LIVRES

Samar Yazbek, porte-parole de l’enfer syrien ou la satanisation du Mal

De la guerre qui ravage son pays, l’écrivaine syrienne rapporte un récit terrible. Elle ramasse les bribes d’une histoire qui raconte ce que l’on pourrait nommer la satanisation du Mal, écrit Jean Hatzfeld.

Zamalka, Damas, Syrie, 9 avril 2013. LAURENT VAN DER STOCKT POUR « LE MONDE »

Les Portes du néant (Bawabât ard al-adâm), de Samar Yazbek, traduit de l’arabe (Syrie) par Rania Samara, préface de Christophe Boltanski, Stock, «  La cosmopolite  », 306 p., 21 €.

Les Portes du néant, à la frontière turque, s’ouvrent une première fois sur la route qui mène à la région d’Idlib, dans le nord-ouest de la Syrie. Samar Yazbek les franchit en août 2012, en se faufilant dans un trou creusé sous des barbelés. Une voiture l’attend, qui traverse la nuit sur un fond sonore de bombardements, avec à l’intérieur Maysara et Mohammed, deux frères d’armes rebelles  : ses anges gardiens.

A Saraqeb, le véhicule stoppe devant une vaste demeure envahie de familles, qui sera désormais le sweet home de Samar Yazbek où, de retour de ses chaotiques expéditions, elle retrouve une douceur complice auprès de gens un peu en vrac, notamment deux gamines, Rouha et Aala, dont elle écrit, une nuit de frappes aériennes  : «  Une nouvelle famille se joignit à nous dans l’abri. Aala, qui insistait toujours pour raconter une histoire chaque soir (…), me les montra du doigt  : “Leur mère est de notre côté, mais le père soutient Bachar. (…) Mais ça fait rien. Elles doivent se cacher ici avec nous pour ne pas mourir.” Ma petite Schéhérazade avait les plus beaux yeux noirs que j’ai jamais vus. (…) Elle observait attentivement le monde autour d’elle mais paraissait toujours plus fragile chaque fois que nous descendions dans l’abri. Elle s’occupait de sa petite sœur Tala qui souffrait d’un déséquilibre hormonal causé par la peur et l’angoisse. (…) Peu de temps avant que les frappes ne s’interrompent, elle saisit le morceau d’obus que tenait Tala en lui disant d’un ton calme  : “Ça, ce n’est pas pour les enfants.”Elle avait à peine 7 ans.  »

Pas de néant à l’horizon, mais une guerre, soudaine, contre Bachar Al-Assad, que les rebelles mènent à la kalachnikov tandis que l’armée attaque du ciel en hélicoptère. Samar Yazbek la rejoint pour vivre l’après-Bachar  : aider les femmes à monter des ateliers, distribuer des journaux, discuter à longueur de nuits, écrire.

Espoir d’une Syrie libre

Samar Yazbek est née dans une grande famille alaouite, à Lattaquié, dans la Syrie d’Hafez Al-Assad, le chef alaouite. Elle a vécu une enfance insouciante sur les bords de l’Euphrate. Caractère trempé, elle quitte les siens à 16  ans pour Damas, pour se vouer à la littérature. Aussi, naturellement, chaque vendredi du printemps 2011, elle a marché dans la foule pacifiste, qui après celle de Tunis, du Caire, a célébré les révolutions arabes. Elle a publié des articles sur le vent de la liberté, dénoncé les violences de la répression. Les policiers l’ont tabassée en prison. Sous la menace des moukhabarat [services de renseignements], elle s’est réfugiée à Paris.

L’espoir d’une Syrie libre l’attire donc dans les bras de la guerre un an plus tard. Elle écrit un hymne à la dignité des Syriens, note les graffitis des murs   : «  O Temps que tu es traître  !  » Elle accompagne les combattants en expédition. Puis la guerre sombre dans un chaos radical qui imprègne son écriture.

Février 2013, deuxième porte  : cette fois, Samar franchit la frontière à travers un village bédouin. Elle décrit magnifiquement les zones frontalières. Elle repart dans les villages. Les barils de poudre jetés d’hélicoptères remplacent les obus, les cadavres sentent fort sous les décombres. Les gamines Aala et Rouha sont parties. L’auteure observe les nouveaux visages  : «  Une fille de 16 ans était assise à l’entrée, coiffée d’un hijab. Elle était amputée des deux jambes, l’une coupée à la cuisse, l’autre au genou. Son regard était serein cependant. Elle me dit qu’elle apprenait à dessiner à ses frères et à ses sœurs, mais qu’elle manquait de matériel. (…) Après nous avoir regardés descendre vers le caveau où vivaient les siens, la tête penchée, elle continua à tracer des lignes dans la terre humide.  »

Atrocité

Le temps presse terriblement. Samar ­Yazbek choisit un style qu’elle veut efficace, parfois rude. Elle rapporte ainsi les mots d’un déserteur de l’armée  : «  On entre dans un appartement et on casse tout sous les ordres de l’officier qui vocifère et jure. Il décrète qu’on doit violer une fille. La famille s’est réfugiée dans la chambre à côté. Il nous passe en revue le doigt pointé avant de s’arrêter sur mon ami Mohammed. Il lui donne une tape dans le dos (…). Mohammed tombe à genoux,baise les godasses du type  : “Pitié, commandant  ! Ya sidi  ! Je ne peux pas.S’il vous plaît.” (…) L’officier lui a saisi les couilles en criant   : “Tu veux que je t’apprenne comment faire  ?” Alors mon ami s’est redressé et s’est rué sur lui, et c’était un costaud, je vous le jure. (…) L’officier a tiré sur Mohammed, il l’a tué. Vous voulez savoir où il a visé  ?  »

Samar Yazbek s’impose sur scène  : «  Je poussai un hurlement en croyant avoir touché une main douce et délicate sous les débris. Mon cri me trahit. (…) Un garçon de vingt ans à peine qui portait au front un bandeau noir sur lequel était écrit “Il n’y a de Dieu qu’Allah  !” s’exclama  : “Eloignez cette femme  ! Sa place n’est pas avec les hommes. Dieu nous pardonne  !” Je lui aurais obéi si je n’avais pas su qu’il n’était pas syrien. Je le défiai du regard. C’était l’un des combattants étrangers de Daech. Je ne reculai pas d’un pouce comme il s’avançait vers moi. Au même instant, la voiture de mes amis s’arrêta devant nous (… ). »

L’écrivaine défie le lecteur  ; à travers lui, elle maltraite la communauté internationale. Les brigades de combattants se multiplient  ; Ahrar Al-Sham, Jabhat Al-Nosra, Daech. Le lecteur souffre par moments, il perd un peu le fil sous l’emphase, sans oser le lâcher. Peut-être pressent-il que ce vocabulaire de l’atrocité, qui martèle à l’excès les pages comme les bombes au dehors, le prépare au passage d’une dernière porte.

Eté 2013, revenue
à Paris,
on imagine Samar Yazbek
à sa table, écrivant ses mois
de guerre, le désespoir
d’un pays perdu,
le déracinement.
Mais elle repart
en Syrie

Eté 2013, revenue à Paris, on imagine Samar Yazbek à sa table, écrivant ses mois de guerre, le désespoir d’un pays perdu, le déracinement. Mais elle repart là-bas, à «  la frontière où m’attendaient Abdallah et son frère Ali, qui venait de perdre un œil à cause d’une balle. (…) Chaque fois que je les quittais, j’avais le sentiment que je ne les reverrais plus, puis je revenais, et là, c’était comme si j’allais passer le reste de ma vie avec eux.  » L’adrénaline a-t-elle «  accroché  » la romancière  ? Non. Elle ne se prend pas non plus pour la nouvelle égérie du grand reportage, ni pour Justine de Sade, ou Jeanne d’Arc.

Une petite voix intérieure

Dans la Syrie en guerre, les journalistes ne voyagent plus comme au Liban ou en Bosnie. Leur tête, mise à prix, repose sur un cou fragile. Ils arpentent la frontière, parfois s’aventurent en de rapides incursions. Les réseaux sociaux pervertissent l’information qu’ils ne ramènent plus. En Syrie, les villes sont écrasées, les champs dévastés  ; la guerre détraque les esprits. Elle dérobe la révolution.

Alors, Samar Yazbek fonce en voiture se colleter aux rafales, à la sueur de la peur, dont elle se protège en théâtralisant le chaos. «  Je m’assis au pied du cyprès. “Comment vais-je pouvoir écrire toute cette dévastation  ?” marmonnai-je alors que l’odeur était insoutenable. Un jeune homme derrière moi m’avait entendue, il se pencha et me dit d’une voix douce  : “Madame, je vous assure que vous n’avez pas besoin de voir ces horreurs. Venez, rentrons.”  »

Elle recommence à interroger les combattants – une centaine, dit-elle – avec une mystérieuse patience, entre autres pour entendre ce qu’une petite voix intérieure lui souffle  ; pour qu’elle, l’alaouite, entende des lèvres d’un ancien rebelle laïque  : «  Il faut que vous disiez au monde entier que nous sommes en train de mourir seuls. Que les alaouites nous ont tués et que le jour viendra où ils seront tués à leur tour (…), ces chiites mécréants et leurs putains de femmes.  »

Elle recueille les déchets d’illusions, croise des «  humains errant dans les entrailles de la terre  », ramasse les bribes d’une histoire qui ne raconte plus le Bien contre le Mal, mais ce que l’on pourrait nommer la satanisation du Mal. Samar Yazbek se remet en jeu pour qu’au moins le récit de sa guerre résiste à la dislocation. Il en sort formidable.

Jean Hatzfeld, écrivain


Extrait des « Portes du néant »

«  Derrière nous, on pouvait entendre des coups de feu, et les roulements des blindés du côté turc, mais nous avions réussi  : nous étions passés. Comme si le sort l’avait ­décidé depuis longtemps. Je portais pour la circonstance un foulard, une veste longue et un pantalon ample. Nous devions gravir une colline pentue avant de retrouver sur l’autre flanc la voiture qui nous attendait. Cette fois, mes guides et moi ne faisions pas partie d’un ­convoi d’étrangers. A ce ­moment, je ne me posais pas la question de savoir si je pourrais jamais écrire un jour là-dessus. J’étais certaine, j’ignore pourquoi, qu’en retournant dans ma patrie j’allais mourir comme tant d’autres. La nuit tombait et tout paraissait normal (…).

Enfin, nous parvînmes jusqu’à la voiture (…). Je montai à l’arrière avec les deux hommes qui allaient me servir de guides, Maysara et ­Mohammed. Ils étaient des combattants d’un genre particulier, appartenant à la même famille, celle qui allait m’accueillir. Maysara était un rebelle qui avait commencé par faire campagne de manière pacifique contre le régime d’Assad puis avait pris les armes. Mohammed avait une vingtaine d’années et faisait des études de commerce (…). »

Les Portes du néant, ­pages 18-19


Parcours. Samar Yazbek

1970 Samar Yazbek naît à Lattaquié (Syrie).

1986 Elle part vivre seule.

2011 Elle manifeste ­à Damas. Elle est jetée en prison et battue. Elle s’enfuit à Paris. Premier retour clandestin en Syrie via la Turquie.

2012 Feux croisés (Buchet-Chastel).

2013 Un parfum de ­cannelle (Buchet-Chastel).

2016 Les Portes du néant (Stock).

• Le Monde. Publié le 07 avril 2016 à 12h37 - Mis à jour le 14 avril 2016 à 10h13 :
https://www.lemonde.fr/livres/article/2016/04/13/samar-yazbek-contre-le-chaos_4901318_3260.html


Porte-parole de l’enfer syrien

Exilée à Paris depuis 2011, Samar Yazbek puise dans les mots « la force de ne pas oublier ».

Samar Yazbek. MARCO CASTRO POUR « LE MONDE »

« Ne vous inquiétez pas. – Pardon ? – Si je pleure pendant l’entretien… Cela m’arrive tout le temps, en ce moment. Je suis fragile… et forte. A moins que ce ne soit l’inverse. »

On avait été frappé par cette tension en lisant Samar Yazbek. En traversant le jardin du Luxembourg pour aller la rejoindre, en ce jour divin d’avril – soleil, joie des enfants, magnolias triomphants… –, on se demandait comment cette jeune Syrienne faisait pour conjuguer tout ça au plus profond d’elle-même. Le printemps à Paris et la mort à Damas. La nécessité d’avancer tout en restant fidèle. La mémoire et l’oubli. La vie comme un (bref) sourire aux lèvres de la mort.

« Pas facile », soupire-t-elle. « Au fait… vous n’êtes pas gênée par le soleil ? » On baisse les stores et, dans la pénombre qui enveloppe la pièce, la confession commence. En arabe, à la deuxième personne. « Imagine… C’est comme si tu portais l’enfer en toi. L’enfer, le dernier jour, l’apocalypse. Et en même temps, tu es à Paris, une ville magique, tu es en train de marcher au paradis… Tu ressens une douleur ininterrompue qui devient une partie de toi. De même que les voix des victimes, leurs visages, leurs corps démembrés, font désormais partie de toi… »

C’est pour ça qu’elle a écrit Les Portes du néant. D’un côté, elle voulait faire entendre toutes ces victimes qui « criaient » en elle, qui « criaient pour être racontées ». De l’autre, elle voulait… non, pas l’apaisement. Au contraire. Elle voulait puiser dans les mots « la force de ne pas oublier ». Ne pas être dupe de la jolie lumière. Comme si elle était gênée par le soleil, justement. « Il y a ceux qui pensent que la littérature libère de la douleur. Moi, je pense au contraire qu’elle la grave en nous. » Ecrire, c’était se promener dans les jardins du paradis avec ce memento tatoué sur le bras : « N’oublie pas l’enfer. »

Née en 1970 à Lattaquié, Samar Yazbek vient d’une famille aisée alaouite, cette branche minoritaire du chiisme dont le clan Assad – qui gouverne la Syrie depuis 1970 – est lui-même issu. Elle aurait pu jouer cette carte, être propulsée parmi les privilégiés du régime. Elle a préféré décider elle-même de son destin. A 16 ans, elle fait ce qu’elle appelle une « révolte familiale » et part vivre seule. Amoureuse de Virginia Woolf, de Baudelaire et Naguib Mahfouz, elle étudie la littérature à Damas, où elle élèvera seule sa petite fille. Elle écrit aussi et publie au Liban des romans dévoilant la face cachée de la bonne société damascène (Un parfum de cannelle, Buchet-Chastel, 2013). Une femme seule, laïque, une rebelle fréquentant les cercles littéraires, une activiste engagée en faveur des droits de l’homme – « et de la femme », insiste-t-elle… : tout la désigne comme « dangereuse ». Lorsque, en 2011, elle descend dans la rue pour manifester contre le régime d’Assad, elle est arrêtée, jetée en prison, puis relâchée. Mais sa situation est intenable. En juin de la même année, elle quitte la Syrie. Exilée en France, elle publie en 2012 Feux croisés. Journal de la révolution syrienne (Buchet-Chastel), qui lui vaut plusieurs prix.

« Bachar, un artisan du terrorisme »

Mais rester douillettement à Paris n’est pas le genre de Samar Yazbek. La Syrie l’appelle, la démange. Elle veut continuer de témoigner de l’intérieur. En 2012 et 2013, elle retourne trois fois, clandestinement, dans la région d’Idlib. A chaque fois, elle passe par un fossé « juste assez grand pour une personne » sous les barbelés turcs. A chaque fois, elle constate combien le pays s’enfonce dans la destruction. « D’où le titre du livre en arabe, Les Portes de la terre du néant ». Des portes qu’elle ouvre les unes après les autres, comme dans un conte. La première est celle de la trahison. « Quand j’y pense, en 2011, nous étions des jeunes pacifiques, qui demandions quoi ? Pas grand-chose. Une plus grande liberté d’expression, des réformes législatives, la libération de certains prisonniers politiques… C’est fou qu’on ait pu être réprimés avec une telle violence. » En 2013, l’organisation Etat islamique (EI) fait irruption par la porte numéro deux. « Jusque-là, il y avait des milices djihadistes, mais on pouvait encore circuler. Avec Daech, tous les activistes locaux ont disparu… Pourtant, dire que la guerre se joue entre Assad et Daech est faux. Bachar est lui-même un artisan du terrorisme. »

La dernière porte, enfin, ouvre sur un sentiment lancinant de colère. Yazbek évoque les intérêts iraniens, russes, américains… et la position stratégique de la Syrie. « Les Etats sont devenus des outils aux mains de groupes d’intérêt qui les dépassent », dit-elle. A l’entendre, aucune des forces en présence ne souhaite vraiment l’avènement d’une révolution démocratique. Nul ne lutte vraiment, non plus, ni contre Bachar Al-Assad ni contre l’EI. « Le monde est obsédé par l’Etat islamique, mais les avions d’Assad continuent à larguer des bombes sur les civils dans les provinces d’Idlib, de Damas, d’Homs, d’Alep… » Chacun suit les informations, regarde les photos, mais « l’odeur de la terre après l’explosion d’une bombe à fragmentation ne se transmet pas par le biais des photos ».

Samar Yazbek raconte les enfants morts qu’elle a serrés contre elle, les débris de corps retrouvés dans les décombres, les petits doigts… Que faire ? « Continuer. Continuer à demander justice. S’engager sans relâche. » Avec son ONG Women Now for Development, elle aide « les femmes qui portent la société pendant que les hommes se battent ». « Nous sommes dans une guerre entre le Beau et le Laid. Il faut lutter contre l’effondrement moral. »
Que fait-elle, maintenant que les portes de la Syrie lui sont vraiment fermées ? « Je viens de terminer un nouveau roman. Je voyage dans le monde pour parler de la question syrienne. Et j’apprends le français. J’ai fini par me convaincre qu’il fallait le faire, alors je m’y suis mise. Vous qui parliez d’arrachement… En voici un autre. L’arabe est ma patrie. Je sais que lorsque je parlerai français, je perdrai encore une partie de moi-même… » Nous revenons à l’exil. « L’exil est l’exil, rien d’autre. Cela veut dire marcher dans une rue et savoir que vous n’êtes pas à votre place. » Cela veut dire continuer à « rêver de la Syrie sans que rien jamais puisse vous empêcher de le faire. Sauf la mort… » Elle essuie une larme. « Je vous avais prévenue. »

Florence Noiville

Traduit de l’arabe par Hana Jaber.

• Le Monde. Publié le 12 avril 2016 à 02h41 - Mis à jour le 14 avril 2016 à 06h42 :
https://www.lemonde.fr/livres/article/2016/04/13/porte-parole-de-l-enfer-syrien_4901455_3260.html


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