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Pandémie Covid-19 — La Corée du Sud, le pays qui ne s’est pas cadenassé

La Corée du Sud a réussi à dompter la propagation du Covid-19 sans fermer ses magasins ni confiner ses villes. Grâce à un nombre phénoménal de tests, de monumentaux efforts de traçage et au civisme de sa population. Témoignage d’un résident.

Comme chaque matin, les chiffres tombent. Ce mercredi, la Corée du Sud compte 93 nouveaux contaminés, 8 413 au total. 84 morts (174 en France). Signe d’espoir : cela fait quatre jours de suite que les nouveaux cas ne dépassent pas la barre des 100. Le taux de mortalité a monté un peu mais reste relativement faible, autour de 1 % (9,3 % en Italie). Ces chiffres font-ils de la Corée du Sud, longtemps le pays le plus touché après la Chine, un modèle.

Pour le moment, elle semble tenir son épidémie sous contrôle. Le pays continue de fonctionner cahin-caha. Il n’y a pas de confinement total. Écoles et universités sont fermées depuis début mars mais les commerces restent ouverts. Les bars et les restaurants aussi. Les routes n’ont pas été bloquées. Même Daegu (2,5 millions d’habitants), ville la plus touchée du pays, n’a pas été mise sous cloche. La crèche de mes enfants est toujours ouverte, même si elle fonctionne en classes réduites.

À part un manque de lits à Daegu au tout début de la crise, les hôpitaux tiennent le choc des afflux de malades en état critique. Si la Corée du Sud a renforcé de façon significative ses contrôles sanitaires aux frontières, elle ne les a jamais fermées – y compris quand l’épidémie faisait rage dans la Chine voisine.

Les fermetures d’usines restent rares. Les transports en commun fonctionnent sans problème – avec, dans les bus, des bouteilles de solution hydroalcooliques scotchées près du chauffeur. Les livraisons à domicile continuent. Depuis quelques jours, rues, parcs et restaurants semblent même se remplir davantage.

Des mesures strictes restent néanmoins en place. Depuis février, tout rassemblement de masse est interdit. Événements sportifs et messes ont été annulés. Certaines églises évangéliques ont bravé l’interdiction – comme la River of Grace Church dans la banlieue de Séoul, dont cinquante-quatre membres viennent d’être testés positifs (le pasteur, infecté, vaporisait de l’eau salée dans la bouche de ses fidèles pour les immuniser). Ce mercredi, Séoul a demandé à ses ressortissants revenant de l’étranger de rester confinés chez eux quinze jours.

Le télétravail est en train de s’imposer, une petite révolution dans un pays où la culture d’entreprise exige de faire acte de présence au bureau. Si les autorités n’ont pas eu besoin d’imposer des mesures de confinement total, c’est peut-être parce que leurs consignes de distanciation physique ont été suivies dès le début. Les Coréens ont drastiquement limité sorties et déplacements. Dans les rues, rares sont les visages sans masque – refuser d’en porter, c’est un manque de respect pour les autres. Dans l’ascenseur de mon immeuble a été fixée au scotch vert une bouteille de gel hydroalcoolique. Elle est remplacée souvent.

Comment expliquer ces premiers succès apparents face au Covid-19 ? La Corée du Sud était prête. Mal préparée lors de l’épidémie du MERS en 2015, elle a revu sa copie. Des plans d’urgence étaient en place. Les autorités ont aussi pu s’appuyer sur une base industrielle solide, avec des entreprises qui n’ont pas tout délocalisé vers la Chine.

Le meilleur exemple est celui des tests de dépistage dès le 15 janvier, le PDG de Seegene, société pharmaceutique coréenne, décide de développer en priorité des kits. Les autorités ont compris l’urgence : le test est homologué en une semaine, au lieu des dix-huit mois habituels. La production démarre immédiatement. Toute l’entreprise, chercheurs inclus, sont envoyés derrière les machines de fabrication.

Résultat de ces efforts : au pic de la crise, début mars, la Corée du Sud testait 18 000 personnes par jour. Elle a testé au total près de 300 000 personnes, soit plus d’un Coréen sur deux cents. Un chiffre phénoménal : à titre de comparaison, la France réalise seulement 2 500 tests par jour, et même le personnel soignant ne peut souvent pas être testé.

Ces tests presque systématiques jouent un rôle crucial : ils permettent d’identifier rapidement les personnes contaminées – en particulier les cas asymptomatiques qui transmettent la maladie sans le savoir – et de les envoyer en quarantaine à domicile afin de freiner la propagation.

Le test est gratuit si prescrit par un médecin, mais n’importe qui peut y avoir accès en cas de doute. La Corée a eu l’idée géniale d’inventer des « drive-in » qui permettent de se faire tester sans sortir de sa voiture, minimisant ainsi les risques de transmission. Cela coûte environ 120 euros, mais il est gratuit si la personne se révèle contaminée.

À ces efforts de dépistage massif s’ajoutent ceux, monumentaux, de traçage. Les autorités refont l’itinéraire détaillé de chaque malade en utilisant l’historique des cartes de crédit, le bornage des téléphones portables et les caméras de surveillance. Ces itinéraires sont ensuite immédiatement rendus publics via des alertes smartphone. Le mien retentit ainsi plusieurs fois par jour pour m’indiquer quel restaurant, quel magasin de mon quartier une personne contaminée a visité – ainsi que le jour et l’heure. Si elle a été au cinéma, son numéro de siège sera rendu public.

Depuis l’épidémie de MERS, la loi coréenne autorise en effet les autorités à accéder en urgence à toutes les informations nécessaires pour freiner la propagation d’une maladie infectieuse. Ces derniers jours, je reçois moins d’alertes quotidiennes, ce qui est encourageant. Ce système de traçage n’a guère soulevé de protestations pour les violations de la vie privée qu’il peut potentiellement engendrer.

Comparaison entre la Corée du Sud et la France. © Facebook/Bienvenue en Corée du Sud

Dès le début de la crise, le gouvernement sud-coréen joue la carte de la transparence, en fournissant les chiffres de progression de la maladie chaque jour. Les Coréens estiment que ces statistiques officielles sont fiables et font, pour la majorité, confiance aux autorités. La Corée du Sud offre ainsi un contre-exemple saisissant au modèle ultra-autoritaire chinois, qui a d’abord consisté à nier la crise, à menacer les premiers lanceurs d’alerte, à étouffer toute information, puis à mettre sous cloche une province entière.

Le nombre de cas a initialement explosé en Corée parce que des membres d’une secte évangélique, infectés, ne se sont pas isolés et ont transmis le virus à un grand nombre (60 % du total des contaminés viennent de cette secte. Beaucoup sont jeunes, ce qui explique aussi le faible taux de mortalité coréen). Mais cette attitude n’est pas représentative de la population, dont l’immense majorité respecte les consignes de distanciation sociale et d’éventuelle quarantaine.

Les masques (qui permettent à une personne contaminée, même asymptomatique, de limiter les risques de transmission) ont été rationnés : chacun peut en acheter deux par semaine.

En Corée du Sud, la vie continue donc, sous les masques. Beaucoup ici observaient d’un œil effaré l’insouciance affichée début mars dans les capitales européennes. Ce rassemblement de Schtroumpfs, serrés les uns contre les autres, qui clamaient que « le coronavirus, c’est rien… » Ce président Macron qui, le 6 mars, se rendait au théâtre pour « inciter les Français à sortir malgré le coronavirus »… Comme si les immenses difficultés de millions de Chinois et de Coréens ne comptaient pas.

D’un point de vue personnel, je me suis heurté à un mur d’incompréhension quand j’ai essayé pendant des semaines de faire comprendre à ma famille et mes amis en France qu’il fallait se préparer tout de suite au pire. « C’est juste une grosse grippe. » « Cesse d’être anxiogène. » « On a un bon système de santé en France. » Complexe de supériorité occidental ? Certitude, au fond, d’être supérieur à ces Asiatiques vaguement sous-développés qui se seraient laissés déborder ? Ce mépris risque de nous coûter cher.

En Corée, l’Occident – souvent vu comme un Eldorado – a chuté de son piédestal. La gestion catastrophique de la crise par les États-Unis et l’Europe, le manque de tests, le mépris affiché pour les signaux d’alerte envoyés depuis deux mois, ces étudiants coréens qui reviennent de l’étranger infectés frappent les esprits. Les rois sont nus.

La Corée du Sud peut-elle être un « modèle », une alternative démocratique de lutte contre le coronavirus, à l’opposé d’une Chine ultra-autoritaire qui a eu recours à des mesures liberticides et qui cherche aujourd’hui à s’appuyer sur ses « réussites » contre le Covid-19 pour améliorer son image à l’étranger ? Il est en fait bien trop tôt pour tirer des conclusions définitives.

D’autant plus que la Corée du Sud est loin de pouvoir crier victoire dans sa lutte contre l’épidémie. De nombreux signes montrent que la vigilance baisse. On voit moins de masques dans les rues. De nouveaux foyers localisés de contamination sont récemment apparus – un centre d’appel à Séoul, une Église évangélique à Seongnam, une maison de retraite à Daegu. Mardi, les autorités ont prolongé de deux semaines la fermeture des écoles. La crise ne fait que commencer.

Jacques Kim