Le “grand remplacement”, cette (vieille) idée française

Cette théorie complotiste qui aurait inspiré l’auteur de la fusillade d’El Paso a été popularisée par l’écrivain français Renaud Camus. Mais elle renvoie à une tradition intellectuelle bien plus ancienne, rappelle la presse anglo-saxonne.

“Je ne fais qu’empêcher mon pays de subir le remplacement culturel et ethnique provoqué par une invasion.” La phrase est extraite d’un texte de quatre pages mis en ligne samedi 3 août, juste avant la fusillade qui a fait 22 morts dans la ville texane d’El Paso. S’il était confirmé que l’auteur de ces lignes est aussi celui de la tuerie, comme le pense la police américaine, Patrick Crusius (le suspect de 21 ans) rejoindrait Brenton Tarrant et Anders Breivik sur la liste des extrémistes qui ont justifié des meurtres de masse par la théorie du “grand remplacement”.

Comme le constate un article d’analyse du Guardian, cette idée selon laquelle la supposée “race blanche” serait menacée de disparition figure désormais “parmi les idéologies les plus répandues dans les milieux d’extrême droite, et parmi les grands catalyseurs des violences extrémistes de masse”. Selon ses tenants :

“L’identité ‘occidentale’ se trouve assiégée par d’importantes vagues d’immigration venues de pays non européens ou non blancs, qui entraînent par la pression démographique un remplacement de la population blanche européenne.”

Maurice Barrès et les “cosmopolites”

L’essayiste français Renaud Camus est généralement présenté comme l’auteur de cette théorie, développée pour la première fois en 2010 dans un livre intitulé Abécédaire de l’in-nocence. Mais “en réalité, ses racines remontent bien plus loin, à la France du XIXe siècle”, rappelle le site Fair Observer. La revue Foreign Policy le soulignait déjà au lendemain des attentats de Christchurch, en Nouvelle-Zélande :

“Le concept [du ‘grand remplacement’] est issu d’une longue tradition remontant à la fin du XIXe siècle, lorsque des écrivains nationalistes comme Maurice Barrès dénonçaient les éléments cosmopolites de la société, jugés sans racines, et glorifiaient une France fermement ancrée dans son identité et ses racines [notamment pendant l’affaire Dreyfus].”

Pour The Guardian, c’est un autre auteur français, Jean Raspail, qui aurait le premier fait émerger de nouveau cette notion de “grand remplacement” dans le débat contemporain, avec Le Camp des saints : un roman paru en 1973 (et réédité en 2011 chez Robert Laffont), qui dresse “un tableau apocalyptique d’un effondrement pur et simple de la culture et de la société occidentales causé par un ‘raz-de-marée’ d’immigrés venus du ‘tiers-monde’.”

Une idéologie qui se propage comme un virus

Bien qu’ils se défendent de tout appel à la haine, et qu’ils revendiquent chacun la dimension esthétique de leurs écrits, force est de constater, pour le quotidien britannique, que les écrits de Renaud Camus et de Jean Raspail ont infusé une idéologie dangereuse – le suprémacisme blanc – qui “se répand comme un virus” et se révèle malléable au point de “s’adapter à tous les contextes”. Ainsi que le souligne l’auteure de l’article :

“Il est essentiel de comprendre quelles sont précisément les idées qui galvanisent les tueurs de masse agissant aujourd’hui. Il est essentiel de comprendre que le grand remplacement est un concept et un discours qui transcende les frontières, et qui influence des meurtriers aussi bien en Allemagne qu’en Nouvelle-Zélande ou aux États-Unis.”

Delphine Veaudor

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