L’homophobie en Afrique, un héritage colonial

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, par KOMANE Kago

En juin, le Botswana a dépénalisé l’homosexualité. Une majorité de pays africains condamnent toujours cette orientation sexuelle. Pourtant, selon des études historiques, l’homophobie n’existait pas dans les sociétés traditionnelles.

Certains dirigeants africains ne cessent de nous seriner qu’“aucun Africain ne naît gay”, que l’homosexualité est étrangère à la culture africaine et qu’elle a été introduite par les Occidentaux – sans jamais présenter la moindre preuve à l’appui de ces affirmations. L’histoire de notre continent montre toutefois que gays, lesbiennes et transsexuels étaient connus à l’époque précoloniale, et surtout qu’ils étaient tolérés.

Trente-deux des 54 pays africains ont pourtant aujourd’hui une législation qui pénalise les relations consensuelles entre personnes de même sexe. Ces textes ne sont pas indigènes : ils ont été en général importés et viennent soit des autorités coloniales britanniques, soit de la charia, la loi islamique.

Code pénal des colonies

Dans certains États où la loi islamique est strictement appliquée, entre autres la Mauritanie, certaines parties du Nigeria et de la Somalie, et le Soudan, les relations homosexuelles sont punies de mort. Pour les pays colonisés par les Britanniques, le Code pénal des colonies avait à l’époque interdit la sodomie, alors qualifiée de “vice contre nature”. Dans certains de ces pays, par exemple en Tanzanie et au Nigeria, ces restrictions ont été depuis amplifiées et durcies par de nouvelles lois.

Ainsi, en 2016, le président nigérian Goodluck Jonathan a signé une loi qui non seulement punit de quatorze ans de prison les relations sexuelles entre personnes de même sexe, mais interdit en outre le mariage homosexuel, les boîtes gays, l’appartenance à une organisation de défense des droits des homosexuels et les manifestations publiques d’“amour” entre personnes de même sexe. Les contrevenants encourent dix ans de détention pour ces dernières.

En Tanzanie, les relations sexuelles entre personnes de même sexe sont punies de trente ans de prison. Paul Makonda, le gouverneur de Dar Es-Salaam, a annoncé l’année dernière la constitution d’une équipe de surveillance destinée à repérer les homosexuels.

“Ateliers antigays”

En Ouganda, les préjugés sur les homosexuels semblent alimentés par les chrétiens américains d’extrême droite. Frank Mugisha, le directeur de l’organisation Sexual Minorities Uganda, accuse les évangéliques américains qui ont dirigé des “ateliers antigays” dans le pays d’avoir provoqué [en 2011] le meurtre de David Kato, un militant pour les droits des homosexuels. “Ils sont en grande partie responsables parce qu’ils nous présentent comme moins qu’humains”, déclare-t-il.

Au Kenya voisin, la Haute Cour de justice a rejeté en avril 2019 un recours intenté par des organisations de la société civile contre un Code pénal qui punit les actes homosexuels entre adultes consentants de quatorze ans de détention.

D’où l’importance de l’arrêt de la Haute Cour du Botswana du 11 juin 2019, qui dépénalise l’homosexualité dans le pays. Il va à l’encontre du courant antigay qui règne en Afrique, et place la tolérance, le pluralisme et le respect des minorités au cœur de la culture démocratique.

Éloignés des services publics

Dans cet arrêt, le juge Michael Leburu déclare :

“La philosophie de liberté, d’égalité et de dignité de notre Constitution passe avant tout. […] Les minorités qui sont perçues par la majorité comme déviantes ou marginales ne sauraient être ostracisées.”

La procédure avait été intentée en 2017 par Letsweletse Motshidiemang, un homosexuel, et Legabido, un mouvement de défense des droits des gays au Botswana. Ils invoquaient notamment la position du gouvernement botswanais dans un récent rapport du Programme des Nations unies sur le sida (Onusida) : “La stigmatisation et la discrimination constituent des freins importants à l’accès de tous aux services chargés du VIH/sida.” La pénalisation de l’homosexualité, ajoutait le rapport, pousse “des individus vulnérables et marginalisés dans la clandestinité et les éloigne des services publics”.

Le Botswana rejoint ainsi les quelques pays – essentiellement d’Afrique australe – où les relations entre personnes de même sexe ont été dépénalisées après l’indépendance – entre autres le Mozambique, l’Angola et le Lesotho. L’Afrique du Sud a même légalisé le mariage gay en 2006.

Organisations religieuses d’extrême droite

Alors que la Grande-Bretagne a dépénalisé les relations homosexuelles entre adultes consentants en 1967, une alliance de responsables politiques conservateurs (en particulier ceux qui ont un électorat essentiellement rural comme le parti au pouvoir au Zimbabwe, la Zanu-PF) et d’organisations religieuses d’extrême droite a joué un rôle important dans le maintien ou le renforcement des lois antisodomie coloniales.

La voix la plus ouvertement homophobe du Botswana est la Confrérie évangélique botswanaise. Le pasteur Jobe Koosimile, son président, n’a pas pu cacher sa déception à l’annonce de l’arrêt de la Cour. “C’est fort malheureux mais cela ne nous détournera pas de nos convictions. Il est désormais plus important que jamais de tendre la main aux personnes qui sont aux prises avec l’homosexualité parce que ce n’est rien d’autre qu’un péché et que Dieu pardonne tous les péchés”, déclare-t-il. Il n’a jamais vu la moindre preuve scientifique qu’on pouvait naître homo, ajoute-t-il.

“Même s’il y a des preuves, mes convictions sont guidées par la Bible, qui est opposée à ces actes.”

“On est dans une année électorale”

La population a encore beaucoup de préjugés sur les homosexuels : si certains se sont félicités de l’arrêt de la Haute Cour, d’autres se sont déchaînés sur réseaux sociaux, et ont hurlé que le Botswana trahissait ses valeurs. “Il faut un référendum, pas un panel de trois juges. Cette question a des implications morales, sanitaires et religieuses très importantes et trois personnes ne peuvent pas décider pour nous”, a fait valoir un internaute.

Si le président Mokgweetsi Masisi et son parti, se félicitent du jugement, l’opposition élude la question. “C’est délicat, confie un membre de cette dernière qui souhaite conserver l’anonymat. On est dans une année électorale : on ne peut pas dire ouvertement qu’on soutient cet arrêt car ça ne passe tout simplement pas bien auprès des traditionalistes et de la majorité de notre communauté chrétienne. Mais je ne peux pas dire non plus que je ne soutiens pas les droits des homosexuels parce que les électeurs des zones urbaines ne seraient pas d’accord.”

Certains sont convaincus que cette décision va polluer “notre” culture, ajoute l’opposant. Plusieurs études récentes montrent pourtant que l’homophobie n’existait pas dans les sociétés traditionnelles avant l’arrivée du christianisme, et qu’elle repose sur une moralité européenne et non africaine.

Mariages institutionnalisés entre femmes

Publié en 2000, Boy-Wives and Female Husband : Studies of African Homosexualities [Garçons-épouses et maris masculins : études d’homosexualités africaines – non traduit], une compilation d’études universitaires éditée par les chercheurs américains Stephen Murray et Will Roscoe, montre ainsi que les pratiques homosexuelles étaient attestées dans 50 ethnies traditionnelles de toutes les régions du continent africain.

Il étudie les mariages institutionnalisés entre femmes, les “berdaches” (transsexuels indo-américains) de Madagascar, les identités de genre alternatives chez les Swahilis et le mélange des rôles attribués aux sexes en Afrique de l’Est et de l’Ouest.

Les Portugais, qui ont été parmi les premiers à explorer le continent, avaient relevé toute la gamme des relations entre les sexes existant dans les sociétés africaines. Le voyageur anglais Andrew Battell écrivait des Imbalangas d’Angola en 1590 :

“Ils vivent de façon bestiale car ils ont des hommes apprêtés comme des femmes qu’ils gardent parmi leurs épouses.”

Dissimulation des anthropologues occidentaux

D’après Boy-Wives and Female Husband, les anthropologues occidentaux ont souvent renforcé le mythe de l’exception sexuelle africaine en n’étudiant pas sérieusement les comportements homosexuels, et en ne racontant pas ce qu’ils observaient.

Par exemple, Les Nuer, un ouvrage de l’anthropologue britannique sir Edward Evans-Pritchard publié en 1940, ne mentionne pas les relations homosexuelles bien documentées qui existaient chez les Nuers, un peuple du sud du Soudan. Ce n’est que près de trente ans plus tard qu’Evans-Pritchard a reconnu l’existence de pratiques homosexuelles établies dans la société africaine traditionnelle : il explique alors que les guerriers zandés, un peuple du nord du Congo, épousaient régulièrement des garçons qui faisaient office d’épouses temporaires.

L’homosexualité était institutionnalisée à tel point que les guerriers versaient une dot aux parents du garçon. Des pratiques similaires sont attestées au Bénin et dans le sud du Nigeria, tandis que le mariage entre femmes avec versement d’une dot existait dans plusieurs sociétés, du Nigeria au Kenya en passant par l’Afrique du Sud.

Passer facilement des hommes aux femmes

D’après un rapport de l’organisation de défense des droits de l’homme Human Rights Watch publié en 2013, au XVIIIe siècle, les Khoïsans [en Afrique australe] désignaient un homme sexuellement réceptif aux autres hommes sous le nom de koetsire, et la masturbation mutuelle entre personnes de même sexe, en général des amis, sous celui de soregus.

Les relations sexuelles entre hommes et entre femmes existaient aussi, bien que plus rares. Les Sans [en Afrique australe] n’avaient pas une opinion négative de l’homosexualité et ont laissé sur les rochers des peintures représentant des relations anales.

Au Botswana, les Batswanas de l’époque précoloniale ne partageaient pas les conceptions occidentales de la sexualité et du genre. Beaucoup d’hommes avaient des rapports sexuels avec des hommes, mais avaient aussi des épouses. L’homosexualité n’était pas considérée comme l’antithèse de l’hétérosexualité, et on pouvait passer facilement des hommes aux femmes. Des chefs traditionnels du Botswana ont récemment reconnu que l’homosexualité avait toujours fait partie de la société locale, comme l’indique l’existence d’un mot setswana, matanyola, pour la désigner.

Encore un long chemin

L’arrêt de la Haute Cour de justice botswanaise n’est pas une surprise. L’instance n’a cessé ces dernières années de renforcer la position de la communauté LGBT dans le pays. La discrimination à l’embauche reposant sur l’orientation sexuelle a ainsi été interdite en 2010. Tshepo Ricki Kgositau, une femme transgenre, a obtenu l’an dernier le droit de voir son genre officiellement reconnu.

Le Botswana a encore du chemin à parcourir avant que les homosexuels ne jouissent d’une égalité complète. Le mariage leur est toujours interdit, de même que l’adoption conjointe, et ils ne peuvent entrer dans l’armée. La communauté LGBT est cependant en train de sortir de l’ombre et d’être mieux acceptée.


Kago Komane

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