’est pas une survivance d’une époque révolue ou une trace héritée vouée à disparaître par l’épuisement du temps. Il constitue une production du présent en tant que reflet idéologique et traduction idéelle, produit et producteur, des rapports de domination que les anciennes puissances coloniales entretiennent et imposent à leurs colonies actuelles ou anciennes et à leurs peuples »…

Dans une première partie de l’ouvrage, Saïd Bouamama revient sur l’histoire d’un certain nombre de néocolonies françaises : Réunion, Guyane, Polynésie, Antilles, Kanaky et Mayotte.

Je ne vais pas détailler les rappels historiques et les analyses des formes de colonialisme et de néocolonialisme. Je ne souligne que certains éléments comme invitation à discuter du déni de l’asservissement social actuel, du refus de l’autodétermination des populations, des nécessaires réparations pour des crimes commis au nom de la soi-disant supériorité d’une civilisation ou d’une « race »…

La Réunion, le caractère hiérarchisé de la colonie selon un critère de couleur – « stratification socioraciale », l’importation d’esclaves, la monoculture de la canne et de la concentration foncière, les résistances dont le marronnage, l’« engagisme » comme nouvelle forme d’asservissement, la spécificité des Zoreil, les mutations économiques et le maintien de la dépendance, les subventions européennes, l’économie sucrière sous assistanat, l’économie extravertie, les avortements forcés et les stérilisations de femmes réunionnaises, la déportation d’enfants, l’exportation organisée de la jeunesse par le Bumidom, la géostratégie (contrôle du canal du Mozambique et des iles éparses, la zone économique exclusive), le non-développement et la place des services marchands, les flux des importations et des exportations vers la France, la langue créole, les mouvements indépendantistes…

La Guyane, le quasi-génocide des nations autochtones, les mythes coloniaux, l’articulation entre esclavage et colonisation, les résistances des esclaves, l’« engagisme », l’indemnisation des propriétaires d’esclaves suite à l’abolition, les ors (jaune, bleu, vert et noir), la structure économique de comptoir, l’exploitation des ressources au profit de la métropole et le monopole de la commercialisation exercé par de grandes sociétés métropolitaines, le centre spatial, les mouvements indépendantistes et les actions de répression systémique contre eux, le combat syndical et l’Union des travailleurs guyanais (UTG), l’importation massive de migrants venant de la métropole, les mouvements dans la jeunesse…

La Polynésie, son inscription dans la liste des territoires à décoloniser, la violence de la conquête et les résistances, les essais nucléaires et leurs conséquences, la zone économique exclusive maritime (ZEE) représentant près de 40 % de l’ensemble de la ZEE française dans le monde…

Les Antilles, la « pigmentocratie », les résistances des peuples autochtones au projet d’élimination des caraïbes, la traite négrière, l’esclavage et le marronnage, le capitalisme de plantation, la concentration de terres, la Société d’aménagement foncier et d’établissement rural (SAFER), les békés, la hiérarchie « socio-raciale », le monopole d’approvisionnement, la socialisation européenne du pacte colonial, la spécialisation des colonies dans des cultures de rente, l’utilisation des pesticides et les conséquences sur la santé des populations, « interdire dans l’hexagone et autoriser aux Antilles, voilà un bel exemple d’un traitement d’exception, qui est une des caractéristiques essentielles du colonialisme », le manifeste de l’OJAM, les massacres de 1967, le Liyannaj Kont Pwofitasyon (LKP), le projet de fédération des Antilles…

Kanaky, une colonie de peuplement « planter du blanc », le Code de l’indigénat en vigueur jusqu’en 1946, les résistances des populations kanak, les insurrections de 1878 et 1917, l’encouragement aux immigrations pour « rendre les kanak minoritaires en Kanaky », le nickel, les ressources halieutiques, le FLNKS et l’USTKE, la violence des colons, le vote d’une résolution à l’assemblée générale des Nations unies considérant la Nouvelle-Calédonie comme « un territoire non autonome au sens de la charte », le massacre de la grotte d’Ouvéa, les accords de Matignon, « la politique coloniale de peuplement a rendu les Kanak minoritaires », le maintien de la domination française sur la Kanaky…

Mayotte, le droit international et le droit français bafoués par l’État français, l’orchestration de la séparation de Mayotte de l’archipel, les enjeux économiques et géostratégiques, l’utilisation des mercenaires, Bob Renard, les fonds français et européens, les migrations internes à l’archipel, les condamnations de la France par l’ONU…

La deuxième partie est consacrée à la Françafrique. Saïd Bouamama propose des analyses approfondies sur le franc CFA, les accords économiques et les accords de défense, la francophonie.

L’auteur explique la genèse et le fonctionnement du franc CFA, la centralisation des réserves de change par la Banque de France, la parité fixe entre le franc CFA et le franc puis l’euro, la libre transférabilité vers la France et l’Europe et le pillage légalisé, la dépendance des banques africaines de la zone, les réactions de l’État français aux décisions de certains pays de sortir de la zone, les ingérences et les déstabilisations, les assassinats et les renversements de gouvernements, la dévaluation de 1984, la France gendarme d’une partie de l’Afrique, la dépendance structurelle et « la fragilisation continue des tissus sociaux des pays de la zone, le développement inégal entre les régions d’un même pays, la paupérisation continue masquée par des taux de croissance ne disant rien de la redistribution de cette “croissance” », la contestation de la monnaie coloniale.

Saïd Bouamama analyse les portées des accords, leur nature néocoloniale, la coopération comme continuation de la colonisation, les nouveaux atours de la dépendance, les concentrations et les monopolisations, les changements du capitalisme occidental et les conséquences pour les populations du continent africain, les réalités de l’« aide au développement », la Françafrique et l’Eurafrique, les ajustements structurels et les conditionnalités des prêts de la Banque mondiale et du FMI, les encouragements à la monoculture d’exportation, les entraves à l’industrialisation de transformation, les mensonges autour de la « sécurité alimentaire », les relations de tutelle, les objectifs de la « libéralisation du commerce », les résistances en Afrique.

Des accords de « partenariat économique » et des accords de défense. L’auteur rappelle la soixantaine d’interventions militaires françaises depuis les indépendances, la place centrale du militaire, les « accords spéciaux » non publics, la mise sur le même plan de la « sécurité extérieure » et de la « sécurité intérieure », les services secrets et les réseaux de mercenaires, le réseau de bases militaires, les exportations d’armes, les ravalements de façade des accords. Il conteste le prétendu déclin des intérêts stratégiques du continent et souligne des points conformes aux intérêts des populations, « la dénonciation des accords de défense, le démantèlement de toutes les bases militaires étrangères, le départ de toutes les troupes étrangères au continent et la construction d’un système de sécurité collective au sein de l’Union africaine »

Une langue et sa diffusion internationale ne peuvent être considérées comme neutres, comme ne participant pas aux asymétries et aux hiérarchies. Saïd Bouamama parle de l’« œuvre civilisatrice » du colonialisme, de l’asphyxie des cultures et des langues africaines, de l’école de la IIIe République alliée à l’Église pour la « conquête des esprits », de la production d’une petite élite francophone et la limitation « à la maitrise d’un francais usuel et fonctionnel pour la grande masse des colonisés », de la toile d’araignée francophone et ses institutions, des mécanismes « d’un dispositif institutionnel politique » et ses conséquences sur les États africains et les populations, de l’inégale maitrise des langues nationales, des langues communes ou transnationales (wolof, hoaoussa, soniké, peul, par exemple)…

Enfin la troisième partie analyse les migrations, les luttes et les racismes. Nous ne pouvons comprendre les émigrations-immigrations sans les mettre en relation avec l’histoire du colonialisme et les effets matériels des politiques néocoloniales. Des anciens domestiques à la main-d’œuvre immigrée « variable d’ajustement pour les besoins en forces de travail », du travail dans la marine à la « chair à patron », de l’aide à l’émergence de multinationales « françaises » et au recrutement de main-d’œuvre : « le projet est bien la constitution d’une main-d’œuvre ayant des droits et un statut d’exception ». Saïd Bouamama parle de hiérarchisation de la classe ouvrière, de segmentation en fonction des origines, de l’âge des projets d’expulsion de masse à celui des « sans-papiers », de la transformation de la Méditerranée en cimetière géant, des discours légitimant les coopérations policières transfrontalières, de la sous-traitance de la répression, de l’externalisation des contrôles, des discriminations racistes, de l’illusoire fermeture des frontières…

L’auteur explique le soutien à la cause palestinienne des minorités « issues des anciennes colonies », l’ancrage dans le temps, l’identification politique, les mémoires des combats nationalistes. Il revient sur les travailleurs immigrés, le Mouvement des travailleurs arabes (MTA), la Marche pour l’égalité et contre le racisme, l’ethnicisation des grilles de lecture médiatiques, l’expérience des discriminations racistes systémiques et les négations de celles-ci, les images stigmatisantes et réductrices de l’islam. « Les racines de ce soutien sont profondes, même si les formes d’expression sont dépendantes de chaque contexte historique ».

Reste que ce soutien ne se manifeste que peu avec les combats du peuple sahraoui contre la colonisation aujourd’hui marocaine du territoire…

Dans le dernier chapitre, Saïd Bouamama analyse les fondements historiques et idéologiques du racisme « respectable » de la gauche française, les légendes du roman national, l’absolutisation de la pensée des Lumières et de la Révolution française, des lectures réductionnistes de l’égalité, la confusion entre un universalisme proclamé et des politiques de fait exclusives, l’oubli des luttes et des affrontements sociaux pour obtenir un peu d’égalité, le poids du parti colonial et de son idéologie, une conception peu émancipatrice de l’émancipation, « émanciper l’autre malgré lui et si nécessaire par la violence », le culturalisme binaire et les logiques intégrationnistes, le refus de prendre en compte l’histoire et les inégalités réelles…

Certain·es, confondant par ailleurs souveraineté populaire et « souveraineté » étatique, parlent de retrouver une certaine « indépendance » oubliant le caractère impérialiste et colonialiste de l’État français. Il est donc plus que nécessaire de rappeler que l’État français s’est construit et reste colonialiste, d’analyser les différentes facettes des actions néocolonialistes de cet État. « Notre » indépendance ne peut ne peut être séparée de la domination d’autres populations et du refus de l’autodétermination d’autres peuples.

À peine libéré de l’occupation nazie, l’État français massacrait allégrement à Setif, Guelma et Kherrata, avant de réitérer les crimes à Madagascar, en Indochine, etc.

Il faut souligner les silences et les soutiens aux œuvres de colonisation y compris dans les forces se réclamant de l’émancipation, l’absence de large débat public sur le colonialisme et de mobilisations anticolonialistes significatives en appui aux forces et aux revendications indépendantistes…

Reste aussi à analyser les effets sexués du néocolonialisme.

* Saïd Bouamama, « Planter du blanc » – Chroniques du (néo)colonialisme français, éditions Syl-lepse, Paris 2019, 224 pages, 15,00 €


Didier Epsztajn

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Inprecor n° 664/665

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