SCÈNES

Théâtre : « Les Indes joyeuses » d’Ariane Mnouchkine

A la Cartoucherie de Vincennes, « Une chambre en Inde » convoque le théâtre tamoul et le « Roi Lear ».

Duccio Bellugi-Vannuccini, Hélène Cinque et Shafiq Kohi dans « Une chambre en Inde » mise en scène d’Ariane Mnouchkine. MICHELE LAURENT

Une chambre ouverte sur le monde : quelle plus belle définition du théâtre, et singulièrement de celui d’Ariane Mnouchkine et de son Théâtre du Soleil ? La chambre, ici, est en Inde, pays de cœur entre tous de la terrienne et solaire Ariane.

Ganesh, le dieu-éléphant, le maître des illusions, veille, dès l’entrée dans la grande nef de la Cartoucherie de Vincennes, sur cette nouvelle création qui voit le Soleil revenir en grande forme, après s’être quelque peu égaré sur les landes de Macbeth, en 2014.

C’est un spectacle plein de surprises que livrent la troupe et sa « cheffe ». La première est de taille : Une chambre en Inde s’offre comme une comédie, un spectacle de quatre heures joyeux et drôle, même s’il se collette avec les maux de notre monde.

La deuxième surprise, subséquente, c’est qu’Ariane Mnouchkine s’y met en scène, pour la première fois, de manière à peine déguisée. L’actrice Hélène Cinque, vieille compagne de route de la troupe, incarne une femme prénommée Cornélia (ou Cordélia, comme dans Le Roi Lear) que l’on suit, dans une de ces grandes chambres typiques du sud de l’Inde, au fil de ses cauchemars nocturnes ou éveillés.

Cornélia est l’assistante de Constantin Lear, le directeur d’une troupe de théâtre venu dans cette petite ville d’Inde du Sud – qui pourrait être Pondichéry, où la troupe a répété le spectacle – pour une nouvelle création. Mais Lear a disparu, déserté : la dernière fois qu’on l’a vu, il était juché, nu, sur la statue du Mahatma Gandhi. Cornélia, qui se définit elle-même comme une « vache aveugle », se retrouve seule à la tête d’une troupe, avec un spectacle à inventer.

Mises en abyme

Ariane Mnouchkine multiplie les mises en abyme avec le sens du théâtre inouï qui est le sien, dans cette épopée allègre où elle revisite l’ensemble de ses recherches et de ses amours théâtrales. A commencer par le théâtre indien, donc : en l’occurrence, une forme peu connue en France, le Theru koothu, un théâtre traditionnel tamoul très ancien, joué par et pour les basses castes. Un cousin du Kathakali, né dans l’Etat du Tamil Nadu, à l’extrême sud de l’Inde.

On voit bien ce qui dans cette forme ancestrale a pu séduire la directrice du Soleil : alors que le Kathakali devenait un art noble et, partant, plus élitiste, le Theru koothu est resté un théâtre très populaire, qui joue dans les villages des épisodes du Mahabharata ou du Ramayana depuis la tombée de la nuit jusqu’au petit jour. C’est aussi un théâtre comme Mnouchkine les aime : vivant, tonique, coloré, chanté-dansé, musical, corporel, stylisé.

Et c’est donc ce théâtre, avec ses costumes somptueux, ses histoires de princesses enlevées et de rois qui partent pour la guerre, qui sert de fil rouge au spectacle. La troupe a travaillé, à Pondichéry et à Paris, avec un des maîtres du Theru koothu, Kalaimamani Purisai Kannappa Sambandan Thambiran, et joue des morceaux de bravoure de manière plus vraie que nature, avec quelques clins d’œil du côté de Bollywood.

Theru koothu est un art comme Mnouchkine les aime : vivant, tonique, coloré, chanté-dansé, musical, corporel, stylisé

Mnouchkine convoque bien d’autres revenants, bien d’autres ombres bien vivantes. Shakespeare, d’abord, dont le Roi Lear est l’autre fil conducteur de la pièce, et avec lui la question de la transmission. Mais le grand Will est aussi présent en chair et en os, si l’on peut dire, dans la chambre du monde, dont il contemple, d’un œil inquiet et troublé, les errements. Et puis il y a le théâtre japonais, les Grecs, avec le personnage de Cassandre, Molière, qui fait une courte apparition… Avant qu’Ariane Mnouchkine ne fasse entrer en scène le Dr Tchekhov et ses Trois Sœurs.

« Vous savez, je ne monterai probablement jamais une de vos pièces, mais parmi les grands hommes, vous êtes un de ceux que j’aime le plus », fait-elle dire à son double. Ariane Mnouchkine n’a jamais mis en scène une pièce de Tchekhov, alors que tant et tant de ses admirateurs imaginent combien La Cerisaie serait chez elle à la Cartoucherie. Mais l’auteur russe a presque toujours été là, en filigrane, dans les spectacles du Soleil.

Au cœur de la civilisation

Toutes ces scènes comme surgies d’une pochette-surprise se déroulent avec un art du montage tout cinématographique, mais ce déploiement théâtral n’a rien de gratuit, n’est en rien une démonstration de force formelle. C’est encore et toujours pour interroger notre monde que Mnouchkine le met en œuvre, remettant sur le métier son ouvrage, s’interrogeant inlassablement sur la manière de représenter ce monde au théâtre.

Sa réponse, éclatante, est évidemment qu’il ne sert à rien de le dupliquer de manière littérale sur scène, ce monde mal en point. Ce qui n’empêche pas le Théâtre du Soleil d’affronter les sujets de trouble et d’horreur : la Syrie, l’Irak, le terrorisme islamique, la condition des femmes. Peut-on rire de tout, même du djihad ? Oui, répond Ariane Mnouchkine, notamment lors d’une scène affreusement drôle, qui voit des Pieds nickelés du djihad tourner un film, et le prédicateur en chef aligner les lapsus à connotation sexuelle comme autant de perles d’un chapelet.

« Monde libre »

L’horreur, la barbarie revenue, Mnouchkine les lie directement à la question du théâtre et à son statut dans notre monde actuel. Dénigré comme élitiste par ceux-là mêmes qui n’y mettent pas les pieds, le théâtre, rappelle Mnouchkine, est depuis toujours au cœur de la civilisation qui est la nôtre. Il est là, toujours, y compris sous les bombes, aujourd’hui en Syrie comme il l’était à Sarajevo au début des années 1990. Et cela, Mnouchkine le montre en une séquence vidéo au cordeau, qui voit un groupe d’hommes assiégés dans un souterrain jouer Richard III en arabe.

Puis la troupe referme, littéralement, la trappe du théâtre sur l’horreur. A la fin, c’est un prédicateur barbu, vêtu de noir, qui vient tenir un discours humaniste. Mnouchkine dit clairement que le « monde libre » devrait peut-être avoir un peu plus foi dans ses convictions…

Un théâtre qui embrasse le monde et l’intime

Elle fait en tout cas souffler, virevolter avec maestria dans cette Chambre en Inde ce « grain de sable » qu’est le théâtre, dont elle ne doute pas de l’utilité. Pour les spectateurs de la Cartoucherie de Vincennes, qui se renouvellent d’une génération à l’autre, cette utilité ne fait aucun doute non plus : elle n’est certes pas celle d’un art de masse, qui inonderait la planète de ses produits standardisés. Mais celle d’un art populaire, au sens où y ont cru les reconstructeurs de l’après-guerre : un théâtre qui embrasse le monde et l’intime, pour faire bouger des lignes à l’intérieur de chacun. Ce n’est pas un hasard, d’ailleurs, si ni le capitalisme ultralibéral, ni les intégristes musulmans, n’aiment le théâtre.

Comment le retrouver, cet esprit de l’après-guerre, et l’inscrire dans le présent ? La question se pose dans de nombreux domaines. Ariane Mnouchkine donne sa réponse. Sans illusions. Mais sans baisser les bras non plus. Elle pratique l’« optimisme de la volonté », selon Gramsci, depuis longtemps. C’est bien un manifeste qu’elle signe ici, à 77 ans, dont 52 à la tête du Théâtre du Soleil.

Fabienne Darge


« Une chambre en Inde », création collective du Théâtre du Soleil, sous la direction d’Ariane Mnouchkine. Musique : Jean-Jacques Lemêtre. Cartoucherie de Vincennes, route du Champ-de-Manœuvre, Paris 12e. Tél. : 01-43-74-24-08. Mercredi, jeudi et vendredi à 19 h 30, samedi à 16 heures, dimanche à 13 h 30, jusqu’en avril. Durée : 4 heures. De 20 € à 40 €.