Iran : Deux chercheuses, détenues dans la prison d’Evin, lancent une grève de la faim pour Noël

Depuis leur cellule de la prison d’Evin à Téhéran, la Franco-iranienne Fariba Adelkhah et l’Australienne Kylie Moore-Gilbert appelent à l’aide et entament une grève de la faim stricte.

Il y a des absences qui se font particulièrement ressentir en ce jour de Noël.

Je vous donne ce matin via la presse australienne des nouvelles de deux chercheuses emprisonnées en Iran où elles sont accusées d’espionnage.

La première, c’est donc l’australienne Kylie Moore-Gilbert qui vient de passer son deuxième Noël en détention dans la prison d’Evin au nord de Téhéran. The Herald Sun, journal de Melbourne d’où est originaire la jeune femme, a eu accès à deux lettres ouvertes qui viennent tout juste de nous parvenir après avoir déjoué la surveillance de ses geoliers. La première a été écrite en juin : la détenue, spécialiste en études islamiques à l’université de Melbourne, y implore le Premier ministre Scott Morrison de la « sortir de là », de ne pas l’obliger à passer un deuxième Noël derrière les barreaux ; car Kylie Moore-Gilbert est une fervente catholique, le chef du gouvernement australien aussi... elle en appelle donc à sa foi pour « faire immédiatement tout ce qui est possible pour [lui] permettre de retrouver les siens ». L’universitaire explique qu’il en va de sa « santé physique et morale, qui dit-elle, se détériore un peu plus chaque nouveau jour » qu’elle passe en détention.

Il y a aussi une deuxième lettre... et une deuxième chercheuse emprisonnée : cette co-détenue, c’est l’anthropologue française Fariba Adelkhah. Elle est prisonnière depuis 7 mois dans cette même prison d’Evin. On trouve son nom au bas de la deuxième lettre ouverte qui semble dater de ces tous derniers jours. Selon le site d’info Iran International, Kylie Moore-Gilbert et Fariba Adelkhah y donnent des précisions sur leurs conditions de détention : elles sont tenues à l’isolement dans un quartier à part de la prison, sous la surveillance spéciale des Gardiens de la Révolution islamique ; elles disent « subir des tortures psychologiques, des violations répétées de [leurs] droits élémentaires ». Elles annoncent surtout qu’à compter de ce jour de Noël, elles démarrent « une grève de la faim stricte, refusant toute nourriture et toute boisson ». Les deux femmes appellent d’ailleurs leurs proches, leurs amis, à en faire de même symboliquement aujourd’hui pour marquer leur solidarité malgré l’éloignement physique.

Mais ce qui frappe jusqu’au quotidien La Jornada au Mexique, c’est le message transmis par les captives : elles expliquent lancer cette grève de la faim pour exiger leur propre libération bien sûr, mais bien au-delà « pour la liberté académique », pour « demander justice au nom des innombrables, des milliers d’hommes et de femmes, universitaires, chercheurs, qui en ce moment, en Iran et au Moyen-Orient, subissent le même sort, emprisonnés sans avoir commis aucun crime et menacés par l’oubli ».

C’est aussi en leur nom à tous que le journaliste irano-américain Jason Rezaian prend la plume dans The Washington Post [1]. Une tribune qui constate que la détention de ces chercheurs semble d’autant plus cruelle en cette période des réjouissance de Noël. D’autant plus cruelle, que Fariba Adelkhah, son compatriote Roland Marchal, l’Australienne Kylie Moore-Gilbert et les centaines d’autres sont selon Jason Rezaian les victimes « d’enjeux géopolitiques avec lesquels ils n’ont rien à voir ».

Rezaian sait d’autant mieux de quoi il parle qu’il a lui-même passé 544 jours (dont deux Noëls) dans cette même prison d’Evin. Pour lui, donc, continuer à ignorer le sort de Fariba, de Kylie et des autres, ce serait « un comble d’injustice ». Et pourtant, il constate que « plusieurs gouvernements qui ont des ressortissants emprisonnés semblent bien peu agir pour tenter d’obtenir leur libération ». Et de rappeler qu’au début du mois, les Etats-Unis (qui sont pourtant diplomatiquement au plus mal avec l’Iran) ont obtenu la libération du professeur de Princeton Xi-yue Wang, de nationalité américaine et détenu depuis 2016. L’agence Reuters nous précise qu’il a été en fait échangé avec un universitaire iranien, Massoud Soleimani, arrêté lui à son entrée aux Etats-Unis il y a deux ans ; la négociation a abouti grâce à une médiation de la Suisse [2].

Il y a donc de l’espoir, semble vouloir nous dire Jason Rezaian dans le Washington Post... à condition toutefois que les leaders occidentaux arrêtent de « se perdre en calculs sur le coût politique éventuel de ces libérations » : libérer les innocents de Téhéran, c’est la seule priorité, conclut Rezaian. « Ignorer leur appel à l’aide n’est plus une option ».

REVUE DE PRESSE INTERNATIONALE par Camille Magnard

https://www.franceculture.fr/emissions/revue-de-presse-internationale/la-revue-de-presse-internationale-emission-du-mercredi-25-decembre-2019


Communiqué du Comité de soutien à Fariba, en grève de la faim et de la soif

Nous avons appris par les réseaux sociaux que Fariba Adelkhah, directrice de recherche à SciencesPo-Paris, est entrée en grève de la faim illimitée, de concert avec une autre universitaire,australienne, emprisonnée à Evin (Téhéran), Kylie Moore-Gilbert, le 24 décembre :

https://www.iranhumanrights.org/2019/12/imprisoned-french-australian-academics-call-for-christmas-eve-hunger-strike-iran/ [3]

Nos deux collègues exigent justice pour elles-mêmes, mais aussi au nom de tous et toutes les universitaires persécutés de manière arbitraire en Iran et dans l’ensemble du Moyen-Orient. Selon les sources internes à la prison d’Evin citées par le Center for Human Rights in Iran, elles demandent également leur transfert dans le quartier des prisonniers de droit commun de la prison - elles sont actuellement détenues depuis 7 mois, pour Fariba Adelkhah, 15 mois pour Kylie Moore-Gilbert, dans le quartier des Gardiens de la Révolution où elles sont soumises à des « tortures psychologiques » et à de « nombreuses violations de leurs droits humains fondamentaux », selon leurs propres termes.

Nous pouvons confirmer, d’une autre source, sûre et directe, que Fariba Adelkhah est bien entrée en grève de la faim ce 24 décembre.

Celle-ci s’est vue signifier divers chefs accusations : d’espionnage, de désinformation, de propagande contre le régime, et autres contre-vérités dénuées non seulement de tout fondement, mais aussi de toute crédibilité. Il semblerait que Roland Marchal, chercheur CNRS à SciencesPo-Paris, arrêté en même temps que Fariba Adelkhah et lui aussi détenu à la prison d’Evin, soit également sur le point d’être formellement inculpé, vraisemblablement sur la même base erratique.

Nous rappelons que nos deux collègues n’ont jamais eu d’autres activités que scientifiques et qu’ils ont toujours mené leurs recherches en toute indépendance et en toute intégrité. C’est bien de cela dont ils sont accusés. Leur itinéraire personnel est une incarnation de la liberté de la science, qu’ils payent aujourd’hui de leur liberté personnelle.

Nous exigeons leur libération immédiate, ainsi que de celle de tous les universitaires, iraniens et étrangers, détenus arbitrairement en Iran - ils sont hélas nombreux. Nous récusons par avance toute instrumentalisation politique de leur détention, et de leur libération. Nos collègues sont des prisonniers scientifiques, et c’est à ce titre qu’ils doivent recouvrer leur libération.

Nous accordons évidemment une attention particulière à l’intégrité physique de Fariba Adelkhah et de Kylie Moore-Gilbert qui sont entrées en grève de la faim illimitée et dont la vie est désormais en danger. Le gouvernement de la République islamique d’Iran en est responsable, tout comme de la détention arbitraire dont elles font l’objet de la part de l’une de ses branches armées qui engage l’Etat iranien lui-même.

Nous demandons à chacun d’interpeller nos élus, nos institutions, nos entreprises, et de solliciter leur soutien à la cause de nos collègues pour que la liberté leur soit rendue.

Comité de Soutien à Fariba Abdelhak

25.12.19

http://www.siawi.org/spip.php?article21396