Immanuel Wallerstein (1930-2019) : un penseur majeur pour un autre monde possible, pour un meilleur monde

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Immanuel Wallerstein nous a quitté, nous ressentons une grande tristesse et un vide. C’est un grand désarroi de penser qu’on ne pourra plus discuter et débattre avec une des personnes dont nous étions intellectuellement les plus proches et qui a tant compté.

Immanuel Wallerstein lors d’un séminaire à l’Université européenne de St Pétersbourg, le 24 mai 2008 *

Immanuel a représenté ce qu’on pouvait imaginer de mieux comme figure de l’intellectuel engagé, dans la lignée des grands intellectuels qui ont donné leurs lettres de noblesses à la pensée scientifique, culturelle et politique. C’était d’abord un grand philosophe. Sa philosophie était nourrie de sa connaissance des sciences sociales auxquelles il avait contribué et dans lesquelles il excellait. Economiste, il prolongeait la démarche marxiste et participait à son renouvellement. Historien, il naviguait dans l’histoire longue et avait créé le Centre Fernand Braudel à l’Université d’État de New York à Binghamton. Sociologue, il était attentif à l’évolution et à la compréhension des sociétés et il avait présidé l’Association internationale de Sociologie de 1994 à 1998.

Immanuel était un enseignant hors pair. Il n’imposait pas ses leçons. Il avait cette qualité rare d’oser penser à haute voix pour son auditoire. Ses cours et ses séminaires étaient des moments de grande création ; ils permettaient d’approfondir, de croiser les approches, de toujours s’accrocher aux réalités. On découvrait toujours des nouvelles propositions, des plongées dans l’Histoire, des raisons de s’engager. Il savait aussi galvaniser de larges publics. Un souvenir, parmi tant d’autres : au Forum Social Mondial des Etats Unis, à Détroit, en juin 2010, il était au centre de discussions animées de plusieurs heures avec une audience enthousiaste de centaines de jeunes assis par terre.

 Les systèmes-monde

Immanuel a d’abord été un spécialiste des sociétés africaines après les indépendances. Au début des années 1970, une période où sous l’impact des mouvements de 68 de nouvelles approches intellectuelles apparaissent et se développent, il fut l’un de ceux qui élabora une nouvelle façon d’appréhender les réalités sociales : l’analyse des « systèmes-monde ». Cette approche apparut à la confluence de plusieurs grandes ruptures datant des années 60, voire des années 50.

Immanuel avait participé à l’aventure braudélienne de l’histoire du capitalisme. Il partageait avec Fernand Braudel la passion du temps long et de « la grammaire des civilisations ». Il a croisé cette l’approche braudélienne du temps long avec la démarche et les interrogations issues du marxisme et des « théories de la dépendance ». Les théories de la dépendance critiquaient l’analyse du sous-développement comme était lié à l’arriération d’un pays et y opposaient l’idée que la cause en était le développement même du système capitaliste auquel participaient ces pays dans le cadre d’un échange inégal. A partir d’une analyse économique (Raul Prebish, Andre Gunder Frank), les théoriciens de la dépendance ont élargi leur approche en y intégrant une critique philosophique (Enrique Dussel) et sociologique (Anibal Quijano) de la « différence coloniale » qui a été du XVIe au XXIe siècle le mécanisme qui a minorisé la connaissance non occidentale. Anibal Quijano a ainsi montré que la « colonialité » était une dimension omniprésente de la modernité : l’émergence du commerce transatlantique triangulaire a constitué en même temps la modernité, le capitalisme et la colonialité basée sur la hiérarchie entre races.

Parallèlement, des marxistes indépendants, pour la plupart anglo-saxons, entamaient une réflexion sur la transition du féodalisme au capitalisme. Paul Sweezy, un économiste américain, a mis l’accent sur les facteurs exogènes, en particulier les flux commerciaux, pour expliquer l’évolution des sociétés féodales européennes. Ces débats, comme ceux posés par les théoriciens de la dépendance, avaient des conséquences politiques directes : ils permettaient de remettre en cause l’orientation des partis communistes qui entendaient respecter les étapes de l’évolution des sociétés – le capitalisme devant succéder au féodalisme – et qui confinaient les luttes sociales et politique au sein des sphères nationales.

On peut retrouver, avec intérêt, l’analyse du système monde capitaliste dans Comprendre le monde, analyse des systèmes mondes, Ed. La Découverte 2009. Immanuel propose une présentation des débuts du capitalisme dans Capitalisme et économie monde 1450-1640, Ed. Flammarion 1980. Il rédige une approche synthétique et très pédagogique dans Le capitalisme historique, Ed. La Découverte 1985.

 La crise de l’idéologie libérale

Immanuel ne s’est pas seulement intéressé à la naissance du capitalisme. Il s’est passionné et engagé dans la lutte contre le capitalisme en s’interrogeant sur la fin du capitalisme. Ayant étudié le début du capitalisme dans l’histoire des civilisations, il ne doutait pas que le capitalisme aurait une fin. Il partait pour cela de la crise de l’idéologie libérale qui a dominé le XIXe et le XXe siècle.

Pour Immanuel une idéologie est plus qu’une vision du monde ou un ensemble d’idées et de théorie : c’est une « stratégie cohérente d’intervention dans le champ social permettant d’établir des orientations politiques assez claires ». Les idéologies, parce qu’elles présupposent l’existence d’un débat stratégique explicite, ne sont apparues qu’avec la Révolution française avec le clivage libéraux/conservateurs. En réaction à la double rupture amenée par la Révolution française - la souveraineté des citoyens et la normalité du changement et de la transformation politique - l’idéologie conservatrice s’est constituée en défense des hiérarchies et des structures traditionnelles et tout d’abord de la famille et des communautés locales seules à même de maintenir les équilibres fragiles des sociétés. Les libéraux, au contraire, se présentaient comme le parti du mouvement entendant changer l’état des choses par des réformes institutionnelles permanentes. S’ils ne faisaient pas confiance aux structures traditionnelles pour assurer ces évolutions, les libéraux se méfiaient de la foule irrationnelle et non éduquée. Les experts devraient être à la tête du changement, experts qui devaient dépasser l’étude des « humanités », source du savoir traditionnel, pour aller vers le savoir scientifique seul à même d’ouvrir la voie du progrès. ‘

La « révolution européenne » de 1848 a vu l’apparition d’un courant radical porteur d’une critique sociale d’ensemble. Si la révolution de 1848 fut courte, elle changea les termes du débat. Les conservateurs réalisèrent que le seul pays européen épargné par cette révolution avait été la Grande-Bretagne où pourtant les mouvements sociaux avaient été très importants. La raison leur a semblé être les politiques « conservatrices éclairées » – une série de concessions limitées - appliquées dans ce pays et cette orientation se généralisa au reste de l’Europe dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Les radicaux, de leur côté, s’éloignèrent rapidement de la voie des communautés utopiques pour s’engager sur le terrain politique. Les libéraux, enfin, s’engagèrent également sur le terrain politique afin que les affaires importantes soient confiées aux experts, avec une orientation centriste entre conservateurs et radicaux. La voie était ouverte pour un rapprochement entre ces positions aboutissant à la domination d’un programme libéral dans les pays les plus puissants du système-monde. Ce programme portait sur l’élargissement progressif du droit de vote en même temps que la mise en place d’un système d’éducation généralisé, le renforcement du rôle de l’état assurant la mise en place de systèmes minimaux de protection sociale et la promotion du sentiment national chez les citoyens pour assurer la cohésion du système.

Pour Immanuel le courant radical - ou courant anti-systémique - apparu avec la révolution de 1848 a paradoxalement renforcé le système, au moins jusqu’en 1968, en permettant la victoire du libéralisme au lieu de le remettre en cause. La raison en serait double : les conséquences de la longue lutte pour la reconnaissance – et donc l’intégration - menée par les syndicats et les partis ouvriers, et la césure profonde entre ces organisations dominées par les ouvriers qualifiés, pour la plupart blancs et masculins, et les autre mouvements de critique radicale du système, féministes, minorités ethniques ou religieuses, ou mouvements d’émancipations nationales dans les colonies.

Pour Immanuel, la révolution mondiale de 1968 a marqué la fin de l’hégémonie libérale et a été un facteur supplémentaire de déstabilisation du système-monde. Les mouvements de 1968 ont eu lieu au moment où les coûts salariaux et fiscaux étaient à leur maximum. Ces mouvements ont permis aux forces anti-systémiques d’intégrer des problématiques qui étaient dissociées dans la période précédente, question sociales, environnementales, féministes, raciales, etc., et de s’affirmer de façon autonome. Les forces libérales et conservatrices ont pris en compte, dans une première étape, les évolutions culturelles portées par 1968 mais se sont attachées à rétablir les taux de profits en baissant le coût du travail et les impôts par des politiques initiées par Reagan et Thatcher et généralisées derrière le vocable de mondialisation. Mais ces politiques ont échoué dans leurs objectifs de relance de l’expansion économique et les attentats du 11 septembre 2001 ont permis aux conservateurs de se séparer des libéraux avec les interventions militaires unilatérales et la remise en cause de l’évolution culturelle entamée par 1968. Tous ces éléments accentuent encore le caractère instable et chaotique de la situation actuelle et ouvrent une période de fluctuations brutales dans toutes les sphères institutionnelles du système-monde.

L’hypothèse d’Immanuel était que nous sommes entrés dans une crise structurelle profonde qui ne se résoudra pas par une nouvelle phase du capitalisme. Il estimait qu’un nouveau mode de production allait succéder au capitalisme dans les trente ou quarante prochaines années. Mais, il soulignait que, si la fin du capitalisme est historiquement certaine, cela n’entraînait pas automatiquement l’avènement d’un monde idéal. Il pensait qu’un nouveau mode de production « post-capitaliste » pourrait être inégalitaire. Il voyait la possibilité de plusieurs bifurcations : « celle débouchant sur un système non capitaliste conservant du capitalisme ses pires caractéristiques (hiérarchie, exploitation et polarisation), et celle posant les bases d’un système fondé sur une démocratisation relative et un égalitarisme relatif, c’est-à-dire un système d’un type qui n’a jamais encore existé.

Ce qui a permis à Immanuel d’élargir son horizon et de situer ses analyses et ses systèmes-mondes à l’échelle de la planète a été sa compréhension du caractère historique fondamental de la décolonisation. Il s’est engagé pour la décolonisation, ce qu’illustrent ses premiers travaux : L’Afrique et l’indépendance, Ed. Présence africaine, 1966 et Les Inégalités entre les États dans le système international : origines et perspectives, Ed. Centre québécois des relations internationales, 1975. Il était très attentif à l’école de la dépendance et aux analyses articulant « centre et périphérie » dans l’analyse de la longue période.

 Critique des sciences sociales

Immanuel a également contribué à l’analyse des sciences sociales. Il a pour cela établi une cartographie historique des disciplines universitaires. C’est à la fin du XVIIIe siècle que les sciences empiriques se séparèrent de la philosophie et des « humanités », créant ainsi une césure entre deux cultures. La Révolution française a ouvert une nouvelle phase où l’étude des réalités sociales, économiques et politiques s’est avérée indispensable pour pouvoir agir sur celles-ci : cela a été l’émergence des sciences humaines. L’histoire, rompant avec l’hagiographie, puis l’économie, la sociologie et les sciences politiques se sont construits « entre » sciences empiriques et philosophie. Un peu plus tard, la nécessité pour les états et les intellectuels occidentaux de comprendre les autres sociétés à amener l’apparition de l’anthropologie, l’orientalisme puis les études sur le développement après la 2e guerre mondiale. Les réalités du monde post-colonial et le développement universitaire dans le reste du monde ont entraîné une crise dans la séparation des disciplines universitaires et a permis l’apparition des théories « hérétiques » qui ont été la base sur laquelle s’est construit l’analyse des systèmes-monde. Il est possible de retrouver ces analyses dans l’ouvrage « Impenser la science sociale. Pour sortir du XIXe siècle » Ed. PUF, 1995.

Dès le début des années 1980, Immanuel a été présent dans une série de rencontres et de séminaires, au départ à Dakar, à l’initiative de Samir Amin, avec des intellectuels engagés d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine. Cette approche s’inscrivait dans la recherche de l’autonomie d’une pensée décoloniale ; elle s’est prolongée dans les forums sociaux mondiaux. Il a participé au groupe formé par quatre historiens et économistes (Samir Amin, Giovanni Arrighi, André Gunder Frank et lui-même) revendiquant l’appropriation de l’histoire longue à partir de la périphérie et de la lutte anticoloniale. C’est ce qui a débouché sur deux ouvrages : La crise, quelle crise ? Ed. Maspéro 1982 et Le grand tumulte ? Les mouvements sociaux dans l’économie-monde, Ed. La Découverte, 1991.

 Race, Nation, Classe

Au tournant des années 2000, Immanuel a été un des penseurs du mouvement altermondialiste. Il y a participé très activement en apportant une vision, nourrie par ses recherches et son engagement, caractérisée par une approche dialectique. Il était soucieux de situer le mouvement dans une dynamique historique tout en apportant une grande attention aux contradictions et aux contre-tendances. Il accordait une importance particulière à ce qu’il définissait comme un mouvement anti-systémique s’opposant à la logique dominante. Il concevait le processus comme un mouvement qui part de la lutte des classes et qui l’élargit. Pour lui, à chaque période historique, les classes principales sont antagoniques, mais elles forment des blocs de classes avec des alliances qui opposent le mouvement dirigeant le système avec le mouvement anti-systémique qui s’y oppose. Il nous a légué une méthode qui présente l’intérêt de ne pas restreindre l’analyse sociale et l’Histoire aux affrontements économiques et de laisser place aux dimensions idéologiques, culturelles et politiques. Sur ces dimensions essentielles, Immanuel a publié un de ses livres les plus percutants : L’universalisme européen, de la colonisation au droit d’ingérence, Ed. Démopolis 2008 qui dissèque les prétentions de l’idéologie dominante à capter l’universalisme.

Parallèlement, il a organisé, avec Etienne Balibar, un séminaire à Paris à la Maison des Sciences de l’Homme qui durera trois ans, de 1985 à 1987, autour du thème Race, Nation, Classe (d’où le livre Race, Nation, Classe, les identités ambigües, Ed. La Découverte 1988, réédité en 2007). Cette approche matérialiste reste toujours d’une grande actualité sur la nécessité d’élargir la lutte des classes sociales en tenant compte d’autres dimensions, notamment la question du genre qui s’est imposée, ces trente dernières années, comme une question essentielle.

Immanuel accordait une très grande importance aux révolutions culturelles. Il considérait qu’il y avait une rupture qui avait commencé avec les bouleversements idéologiques visibles dans le monde dans les années 1968. Au-delà des contre-révolutions, il faisait le lien entre les idées qui ont éclaté à ce moment avec le mouvement altermondialiste, avec le mouvement écologiste et avec les mouvements des places à partir de 2011. Il considérait que la violence des réactions idéologiques, géopolitiques, militaires, démontrait l’importance des changements en gestation. Les périodes historiques ne se succèdent pas de manière tranchée, elles s’interpénètrent et se combinent dans le temps long. L’Histoire du futur n’est pas écrite et il faut être attentif à ce qui surgit de nouveau. Immanuel était à l’écoute du monde nouveau et il le faisait sans se départir d’un très grand humour. Il avait répondu un jour dans un débat que nous avions à Porto Alegre qu’il partageait complètement l’analyse de Occupy Wall Street sur les 1% et les 99%, mais qu’il ne fallait pas oublier que 99% ne suffisait pas pour faire une majorité !

Immanuel s’engageait en suivant de près l’actualité. Depuis le 1er octobre 1998, il publiait deux fois par mois un commentaire assez court et percutant. Il avait décidé d’arrêter il y a quelques mois après avoir publié son 500e Commentaire dans lequel il estimait qu’il y avait 50% de chances pour que les transformations de la période des années 1968 débouchent sur des transformations positives plus démocratiques et plus égalitaires. Et il concluait : il n’y a que 50% de chances, mais il y a quand même 50% de chances.

Dans la longue préface de 23 pages qu’il a rédigé pour la version anglaise du livre de Gus et Elise Massiah, Une stratégie altermondialiste, Ed. Black Rose Books en 2013, à partir des Ed. La Découverte en 2011, il explicite l’importance du mouvement altermondialiste. Il indique que le mouvement est porteur d’une rupture avec la théorie de la prise du pouvoir qui a dominé longtemps les mouvements anti-systémiques : d’abord conquérir le pouvoir d’Etat, puis ensuite changer la société. Il concluait qu’il faut partir de l’action de chacun pour contribuer à changer le cours des évènements. La plus petite contribution, comme le battement des ailes du papillon à l’autre bout du monde qui fait partie de la tempête qui vient, est nécessaire, indispensable, disait-il. Il n’y a pas de « petites » luttes, de « petites » résistances. Il y a un ensemble disparate d’actions et d’interventions qui parfois (mais pas toujours) convergent pour forcer des « grands » changements. Cette action collective et continue est l’élément déterminant pour « construire un autre monde possible, un meilleur monde ».

Christophe Aguiton et Gustave Massiah, le 2 septembre 2019