L’éducation à la citoyenneté divise l’Eglise espagnole

MADRID CORRESPONDANTE

Le nouveau cours d’« éducation à la citoyenneté » dont bénéficieront les collégiens espagnols de 14-15 ans à partir de la rentrée scolaire, le 12 septembre, sème la zizanie dans l’Eglise espagnole. Inscrit dans la nouvelle loi scolaire votée en 2006, le cours prévoit d’enseigner aux élèves des notions aussi diverses que le fonctionnement des institutions, l’égalité, notamment entre les sexes, l’identité, la lutte contre les préjugés - qu’ils soient homophobes, raciaux ou religieux - la diversité culturelle, la globalisation, la consommation responsable et même la sécurité routière.

L’aile la plus conservatrice incite les parents à soustraire leur progéniture à ce qu’elle considère comme un « endoctrinement » des consciences concocté par le gouvernement socialiste. Elle leur suggère de plaider « l’objection de conscience » et de ne pas laisser leurs enfants assister à ce cours obligatoire. L’accepter, c’est « collaborer avec le mal », estime le vice-président de la Conférence épiscopale, le très réactionnaire évêque de Tolède et primat d’Espagne, Antonio Cañizares. Les plus pondérés, qui ont reçu l’appui du président de la Conférence épiscopale, Ricardo Blázquez, évêque de Bilbao, font au contraire valoir qu’il est possible d’enseigner cette matière tout en restant fidèle à l’idéologie catholique.

La « guerre » de l’éducation à la citoyenneté dure depuis plus d’un an. Pendant des mois, elle a mis aux prises le gouvernement Zapatero et l’Eglise, frontalement opposée à ce qu’elle considère comme une inacceptable ingérence de l’Etat dans l’éducation morale des enfants. En Espagne, l’Eglise gère la quasi-totalité des établissements privés (7 % des élèves) et, surtout, ceux du privé sous contrat, qui scolarise 26 % des élèves grâce à un financement intégralement public.

« RELATIVISME MORAL »

Les organisations du privé ont négocié des mois durant pour obtenir du gouvernement que soient éliminés du programme de cette matière « les contenus qui empiétaient le plus sur la sphère réservée à la famille et à la morale individuelle », comme le chapitre relatif aux différents « types de familles » - référence aux couples homosexuels - et à l’éducation sexuelle. Jugeant avoir obtenu gain de cause sur l’essentiel, elles se sont attachées à obtenir du ministère de l’éducation la faculté d’adapter le contenu de cet enseignement à la morale catholique, là encore avec succès. Fort de cela, l’une de ces organisations représentant les écoles privées sous contrat affirme que l’objection de conscience n’a pas lieu d’être dans la mesure où les élèves ne risqueraient plus d’être exposés à « l’imposition du relativisme moral » et à « une idéologie propre à déstructurer l’identité », selon les formules de la Conférence épiscopale. Elle a mis en garde contre le risque, pour les établissements qui boycotteraient les cours de citoyenneté, de perdre les subventions publiques.

De fait, les manuels d’éducation à la citoyenneté que viennent de publier les éditeurs prouvent que l’on peut y trouver à peu près ce que l’on y cherche. Ils abordent tous les différents chapitres prévus par la loi, mais tous ne le font pas de la même manière.

Selon le choix des manuels par les écoles, les élèves y apprendront que les différences entre hommes et femmes « relèvent d’une construction culturelle » ou bien au contraire que « la femme a toujours été celle qui a transmis les sentiments et le monde de l’affectivité » ; que l’avortement est légal dans certains cas ou bien, à l’inverse, qu’il est « une atteinte aux personnes les plus faibles et nie leur condition d’être humain doté du droit à la vie » ; que les homosexuels ont le droit de se marier ou que leur union « ne constitue pas une véritable famille ».

Les catholiques les plus radicaux n’admettent pas l’enseignement de cette matière, même « expurgée ». Selon une association de parents d’élèves, « les matières qui ont à voir avec les valeurs ne peuvent être obligatoires ». Une organisation d’écoles privées conseille aux établissements de ne pas sanctionner les élèves qui refusent d’assister au cours. Une pétition incitant à l’objection de conscience circule. Des recours ont été déposés devant la justice.

Elle-même divisée, la Conférence épiscopale appelle à s’opposer par « tous les moyens légitimes » au nouvel enseignement, mais prend soin de laisser aux parents le choix de ces moyens. Les régions gouvernées par les conservateurs du Parti populaire, hostiles à la loi, ont décidé d’attendre un an pour introduire cette matière dans les programmes, dans l’espoir que l’alternance leur permettra de la supprimer, après les élections de mars 2008, comme le leur a promis leur chef de file, Mariano Rajoy.

P.-S.

* Article paru dans le Monde, édition du 08.09.07. LE MONDE | 07.09.07 | 14h38 • Mis à jour le 07.09.07 | 14h38.

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