Le rap altermondialiste de Keny Arkana : un combat collectif, personnel et spirituel

Politis (n°942, 8-14 mars 2007) a judicieusement braqué les projecteurs sur Keny Arkana, « contestataire qui fait du rap », marseillaise et altermondialiste. Son album, Entre Ciment et Belle Étoile (2006), pointe de nouveaux sentiers émancipateurs pour des radicalités puisant dans les traditions critiques mais s’efforçant de rompre avec les langues mortes politiciennes.

Keny esquisse un métissage inédit du langage de la force et de celui de la fragilité, des mots du combat et de ceux de la découverte tâtonnante du monde et de soi. L’univers très masculin du rap, on le sait, valorise la force. On retrouve cette empreinte chez Keny, dans l’expérience d’une enfant des foyers, de la fugue et de la rue (« Eh connard », « La mère des enfants perdus »). Dans « La rage » contre les injustices. Dans la perspective politique de retourner une force collective contre la force de l’argent et des puissants (« Le missile suit sa lancée », « J’viens de l’incendie », « Nettoyage au Kärcher »…). Mais perce aussi, entre slam et rap, des fragilités singulières, des doutes, des tendresses meurtries.

Dans « Entre les mots : enfants de la terre », ses blessures et ses rêves sont traversées par des antinomies : « Entre la rage et la foi,/Entre la souffrance et l’espoir,/Entre la haine et l’amour,/Entre la rancœur et le pardon,/Entre le système et la vie,/Entre nos peurs et nos aspirations ». Ces contradictions emboîtées nourrissent une tension entre contraintes du réel et utopie : « Les pieds bétonnés dans le ciment/Le regard vers l’infiniment grand ». Ici, il y a le réel qui plombe, qui enferme, négativement, mais qui leste aussi d’épreuves, et qui donc nous fabrique également en positif. Là-bas, il y a un ailleurs possible ; pas quelque chose comme un paradis qu’on peut atteindre, mais une boussole, qui élargit notre vue et nous aide à nous arracher aux pesanteurs du monde tel qu’il est. D’où l’appel à une ouverture de son esprit et de son cœur : « Enfant de la terre, prisonnier du ciment, ne perds pas de vue les étoiles ».

Ce rapport au monde ne partage pas les visées de « synthèse », comme « dépassement des contradictions » et harmonie, que nombre de progressismes ont héritées de Hegel. Il se rapproche davantage de la mélancolie libertaire de « l’équilibration des contraires » que Proudhon a opposé au philosophe allemand. « Tiraillé dans une dualité permanente », lance justement Keny. Dans « Entre les lignes : clouée au sol », l’antinomie rebondit : « Les ailes brûlées, clouée au sol/Et la tête vers le ciel, vers la splendeur de l’éternel ailleurs ». Cet « éternel ailleurs », ce n’est pas une société idéale, définitivement réalisée, bouclée autour de nouvelles certitudes, mais un horizon, à explorer infiniment, à explorer en chacun de nous, avec les autres et dans les méandres du vaste monde.

Au sein de cette exploration perpétuelle, les voix des vaincus d’hier constituent un enjeu pour ouvrir d’autres chemins vers l’avenir, contre les « Mémoires passées qui voudraient voir mon espoir cassé », rappe Keny. À l’opposé d’un progrès vu comme la succession lisse d’un « temps homogène et vide », Walter Benjamin, juif hétérodoxe et marxiste anti-stalinien pris dans l’étau de l’histoire, avait déjà tracé en pointillé un messianisme laïcisé dans ses thèses Sur le concept d’histoire, en 1940, peu de temps avant son suicide à la frontière franco-espagnole. Il écrivait alors : « Á chaque époque, il faut chercher à arracher de nouveau la tradition au conformisme qui est sur le point de la subjuguer ». « Dans le passé, nous trouverons des chemins pour l’avenir », lui a répondu comme en écho la fragilité radicale du sous-commandant Marcos (« Appel à la cinquième rencontre européenne de solidarité avec la rébellion zapatiste », janvier 1996).

Le combat, selon Keny, n’est pas seulement collectif, mais aussi personnel et spirituel : « Alors je ferme les yeux pour ressentir la lueur/Pouvoir faire le vide en moi, afin d’être réceptive au bonheur… » Et la résistance n’est pas que combat, mais aussi découverte et invention. « Car changer le monde commence par se changer soi-même ! ». Un sociologue, pour qui chaque être constitue un bricolage unique de rapports sociaux, dirait dans le même temps : « Changer le monde commence par se changer soi-même/Se changer soi-même commence par changer le monde ».

On est ici à l’écart des gauches traditionnelles, y compris des courants dits révolutionnaires. Les métaphores d’inspiration militaro-machiste ont largement structuré les politiques progressistes, dominées par les hommes et les valeurs socialement constituées comme « masculines » : « les rapports de force », « l’affrontement », « la conquête », etc. La métaphore de la caresse filée par Emmanuel Lévinas, en réévaluant un imaginaire et une érotique dévalués car socialement constitués comme « féminins », nous révèle, a contrario, ce qui est politiquement occulté par un vocabulaire machiste : « Cette recherche de la caresse en constitue l’essence par le fait que la caresse ne sait pas ce qu’elle cherche. (…) Elle est comme un jeu avec quelque chose qui se dérobe, (…) avec quelque chose d’autre, toujours autre, toujours inaccessible, toujours à venir » (Le temps et l’autre, 1948).

À la différence des politiques hégémoniques de « la force », attachées à une rhétorique de la maîtrise et de la certitude, une politique de la caresse serait attentive à l’exploration et à l’incertitude. Keny, comme Marcos, expérimente une hybridation des valeurs de « la force » (comme « résistance » aux oppressions) et de celles de « la fragilité », vers un rapport plus compliqué et plus radical à la politique.

P.-S.

* Paru dans Politis n°944, semaine du 22 au 28 mars 2007.

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