Croissance productiviste exponentielle : plus dure sera la chute
26 septembre 2005
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Les donn√©es relatives √† l’√©volution de la fr√©quence des cyclones destructeurs ont √©t√© publi√©es, suite aux catastrophes provoqu√©es par Erika et Rita1. Ni le nombre annuel de cyclones dans le monde, ni leur dur√©e, ni la vitesse des vents n’ont vari√©, cependant leur intensit√© a plus que d√©cupl√© au cours des derni√®res d√©cennies. Cette √©volution est aussi caract√©ristique de l’augmentation du nombre de catastrophes naturelles dans le monde et des pertes qui en d√©coulent. La courbe exponentielle de leur √©volution au cours des derni√®res ann√©es suit celle, tout aussi exponentielle, du pillage des ressources naturelles, de la masse de marchandises, de d√©chets et de pollutions que ce mode de production engendre. Cette tendance n’est plus constante, ni graduelle mais explosive : elle s’emballe et s’√©lance vers des limites jamais atteintes dans l’histoire humaine. Son issue ne peut √™tre qu’une chute...

La croissance exponentielle - « explonentielle » pourrait-on dire - de la production pouvait jadis s’expliquer par la demande d’une population mondiale en augmentation. Mais cette interpr√©tation est infirm√©e, d’une part, parce que la croissance d√©mographique n’a pas √©t√© exponentielle : elle tendra d’ailleurs √† plafonner vers 8 milliards d’√™tres humains aux cours des prochaines d√©cennies, avant de fl√©chir lentement2. D’autre part, parce que malgr√© l’emballement productif, la satisfaction des besoins vitaux des populations est en r√©gression. Preuve en est, qu’un tiers des √™tres humains manque d’√©lectricit√©, ou qu’une personne sur cinq n’a pas acc√®s √† l’eau potable. Ceci, alors que les consommations mondiales d’√©nergie (voir graphe 1) et d’eau explosent. Il en va de m√™me de l’accumulation de richesses, alors que pr√®s de la moiti√© des √™tres humains vivent au-dessous du seuil de pauvret√©3.

 Accumulation priv√©e et productivisme

La symbiose entre accumulation priv√©e et productivisme appara√ģt avec le capitalisme. Cependant, l’ann√©e 1945 marque symboliquement une inexorable acc√©l√©ration : une fuite en avant conduisant √† un point de non retour. Cette ann√©e a √©t√© celle du massacre par les Etats-Unis de 200000 civils - deux fois plus en sont morts depuis - √† Hiroshima et Nagasaki, horreur qui faisait dire √† Albert Camus : « La civilisation m√©canique vient de parvenir √† son dernier degr√© de sauvagerie. Il va falloir choisir, dans un avenir plus ou moins proche, entre le suicide collectif ou l’utilisation intelligente des conqu√™tes scientifiques »4. Or ce choix n’a pas √©t√© fait et le « suicide collectif » menace plus que jamais.

La tendance exponentielle est caract√©ristique de ce qu’il convient d’appeler le « productivisme », ce « syst√®me d’organisation de la vie √©conomique dans lequel la production, la productivit√©, sont donn√©es comme l’objectif essentiel »5. C’est une combinaison organique entre, d’un c√īt√©, l’accroissement des richesses et, de l’autre, la r√©duction des biens utiles. Alors que le nombre de milliardaires ne cesse d’augmenter, 2.7 milliards d’humains vivent au-dessous du seuil de pauvret√©, et un enfant sur trois souffre de malnutrition.

 Vers un √©puisement des ressources ?

La crise √©nerg√©tique actuelle r√©sulte de la priorit√© donn√©e aux ressources fossiles, au d√©triment des √©nergies renouvelables abondantes. Elle est la manifestation la plus tangible et r√©cente d’une crise globale du proc√®s de production capitaliste. Cette crise affecte plusieurs conditions n√©cessaires √† la vie : la d√©pendance croissante des humains envers des ressources essentielles, mais non renouvelables, leur rar√©faction cons√©cutive (voir graphe 2), l’√©mission de gaz √† effet de serre, le r√©chauffement climatique qui en r√©sulte et, plus grave, l’absence d’alternatives √©nerg√©tiques cr√©dibles √† ces combustibles.

L’√©tude de cette crise √©nerg√©tique permet de mieux comprendre le choix productif absurde qu’a fait le capital, il y a deux si√®cles. Cette crise montre - ce qui est nouveau pour la gauche anti-capitaliste - que son projet de transformation sociale doit inclure dor√©navant un projet de transformation du proc√®s de production dominant en vigueur, projet que les r√©volutions pass√©es n’ont su r√©aliser.

Certes l’√©puisement des gisements fossiles est l’inqui√©tude du moment. Mais la plupart des autres intrants suivent une m√™me tendance vers une irr√©m√©diable rar√©faction. L’augmentation de l’extraction de bauxite, minerai √† la base de l’aluminium, par exemple, suit la m√™me courbe folle que toutes les autres ressources min√©rales, dont le pillage aboutira, d’ici une vingtaine d’ann√©es √† l’√©puisement de cinq m√©taux essentiels. Il en va de m√™me de l’eau douce, des surfaces cultivables, des for√™ts et de la biodiversit√©...

 D√©gradation du milieu vital

L’√©volution de la d√©gradation du milieu vital suit la m√™me tendance exponentielle, mais s’est d√©cal√©e d’un temps de latence de quelques d√©cennies, soit de la dur√©e n√©cessaire aux √©missions polluantes pour exercer leurs ravages sur la sant√© des esp√®ces vivantes, la vigueur de la nature et la qualit√© de l’atmosph√®re terrestre.

Si l’effet de serre est l’objet pr√©sent des inqui√©tudes, bien d’autres bombes √† retardement, √† m√®ches plus lentes certes, sont √† pr√©voir. Si nous ne subissons qu’aujourd’hui les ravages de l’amiante, c’est que les pathologies qu’il engendre tardent plusieurs d√©cennies avant de se manifester : les 50000 √† 100000 morts attendus en France, jusqu’en 20306 r√©sultent de la consommation exponentielle d’amiante depuis l’apr√®s-guerre. Les effets des milliers d’autres substances cancerog√®nes et toxiques, produites massivement depuis les trente glorieuses, manifesteront leurs effets plus tardivement, mais s√Ľrement.

 Croissance contre humanit√©

Les courbes de l’√©volution de la production de marchandises divergent de celles de la satisfaction des besoins et de l’am√©lioration des conditions de vie des √™tres humains. Les premi√®res s’emballent alors que les secondes stagnent ou d√©croissent. Cet √©cart entre production et satisfaction se retrouve dans l’acc√®s des populations aux ressources qu’elles d√©tiennent et aux richesses qu’elles produisent.

L’esp√©rance de vie est un bon indicateur de ces in√©galit√©s, car elle d√©pend principalement des disponibilit√©s en ressources et services, qu’ils soient du ressort de l’alimentation, des soins m√©dicaux ou de l’habitat, dont on estime que la raret√© ou l’insalubrit√© provoque annuellement 2,2 millions de d√©c√®s. L’esp√©rance de vie va du simple au double, selon les pays, et les √©carts se creusent entre classes sociales d’un m√™me pays. Par exemple, en Zambie, o√Ļ l’esp√©rance de vie est de 37 ans, alors qu’elle pourrait atteindre le double, c’est comme si la moiti√© des habitants √©taient d√©cim√©s.

Les tendances exponentielles ne peuvent qu’aboutir √† une chute. Pour la rendre moins dure aux g√©n√©rations futures, il n’y a plus rien √† attendre du capital qui, obnubil√© par ses profits imm√©diats, ne manifeste pas la moindre intention d’inverser la tendance. Pour ce qui est de la sortie de l’√©nergie fossile, on comprend bien que les cinq « majors » - Exxon-Mobil, Shell-BP, Total, Chevron-Texaco - dont les b√©n√©fices nets s’√©levaient √† 65 milliards d’euros en 2004, ne veuillent pas tuer la poule aux Ňďufs d’or... noir pour √©pargner la Plan√®te !7

 Esp√©rer pour agir

Pas d’espoir non plus par rapport au d√©veloppement d’alternatives √©nerg√©tiques : les pr√©visions de l’Agence Internationale de l’√Čnergie (AIE) pour 2030 sont claires : la demande d’√©nergie augmentera de 59% et l’√©nergie fossile couvrira le 85% des besoins mondiaux ; les √©nergies renouvelables resteront marginales avec 2% !8 Quant √† une sortie de crise par la « d√©croissance », si elle √©tait encore envisageable apr√®s guerre, un demi-si√®cle de d√©g√Ęts ont rendu cette option obsol√®te. En effet, il est vain de freiner et de faire reculer un bolide fou qui va droit dans le mur et s’y trouve d√©j√† √† moiti√© embouti !

Alors il ne reste plus qu’√† compter sur les milliards d’√™tres humains pour qui le « Progr√®s », promis jadis par le capitalisme, ne soit pas que sang et larmes. Certes, la catastrophe productiviste ne se serait pas produite sans les producteurs que nous sommes, par leur travail contraint, souvent servile. Nous avons trop tergivers√© entre les « grands soirs » qui devaient se coucher sur une gr√®ve g√©n√©rale et les « ouvertures nocturnes » des temples de la consommation factice !

Il faudra se remettre √† esp√©rer, m√™me si l’aube radieuse s’annonce plus que jamais incertaine. Quoi qu’il en soit, nous n’avons plus le choix, car « cette crise ne nous quittera pas, aussi longtemps que les hommes n’auront pas invent√© des formes sociales nouvelles, un mode de d√©veloppement des techniques √©nerg√©tiques et d’utilisation de la force de travail humaine affranchis des lois de l’accumulation du capital »9.

* Les deux graphiques metionn√©s dans l’article ne sont pas visibles sur notre site. Ils peuvent √™tre visionn√©s sur le site de « solidarit√©S » : http://www.solidarites.ch/journal/index.php3?action=2&id=2120&num=74&db_version=2

Notes

(1) Le Monde du 19 septembre 2005, √† propos de l’√©tude parue dans Science du 16 septembre 2005.

(2) Isaac Johsua, Le Grand tournant, Paris, PUF, 2003, p. 24.

(3) Riccardo P√©trella, Le Monde Diplomatique, ao√Ľt 2005.

(4) Albert Camus, Article d’actualit√© paru dans le journal Combat, cit√© par Le Courrier des 6-7-8 ao√Ľt 2005.

(5) Le Petit Robert.

(6) Le Monde, 16 septembre 2005.

(7) Le Monde, 19 février 2005.

(8) Rapport de l’AIE publi√© le 26.10.2004. Le Monde du 28.10.04

(9) J.-C. Debeir, J-P. Deléage, D. Hémery, Les servitudes de la puissance, Flammarion, 1986, p. 378.

* Publi√© dans le p√©riodique suisse « solidarit√©S » n° 74 du 27 septembre 2005.

Mis en ligne le 20 octobre 2005
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