L’Argentine, un pays en état d’urgence alimentaire

C’est un pays en crise qui s’apprête à élire son président le 27 octobre. L’un des symptômes les plus visibles est la soupe populaire, un recours devenu incontournable pour les foyers les plus vulnérables.

Il n’est pas tout à fait 17 heures. Dans la cuisine de Lidia Amanda Grim, une bénévole a mis du lait à chauffer dans une énorme casserole. Il va être distribué aux enfants du Barrio Rivadavia, un quartier défavorisé de Bajo Flores, dans le sud de Buenos Aires. Quand en 2016, Lidia a décidé de sacrifier son patio pour y faire une distribution gratuite de goûters, ils étaient vingt à venir. Aujourd’hui, ils sont plus de cent trente. Partout, les cantines de bienfaisance sont débordées, certaines ont même une liste d’attente. Toutes espèrent que la déclaration d’état d’urgence alimentaire approuvée [le 18 septembre] par le Congrès, qui augmente de 50 % les fonds alloués aux soupes populaires, apportera davantage de moyens pour tenter d’amortir les effets terribles de la crise économique qui sévit en Argentine.

Face à l’urgence alimentaire si visible devant sa maison, Lidia Amanda Grim commente :

“Au moins, il y a une reconnaissance du problème, j’espère que nous allons recevoir plus d’aides.”

C’est ici, derrière une façade où sont peints des portraits de Perón et d’Evita [Juan et Eva Perón, couple emblématique en Argentine, fondateur du péronisme dans les années 1940], que se trouve son merendero [cantine à goûters], baptisé “Los Días más felices” [les jours les plus heureux]. Des enfants et des adolescents se pressent, un récipient dans la main, pour recevoir l’équivalent d’une tasse de lait, ainsi que deux gâteaux pour chaque mineur que compte leur famille. Le lait est donné par la municipalité, ou à défaut par des donateurs, et c’est une boulangerie du quartier qui fournit les gâteaux. La responsable raconte :

“La situation ne cesse de s’aggraver. La semaine dernière, nous n’avons pas reçu de lait, alors nous leur avons distribué du maté.”

Les boulangeries ont diminué leur production et, quand elles ont encore des excédents, elles préfèrent le vendre à prix cassé juste avant la fermeture, ce qui durcit les conditions d’aide aux plus démunis. À une rue de chez Lidia se trouve une autre cantine à goûters, et à deux rues une soupe populaire.

La moitié de la population mineure vit dans la pauvreté

En Argentine, la moitié de la population mineure vit dans la pauvreté, et un tiers bénéficie de repas gratuits distribués à l’école ou par des organisations de quartier. Sans ces institutions, la situation serait pire encore. Dans ce pays qui produit de quoi nourrir plus de 400 millions de personnes, soit près de dix fois sa propre population, en 2018. Selon le dernier rapport de l’Observatorio de la Deuda Social Argentina [observatoire de la dette sociale argentine] :

“13 % des enfants ont connu la faim et 29,3 % ont vu diminuer leur apport alimentaire.”

Des chiffres en augmentation de 30 % depuis 2015, qui “montrent la nécessité de garantir le droit à l’alimentation”, insiste cet organisme de recherche rattaché à l’université catholique d’Argentine.

Au-delà de l’aspect quantitatif, constate l’observatoire, la qualité des repas s’est elle aussi dégradée dans les foyers argentins les plus fragiles. Pour 6,5 % des enfants et adolescents, l’alimentation quotidienne accuse des carences dans tous les nutriments essentiels, souligne le Barómetro de la Deuda Social de la Infancia [baromètre de la dette sociale de l’enfance].

Les prix de l’alimentation ont bondi de 60% en un an

Au club de sport du quartier Villa Miraflores, que fréquentent beaucoup d’enfants venus de Rivadavia, souvent boursiers, le président Guido Veneziale, raconte :

“Un jour, un gamin est tombé dans les pommes à l’entraînement. Cela faisait vingt-quatre heures qu’il n’avait rien mangé.”

On a aussi environ trois cents retraités par ici, et au jugé, je dirais que 90 % d’entre eux ne font qu’un seul repas par jour ces temps-ci”, ajoute-t-il.

Tandis que les revenus des foyers ne cessent de baisser, les prix de l’alimentation ont bondi de près de 60 % en un an. “J’ai eu pendant quatre ans un emploi déclaré dans le nettoyage, mais j’ai dû arrêter quand je suis tombée enceinte – ils me rendaient folle. Et depuis 2017, je n’ai pas retrouvé de travail stable”, raconte Lis, mère célibataire avec deux enfants à charge. Cette bénévole merendero poursuit :

“Sans l’allocation universelle pour enfant et l’aide de ma mère, je n’aurais même pas de quoi acheter à manger.”

Soledad Gómez est employée de maison et a à sa charge sa petite-fille de 3 ans. Ces dernières années, raconte-t-elle, elle a dû supprimer une dépense, puis une autre, jusqu’à ce qu’elle se rende compte qu’elle n’avait pas de quoi remplir son réfrigérateur, elle non plus. “Depuis un mois, le soir, ma fille et moi allons dans une soupe populaire, et je suis à bout”, lâche cette femme de 40 ans qui vit à Quilmes, dans la banlieue sud de Buenos Aires. “La situation est extrêmement triste, les politiques s’en rendent compte seulement maintenant, et pour une seule raison : les élections.”

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Marc Centenera

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