Le combat pour les retraites : tensions à la CFDT et menaces de démission n’ébranlent pas la direction

La victoire revendiquée par Laurent Berger, à la tête de la CFDT, après le retrait de l’âge pivot du projet de loi sur les retraites crée des soubresauts chez certains adhérents. Une colère à bas bruit qui n’inquiète cependant pas la confédération.

Ce fut comme un cri de soulagement. Le 11 janvier, le premier ministre annonce le retrait « provisoire », dans le pré-projet de loi, de l’âge pivot comme mesure visant à équilibrer à court terme un système de retraite à points. Laurent Berger, le secrétaire général de la CFDT, qui en avait fait une « ligne rouge », s’exclame dans la foulée : « Nous avons obtenu le retrait de l’âge pivot, une victoire pour la CFDT ! Nous allons maintenant poursuivre notre action pour un système de retraite plus juste et solidaire ! »

Deux points d’exclamation afin de marquer la joie d’avoir obtenu un semblant de pas en arrière de la part du gouvernement. Deux points d’exclamation qui irritent certains militants de la confédération du boulevard de Belleville, ou du moins qui les interrogent sur la logique de la stratégie du compromis portée par leur syndicat.

Sur la page Facebook de la CFDT [1], où est publié le communiqué de la « victoire », peu de commentateurs s’enthousiasment de ce retrait. Des encouragements, certes, mais peu y voient un succès total. Certains s’irritent même du triomphalisme de leur chef. « En tant qu’adhérent, mon avis ne m’a pas été demandé. Faut-il continuer avec la CFDT ? Perte de foi », écrit un militant. « Je suis très déçu du positionnement démagogique et faible de mon syndicat », enchaîne un autre. « Après avoir écouté hier sur Europe 1 la numéro 2 de la CFDT, j’ai envie de rendre ma carte », ajoute une autre.

Un quatrième refuse d’être dupe de ce succès cédétiste autoproclamé : « Avec les points on va perdre de l’argent. Et l’âge pivot n’est même pas retiré de façon définitive. Je pense que je me suis aussi trompé en adhérant à la CFDT. »

« Victoire ? Non, pas victoire.[...] J’ai prévenu un certain nombre de mes collègues que je rendais mon mandat. » La sentence est claire pour ce délégué syndical CFDT Carrefour, interrogé par RMC le 12 janvier juste après la diffusion du tract de sa confédération.

C’est surtout au sein de la base que l’incompréhension flirte avec la colère. « Mes positions sont claires, je trouve ça scandaleux. On crie victoire alors que c’était prémédité, s’insurge Jean-Louis Alfred, représentant CFDT au sein du groupe textile Vivarte, avec des responsabilités syndicales locales dans l’Indre. Chez mes adhérents, il y a le sentiment que sur cette question, le bureau confédéral ne représente que lui-même et est déconnecté de la base. »

Pourquoi les désaccords ne se manifestent pas davantage dans l’espace public ? Le militant a sa petite idée. « Le syndicalisme est un engrenage car pour défendre les salariés dans l’entreprise sans être trop soumis à la pression de l’employeur, les élus ont besoin de leur mandat ! Et donc c’est compliqué de dire trop fort ce que l’on pense. »

« Pour moi, Laurent Berger joue le jeu plein du libéralisme, ce n’est plus un syndicalisme réformateur mais un syndicalisme néolibéral, ajoute-t-il. On fait rentrer l’âge pivot dans le jeu de la négociation, comme une baballe, et pendant ce temps, on passe à côté des trous abyssaux de cette réforme. Aujourd’hui, rien n’est chiffré, on ne connaît pas la valeur du point, qui va gérer la fluctuation du point, on ne sait rien. C’est un piège qui nous est tendu. »

Un « syndicalisme de négociation » vaut-il tous les sacrifices ? « Je sais que la confédération et Laurent Berger sont derrière moi sur le dossier Vivarte, je ne fais rien dans leur dos. Mais des adhérents vont claquer la porte, c’est sûr. Je ne pense pas qu’il s’agira d’une hémorragie mais au niveau de la fonction publique, ils ont gros à perdre. Dans le privé, le plus souvent, les adhérents soutiennent l’élu de la boîte. Moi j’ai le combat Vivarte à achever mais après, je rends ma carte, c’est une évidence. »

Le propos est fort et ne laisse planer aucun doute sur le désarroi qui règne dans certaines entreprises quant à la stratégie de Laurent Berger. L’état d’esprit est aussi à l’interrogation au sein de la section CFDT de l’hôpital psychiatrique du Rouvray, à Rouen (Seine-Maritime), en état de délabrement avancé. Les adhérents cédétistes y défilent depuis le 5 décembre avec l’intersyndicale, en dépit des frilosités confédérales.

Questionné il y a quelques semaines par Mediapart, Jean-Yves Herment disait sans ambages son opposition à la réforme des retraites. Pour lui aussi, les négociations de ces derniers jours ne sont qu’un simple gain. « Nous avons obtenu le retrait partiel de l’âge pivot, mais le compte n’y est pas. L’indexation des pensions sur toute la carrière va faire perdre de l’argent à beaucoup de monde. » Le syndicaliste concède cependant n’avoir pas « les tenants et les aboutissements de la négociation » menée en haut lieu.

« On ne va pas se mentir, on va revivre le symptôme 2003, craint-il. Je suis certain que des gens vont rendre leur carte. Moi, dans ma section, ça tient. Mais cette dichotomie que nous vivons existe ailleurs, entre des confédérations qui font leur job et nous, les élus de base, qui devons respecter les choix de nos militants. Chacun joue son rôle. »

Le sujet des retraites intéresse peu ou pas dans d’autres secteurs, notamment dans les services ou le commerce, chez les plus précaires par exemple, occupés par d’autres batailles. Sous le couvert de l’anonymat, des militants l’affirment : « La CFDT n’a pas cherché à mobiliser le privé », y compris lorsque la question de l’âge pivot était en jeu, alors même qu’elle est première organisation syndicale du secteur.

À l’inverse, certaines fédérations sont au cœur des enjeux. Ainsi, la CFDT Cheminots est engagée dans le conflit depuis le début, avec des adhérents ayant plus de 40 jours de grève au compteur, sans pour autant afficher une quelconque envie de se séparer de la confédération.

« On demandait le retrait total, on obtient le retrait provisoire, et on se donne le temps de la conférence de financement. Pour nous, c’est une victoire d’étape et je pèse mes mots, explique Rémi Aufrère-Privel, secrétaire général adjoint de la CFDT Cheminots. Le vrai travail commence maintenant. On peut bien sûr n’y voir qu’un enfumage comme le disent mes petits camarades d’autres organisations, mais la radicalité est toujours confortable. Notre difficulté, c’est que nous sommes aussi fidèles au système universel, qu’on souhaite toujours obtenir. »

« Ni réactions épidermiques, ni sauts de joie »

La CFDT de la SCNF s’engage cette semaine, en parallèle et comme les autres syndicats cheminots, dans un cycle de négociations avec la direction sur la réforme du statut décidé en 2018. Un télescopage à même de brouiller la ligne. « Oui, on peut avoir la crainte que ce système universel ne soit pas à la hauteur du système de répartition, donc on a besoin de renforcer, dans ce temps de transition obtenu, l’assiette de salaires et les primes, pour qu’à l’arrivée, même dans un système à points, ça n’en soit pas moins intéressant », précise Rémi Aufrère-Privel. L’entreprise aurait perdu « 700 millions d’euros dans cette grande grève, donc ça ne va pas aider à obtenir des choses ». L’implication financière du gouvernement pour remettre à flot la SNCF dans ce contexte sera déterminante.

Au-delà de ces enjeux catégoriels, la poursuite du mouvement revêt une dimension symbolique. « Les cheminots n’acceptent pas de laisser une situation plus mauvaise pour les jeunes qui viennent après eux. Ça fait partie de notre analyse pour rester ou pas dans le mouvement », conclut la CFDT cheminote.

D’autres branches de la CFDT, dans une moindre mesure, comme la métallurgie ou celle représentant les agents des collectivités locales, s’inquiètent, publiquement ou à bas bruit. Chez Alstom, qui dépend de la métallurgie, la CFDT a perdu plus de 3 % aux dernières élections professionnelles de décembre 2019, alors que la CGT demeure stable, la CFE-CGC enregistrant pour sa part une hausse de plus de 4 %.

Les élus CFDT font profil bas sur la question des retraites. « Il y a des adhérents qui ne sont pas d’accord avec la position confédérale, mais ce n’est pas une dissidence ouverte. Ils viennent manifester avec nous sans sigle », affirme un élu d’un syndicat ouvertement contestataire de la réforme.

Même évolution lors des élections professionnelles dans les industries électriques et gazières, les seules qui pour l’instant ne se sont rien vu proposer dans le cadre des retraites et de la suppression de leur caisse autonome.

La CGT, avec près de 39 % des suffrages, conserve sa place de premier syndicat dans la branche des industries électriques et gazières (IEG), en léger recul par rapport à 2016. La CFE-CGC (27 %) enregistre une très forte progression (+ 3 %). C’est désormais le deuxième syndicat avec 28 % des voix. La CFDT, elle, perd 4 points et tombe à 16 % (elle a été pendant longtemps le deuxième syndicat d’EDF). Elle est à 16 %, talonnée par FO (15 %), qui gagne plus d’un point par rapport au précédent scrutin.

De son côté, Stéphane Destugues, de la fédération des métallurgistes (FGMM-CFDT), veut rassurer ses troupes et relativise les tensions avec le terrain. Il se félicite du « retrait de l’âge pivot », car, souligne-t-il, « dans la lettre du premier ministre, il n’y a pas le mot “provisoire” ». Le syndicaliste, membre du bureau national, espère que sur la pénibilité, « les choses vont avancer, notamment parce qu’ils pourraient réintégrer dans les critères l’utilisation de produits chimiques ».

Quelles réactions dans les rangs cédétistes à la suite des annonces de Laurent Berger ? « Ni réactions épidermiques, ni sauts de joie », affirme Stéphane Destugues. Une enquête a été lancée au sein des sections syndicales pour en savoir plus sur ce qu’en pensent les militants. Persuadé qu’en dépit des « attaques des autres organisations syndicales, nos militants savent faire la part des choses », Stéphane Destugues souligne que « ni mes collègues de l’exécutif ni moi-même n’avons été “percutés” » par des militants mécontents.

Pour lui, pas d’inquiétude. Au loin, ne se profile ni la situation d’après 1995, quand, après avoir soutenu la réforme Juppé, la CFDT dirigée par Nicole Notat avait vu partir des milliers de syndiqués vers le tout jeune syndicat Solidaires ; ni même l’hémorragie de 2003, après la position de François Chérèque sur la réforme Fillon. Il n’exclut pas néanmoins « qu’ici ou là, des militants CFDT aillent défiler lors des prochaines manifestations, notamment chez les métallos, qui ne sont jamais les moins énervés ».

Jean-Michel Denis, professeur de sociologie à l’université Paris-Est Marne-la-Vallée, adhère peu ou prou à cette analyse. « Ce qui se passe aujourd’hui ne prendra pas la même forme qu’en 1996 ou 2003, parce que les équipes oppositionnelles sont parties depuis très longtemps. Les hémorragies du passé étaient liées au fait qu’existait au sein de la confédération une opposition réelle, structurée, collective. Toutes ces équipes-là sont parties. La dispersion pourra avoir lieu mais à titre individuel. »

Selon l’universitaire, il convient de se garder de toute exagération sur le roulis interne qui pourrait faire tanguer la CFDT. « L’erreur serait de présenter n’importe quelle centrale syndicale comme un lieu homogène. Il y a toujours des sections plus combatives que d’autres, plus grévistes que d’autres. À la CFDT depuis le milieu des années 2000, cela n’a plus jamais pris la forme d’une opposition structurée. Il y a eu une homogénéisation idéologique et organisationnelle très forte, les “coucous” d’extrême gauche sont partis faire leur nid ailleurs. À cela s’ajoute une centralisation très forte sur le plan confédéral. Qu’il y ait des individus gênés aux entournures, des colères sourdes sur la manière dont la CFDT se comporte dans ce mouvement social, c’est sûr. Tout le monde ne parle pas d’une voix mais on n’entend qu’une seule voix. »

Un salarié d’une fédération – bon connaisseur du fonctionnement confédéral – ne s’inquiète pas, lui non plus, des tensions qui peuvent affleurer dans certaines entreprises ou territoires. « Je pense que, dans une organisation saine, et la nôtre l’est, on peut assumer des désaccords stratégiques de fond. La CFDT s’est construite sur le fait de négocier un modèle social. Au dernier congrès, il n’y a pas eu de contestation particulière sur la stratégie nationale. »

« La CFDT est l’organisation syndicale la plus centralisée qui soit. C’est ce qui fait notre force », affirme-t-il. Ce salarié en profite pour qualifier la CGT de « pétaudière » avec un Philippe Martinez n’ayant « aucun pouvoir sorti de Montreuil », le siège de la confédération. « Chez nous, les décisions sont prises par une organisation confédérale qui a un pouvoir énorme », décrit-il. Ce qui n’empêche pas un sentiment d’appartenance très fort de la part des militants, estime-t-il. Laurent Berger compte dessus pour laisser passer l’orage.

Manuel Jardinaud, Mathilde Goanec, Pauline Graulle et Martine Orange