La « guerre antisubversive »
Torture : l’école française
septembre 2005
version imprimable Enregistrer au format PDF n°649

Marie-Monique Robin, journaliste, est l’auteur du film Escadrons de la mort, l’école française et du livre éponyme (La Découverte, 456 pages, 22 euros). Elle y retrace l’élaboration par l’armée française, dans les années 1950, de la théorie de « la guerre moderne » et de la « guerre antisubversive » à partir de l’expérience des guerres d’Indochine et d’Algérie, ainsi que l’exportation de cette théorie par le gouvernement français vers l’Amérique du Nord et du Sud. Cet interview est parue dans « Rouge » sous le titre « L’esprit subversif ».

Comment s’est élaborée cette théorie française de « la guerre moderne » ?

Marie-Monique Robin - Elle est née en Indochine, où des officiers du corps expéditionnaire constatent que, malgré des effectifs et des moyens militaires nettement supérieurs, ils n’arrivent pas à venir à bout du Viêt-minh. Disséminé dans la population, et ne portant pas d’uniforme, celui-ci ne mène pas une guerre classique, avec un front qu’on essaie de repousser, mais une guerre de surface, en s’appuyant sur un puissant appareil idéologique. Le colonel Lacheroy invente la théorie de la « guerre révolutionnaire », dont l’antidote sera la « guerre contre-révolutionnaire » ou « guerre antisubversive ». L’ennemi, c’est la population suspectée de prêter main-forte au Viêt-minh, puis au FLN en Algérie, d’où la prééminence du renseignement.

La torture est donc érigée en arme absolue de la « guerre moderne », ainsi que l’écrira le colonel Trinquier dans son livre, qui deviendra la bible des académies militaires nord et sud-américaines, mais aussi d’Israël. Or, qui dit « torture », dit « escadrons de la mort » et « disparitions », comme me l’explique le général Aussaresses. La doctrine est théorisée à l’école de guerre de Paris, et expérimentée pendant la Bataille d’Alger : investis des pouvoirs spéciaux, et notamment des pouvoirs de police, les militaires peuvent enfin mener la guerre comme ils l’entendent, en violant le droit de la guerre. Trinquier justifie cet état d’exception en invoquant que le « terroriste » ne respecte pas les lois de la guerre et qu’il n’y a donc aucune raison qu’on lui applique les conventions de Genève. C’est cette même réflexion qui est à l’origine du camp de Guantanamo aujourd’hui.

Comment la doctrine française va-t-elle être exportée ?

M.-M. Robin - Je dirais très officiellement ! Dès 1957, beaucoup d’armées étrangères, intéressées par ce qu’on appelle la « french school », envoient des officiers se former en France : Portugais, Belges, Iraniens, Sud-Africains ou Argentins... En 1959, une mission militaire française permanente, chargée de former les officiers argentins à la guerre antisubversive, est créée à Buenos Aires : elle sera active jusqu’en 1980, quatre ans après le coup d’État du général Videla.

J’ai retrouvé deux anciens élèves d’Aussaresses, qui m’ont raconté que l’opération Phénix, qui a fait au moins 20 000 victimes civiles à Saïgon, avait été inspirée directement de la Bataille d’Alger. Les écrits théoriques des Français vont entraîner une reformulation de la doctrine de la sécurité nationale : désormais, les États-Unis demanderont à leurs alliés sud-américains de se recentrer sur l’ennemi intérieur et sur la « subversion ». La « doctrine française » inspire aussi la nouvelle orientation de l’École des Amériques, installée à Panama, qui va devenir une école de guerre antisubversive, en clair une école de tortionnaires.

Pourquoi ce modèle a-t-il eu ce « succès » en Argentine ?

M.-M. Robin - À n’en pas douter, les Argentins furent les meilleurs élèves des Français. Le général Martin Balza, chef d’état-major de l’armée argentine dans les années 1990, parle d’une « contamination néfaste » des officiers de son pays par les instructeurs français. Tous les généraux que j’ai interviewés - le général Harguindéguy, ministre de l’Intérieur de Videla, le général Diaz Bessone, ex-ministre de la Planification et idéologue de la junte, le général Bignone, le dernier dictateur argentin - m’ont confirmé que la « bataille de Buenos Aires » était une « copie de la Bataille d’Alger », inspirée directement des enseignements des Français. Quadrillage, renseignement, torture, escadrons de la mort, disparitions, les Argentins ont tout appliqué aux pieds de la lettre, en se comportant comme une armée d’occupation dans leur propre pays... La brutalité de la dictature argentine, qui a fait 30 000 disparus, tient notamment au fait que, dès 1959, toute une génération d’officiers va mariner dans cette notion d’ennemi interne. S’ajoute à cela l’implantation des intégristes français de la Cité catholique de Jean Ousset, qui vont d’ailleurs organiser la fuite des chefs de l’OAS dans ce pays. Dans toutes les phases du « cocktail » - militaire, religieux ou idéologique - qui président à la dictature argentine, les Français sont présents. À la fin des années 1970, les Argentins transmettront le modèle, notamment en entraînant les contras contre le gouvernement sandiniste nicaraguayen.

Dans votre film, Michel Poniatowski1 propose carrément la collaboration de la France à l’Argentine...

M.-M. Robin - C’est ce que dit Harguindeguy, ancien ministre de la junte, et que confirment les déclarations à la presse de Poniatowski lors de sa visite officielle en Argentine. De même, le général Contreras, le chef de la Dina, la police politique de Pinochet, affirme que la DST les avertissait lorsqu’un réfugié chilien repartait au Chili.

Quelles réactions ce film et ce livre ont-ils suscité ?

M.-M. Robin - En Argentine, l’impact des interviews que j’ai réalisées des généraux a été incroyable. La presse argentine a parlé de « commotion nationale ». Elles ont contribué à faire annuler les lois d’amnistie, et aujourd’hui, les généraux Diaz Bessone et Harguindeguy sont aux arrêts domiciliaires, car le juge a estimé que les déclarations qu’ils m’avaient faites constituaient un aveu. En France, Noël Mamère et les Verts ont demandé la création d’une commission d’enquête parlementaire, relayée par le PS, mais qui a été refusée par Édouard Balladur.

1. Ex-ministre de l’Intérieur, proche de l’extrême droite.

* Publié dans « Rouge » n° 2124 du . Propos recueillis par Benoît Bossard.

Mis en ligne le 23 octobre 2005
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