Les Etats-Unis ont un programme secret de sécurisation de l’arsenal nucléaire pakistanais Débats aussi sur un plan de l’armée américaine pour s’allier des tribus rebelles

NEW YORK CORRESPONDANT

Sur les 10 milliards de dollars d’aide que Washington a fournis au Pakistan depuis le 11 septembre 2001 figurait une ligne budgétaire ultrasecrète : afin de sécuriser son arsenal nucléaire, l’armée pakistanaise a reçu 100 millions de dollars depuis six ans.

L’information a été révélée, dimanche 18 novembre, par le New York Times. L’aide américaine incluait la fourniture de matériel de détection et la formation de personnel spécialisé. Un centre de formation, qui aurait dû ouvrir cette année au Pakistan, n’est cependant pas achevé. Le quotidien américain a précisé « être au courant de ce programme secret depuis plus de trois ans » et avoir accepté de surseoir à la publication de ses informations « à la demande de l’administration Bush ». La Maison Blanche aurait levé son opposition la semaine dernière.

Le journal rapporte qu’un vif débat oppose les experts et les militaires américains depuis qu’Islamabad a fait exploser sa première bombe atomique, en 1998. Son objet : les Etats-Unis doivent-ils fournir au Pakistan un système (le PALS) qui empêche l’utilisation d’une arme nucléaire à quiconque ne détient pas une série de codes d’accès ? Les Etats-Unis ont secrètement partagé ce système avec la France dans les années 1970, puis avec la Russie, après la chute de l’URSS.

Nombre de scientifiques jugent que ce système doit être mis à la disposition de tous les gouvernements dotés de l’arme nucléaire afin d’ôter à des forces non identifiables toute possibilité d’utilisation. Les militaires s’y refusent car le PALS permet à son détenteur de doter ses missiles de têtes nucléaires avec beaucoup moins de risques. A ce jour, Washington n’a pas fourni ce système à l’armée pakistanaise, seule maîtresse de son programme nucléaire.

Celle-ci, de son côté, aurait cherché par ses propres moyens à acquérir cette technologie. Et elle a toujours refusé de fournir aux Américains des détails précis sur l’état d’avancement de son arsenal.

Les généraux pakistanais craignaient que, livré par Washington, ce système ne soit doté d’éléments cachés lui permettant de mieux connaître son arsenal et, éventuellement, de le désactiver.

Ce débat prend d’autant plus d’ampleur aux Etats-Unis que l’avenir du Pakistan, sous l’égide du général Musharraf, apparaît incertain. Washington récuse l’instauration de la loi martiale, mais s’inquiète de la montée en puissance de forces djihadistes. Si une partie de l’armée basculait de leur côté, elles pourraient, craint-on, s’approprier l’arme nucléaire.

Comment gérer la crise pakistanaise ? La question devient très préoccupante à Washington. Avec son corollaire, qui faisait, ce week-end, l’objet de nombreux commentaires : à qui a bénéficié la « relation Bush-Mush », comme on la nomme ici par dérision ? Autrement dit : le président américain a-t-il eu tort, depuis six ans, de maintenir sa confiance à son homologue pakistanais ? M. Bush a souvent évoqué son « amitié » personnelle avec Pervez Musharraf. « Etes-vous avec nous ? », lui avait demandé le président américain en novembre 2001.

Sa réponse lui avait paru suffisamment catégorique pour qu’il bénéficie du « pacte » que l’Amérique avait conclu avec lui. Ce même homme, aujourd’hui, le « défie », après avoir signé, fin 2006, un accord avec les dirigeants des zones tribales pakistanaises qui, pour le président afghan Hamid Karzaï, officialise une base de repli des talibans le long de sa frontière.

Zian Mia, physicien pakistanais et spécialiste des questions nucléaires à Princeton, estime que Washington « critique publiquement Musharraf mais le soutient de fait, par absence d’alternative ». « Si la situation se dégradait, il lui resterait à trouver un remplaçant plus fiable », ajoute-t-il.

Le nom qui revient parfois est celui d’Ashfaq Kiani, l’actuel chef d’état-major adjoint et ex-patron des services de renseignement (ISI) qui ont la haute main sur le programme nucléaire pakistanais.

Ambassadrice américaine à Islamabad lors du 11-Septembre, Wendy Chamberlin a déclaré récemment : « Notre relation avec l’armée et le peuple pakistanais est indispensable » mais, a-t-elle ajouté, « elle ne dépend pas d’un seul homme ».

* Article paru dans le Monde, édition du 20.11.07. LE MONDE | 19.11.07 | 14h41 • Mis à jour le 19.11.07 | 14h41.


Le plan de l’armée américaine pour s’allier des tribus rebelles du Pakistan

NEW YORK CORRESPONDANT

L’alliance avec des tribus sunnites dans la province irakienne d’Al-Anbar peut-elle servir de modèle à la « guerre contre le terrorisme » dans les zones tribales du Pakistan, à la lisière de l’Afghanistan ? Une région où de sanglants affrontements se déroulent, et où les talibans pakistanais et afghans jouissent d’un sanctuaire.

L’amiral Eric Olson, le chef du Commandement des opérations spéciales, le pense. Une de ses équipes a élaboré un « plan » en ce sens, qui sera bientôt soumis aux plus hautes autorités militaires et politiques américaines. Le Pentagone a confirmé son existence, lundi 19 novembre.

Ce plan consiste, comme en Irak, à gagner des chefs tribaux locaux à la « guerre contre le terrorisme » et à former et équiper les gardes-frontières pakistanais (85 000 hommes) présents sur le terrain pour qu’ils mènent des « opérations contre-insurrectionnelles ».

Jusqu’à présent, la frontière montagneuse afghano-pakistanaise est restée extrêmement poreuse, et ces forces se sont montrées incapables de mettre fin aux violences dans les zones tribales. Washington débloquerait 350 millions de dollars sur cinq ans à cet effet, qui s’ajouteraient aux 750 millions de dollars destinés à la lutte antiterroriste et à aider les tribus ralliées sur les plans éducatif, sanitaire, etc.

Le plan induit d’augmenter de manière importante la présence militaire américaine au Pakistan, aujourd’hui limitée à 50 conseillers. Il ne propose pas une participation directe dans les affrontements armés interpakistanais, mais « dans certains cas » des commandos d’élite américains seraient appelés à intervenir.

Des experts sont sceptiques sur cette stratégie. Spécialiste du sous-continent indo-pakistanais à l’Institut Brookings, Stephen Cohen considère qu’elle n’est « cohérente » que si elle bénéficie d’un soutien au Pakistan. Ce dont il doute. « L’armée pakistanaise a, de façon informelle, soutenu des groupes talibans. Y renoncera-t-elle ? se demande-t-il. Pour l’emporter, elle devrait s’allier au parti national laïque pachtoune Awami. Or elle y répugne. Et ces Pachtouns, mécontents de la domination de l’ethnie penjabie sur l’Etat, ont une propension séparatiste prononcée. »

M. Cohen s’inquiète d’une augmentation du nombre des militaires américains sur le terrain et de leur éventuelle participation à des affrontements. Elle serait, juge-t-il, « contre-productive », vu l’état général de l’opinion pakistanaise vis-à-vis des Etats-Unis.

Analyste du dossier Pakistan-Afghanistan au département d’Etat de 1999 à 2003, Marvin Weinbaum est encore plus sévère. L’option de l’amiral Olson lui semble « inepte » : « Le Waziristan n’est pas Al-Anbar, et le Pakistan n’est pas l’Irak. Il a un Etat constitué et une véritable armée, et il faut dire que nous ne pouvons pas nous passer d’elle. Or les Pakistanais sont très sourcilleux sur leur souveraineté. Sauf à passer pour une marionnette de Washington, aucun gouvernement n’y acceptera que nos forces combattent à la place de son armée. C’est une très mauvaise idée. »

En Irak, les Etats-Unis trouvent des chefs tribaux alliés. Mais, dans les zones tribales pakistanaises, « des mollahs radicaux ont supplanté les notables », poursuit M. Weinbaum. Imaginer y « acheter » des chefs tribaux, c’est « prendre ses désirs pour la réalité ». « Si c’était le cas, il y a longtemps que nous aurions capturé Ben Laden ! » Pire : chercher des appuis dans les tribus « ne résout pas le problème, cela le renforce ». « Au mieux, on donnera de l’argent à des »chefs« qui le retourneront contre nous. Nous, Américains, voulons croire que toute opposition violente s’apparente à Al-Qaida. Or, dans les zones tribales, il ne s’agit pas d’Al-Qaida, mais d’une insurrection pachtoune, d’un Etat dans l’Etat. »

Au Pakistan, conclut M. Weinbaum, Washington a « raté le coche » depuis 2001 par « manque total de sensibilité à l’opinion publique et de compréhension de la structure politique du pays ». Il estime qu’il est désormais « trop tard ». A court terme, le seul moyen d’empêcher que les zones tribales constituent un refuge pour les talibans est de sécuriser la frontière du côté afghan. A plus long terme, c’est à l’Etat pakistanais, dit-il, de « résoudre son problème pachtoune ».


Chronologie

17 septembre 2006 : création, à Ramadi, d’un « Conseil de salut d’Al-Anbar ». Une extension politique du Conseil, le « Réveil d’Al-Anbar », dirigé par Sattar Abou Richa, installe ses bureaux dans la « zone verte » à Bagdad. Un conseil similaire tente de s’organiser dans la province de Diyala.

10 janvier 2007 : le président américain George Bush annonce sa « nouvelle stratégie » en Irak, dont l’une des priorités est la lutte contre Al-Qaida dans la province sunnite d’Al-Anbar.

6 avril : l’Armée islamique en Irak adresse une lettre au chef d’Al-Qaida, Oussama Ben Laden, le priant « de retirer ses combattants d’Irak, car ils ont tué trente de (leurs) combattants ».

10 juin : l’armée américaine se félicite que « des responsables tribaux (ont) signé un accord historique » à Tikrit (province de Salaheddine). Plus de 100 cheikhs auraient accepté de « défendre la province contre Al-Qaida ».

13 septembre : assassinat de Sattar Abou Richa, chef du « Réveil d’Al-Anbar »

* Article paru dans l’édition du 21.11.07. LE MONDE | 20.11.07 | 14h26 • Mis à jour le 20.11.07 | 14h26.

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