Les Portugaises se rendent dans les cliniques espagnoles faute de pouvoir avorter librement dans leur pays

MADRID CORRESPONDANTE

A la clinique Los Arcos de Badajoz, la standardiste répond en portugais. Et pour cause : plus de 60 % de la clientèle de cet établissement situé à quelques kilomètres de la frontière portugaise provient du pays voisin. Ce sont des femmes qui viennent se faire avorter ici, faute de pouvoir le faire au Portugal, où un référendum sur la légalisation de l’avortement sera organisé, dimanche 11 février. Quelque 4 000 d’entre elles font chaque année le voyage vers cette clinique espagnole ou celle, jumelle, de Merida, ville voisine dans la région d’Estrémadure, soit plus de 60 % de sa clientèle.

La directrice des deux institutions, Yolanda Hernández, a organisé cette affluence. En 1996, elle a commencé à prospecter au Portugal, visitant les associations familiales, les associations de femmes et les centres de santé. « Au début, je me faisais parfois mettre dehors », se rappelle-t-elle. L’année suivante, elle a ouvert le centre de Mérida, puis, un an plus tard, celui de Badajoz, au moment même où échouait le premier référendum sur la légalisation de l’interruption volontaire de grossesse.

« C’est à partir de 2000 que le bouche-à oreille a vraiment commencé à fonctionner », rappelle-t-elle. Le bouche-à-oreille et les annonces publicitaires cryptées publiées quotidiennement par la presse portugaise. « Traitement volontaire de la grossesse », vantent quotidiennement les encarts de la clinique dans les principaux journaux du pays voisin. Toute mention de l’interruption volontaire de grossesse (IVG) tomberait sous le coup de la loi portugaise.

Les femmes qui arrivent dans cette clinique sont généralement adressées par des médecins portugais en désaccord avec la loi de leur pays qui n’autorise l’IVG qu’en cas extrême (danger pour la vie de la mère, malformation du foetus...). Ces femmes sont le plus souvent issues de milieux sociaux « moyens ou supérieurs », ceux qui ont les ressources, financières et informatives, suffisantes pour avoir recours aux services de ces établissements.

« PLONGÉES EN PLEINE TRAGÉDIE »

« Certaines d’entre elles ont déjà avorté clandestinement au Portugal, parfois dans des conditions désastreuses, sur des tables de cuisine, dans des garages, même », raconte Mme Hernández. Des sages-femmes ou d’anciennes sages-femmes exercent parfois cette « activité » chez elles. En dépit de la loi, « certaines cliniques portugaises pratiquent des IVG illégalement », ajoute la directrice. Dans de telles conditions, au Portugal, l’avortement peut être facturé 1 000 euros. A Los Arcos, il oscille entre 350 et 625 euros.

Le psychiatre de la clinique, Blas Curado, relève qu’une petite partie d’entre elles sont de très jeunes filles, âgées de 14 ou 15 ans, qui ignorent tout de la contraception. « Il y a aussi des femmes séparées ou divorcées, enceintes de leur ancien conjoint et en plein conflit de couple », note-t-il. Le docteur Curado souligne que beaucoup de ces femmes arrivent dans des situations de dépression profonde, déclenchées par leur grossesse non désirée qui les enferme dans une impasse. « Leur situation est souvent aggravée par le caractère plus rigide, au Portugal qu’en Espagne, des structures familiales et du regard social, notamment dans les campagnes où tout le monde se connaît. »

Le psychiatre doit parfois aussi traiter les mères - les mineures doivent obligatoirement être accompagnées par un de leur parent - qui, bien souvent, n’ont appris la situation de leur fille que quelques jours auparavant « et qui ont le sentiment d’être plongées en pleine tragédie ».

A la mi-mars, Yolanda Fernández ouvrira une troisième clinique. Celle-là sera située « en plein centre de Lisbonne, quel que soit le résultat du référendum », promet-elle. Après tout, fait valoir la directrice, l’actuelle loi portugaise qui régit l’avortement est quasiment la même qu’en Espagne. Seule son interprétation diffère.

P.-S.

* Article paru dans le Monde, édition du 10.02.07. LE MONDE | 09.02.07 | 14h55 • Mis à jour le 09.02.07 | 14h55.

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