Article d’archive

Le système Suharto

Article publié dans Le Monde daté du 10 mars 1998, quelques semaines avant que le président indonésien ne quitte le pouvoir sous la pression de la rue et reproduit en « archives » le 27 janvier 2008 après sa mort.

Deux scènes ont fait, le 15 janvier, le tour des petits écrans. La première : Suharto s’applique à signer un document susceptible de condamner son système de gouvernement. Sous le regard de Michel Camdessus, directeur général du Fonds monétaire international (FMI), debout et bras croisés, une attitude jugée humiliante par de nombreux Indonésiens. La deuxième : le même jour, dans sa propre résidence, détendu et un peu désabusé, tel un patriarche, Suharto répond aux questions qu’osent lui poser respectueusement des journalistes indonésiens triés sur le volet.

Des scènes exceptionnelles. Depuis son accession au pouvoir en 1966, Suharto s’est rarement soumis, publiquement du moins, aux exigences des autres. A ses ministres d’apposer leur griffe sur les documents d’Etat, même si le cosignataire est un directeur général du FMI, promu pour un temps « ministre des finances » de l’Asie orientale. A ses collaborateurs d’expliquer sa politique. En général, c’est Murdiano, secrétaire d’Etat, qui a la charge de rapporter, de façon succincte, une réflexion, volontairement allusive pour mériter d’être décryptée, du chef de l’Etat.

Le général Mohamed Suharto ne s’exprime directement qu’à l’occasion solennelle d’un discours lu sur un ton monocorde, comme il l’a encore fait le 1e mars devant l’Assemblée consultative du peuple. Ou de réflexions parfois ambiguës livrées à la mosquée à l’heure de la prière du vendredi. La méthode a ses avantages : quand il sort de son silence, on l’écoute avec attention, et, quand l’un de ses propos rapportés est mal interprété, il peut toujours corriger le tir. Bref, Suharto ne se montre guère et parle encore moins.

Pourquoi, alors, avoir bousculé ses habitudes le 15 janvier ? Apparemment, pour deux raisons. Tout d’abord, mettre sur le compte du FMI les mesures d’austérité imposées à l’Indonésie avec leurs conséquences sociales. Puisque le Fonds le veut, semble-t-il dire aux journalistes, prenant ainsi, et sur le champ, quelque distance à l’aide de réflexions défensives « ce que nous avons réalisé n’est pas du gaspillage », ou préfigurant le thème du « complot » contre l’Indonésie. Entre autres choses, les difficultés ne sont pas le fruit d’« une crise interne mais de la manipulation de notre monnaie », lâche-t-il, une réflexion qu’il corrigera par la suite en qualifiant le FMI d’« institution financière internationale très réputée ». Certes, Michel Camdessus obtient, sur le moment, ce qu’il veut, mais les mesures annoncées sont imposées par la communauté internationale : Suharto ne le dit pas, mais le public indonésien le prend ainsi. « On ne tient jamais Suharto », résume un observateur étranger.

Le deuxième message est encore plus important. En décembre, quand il avait pris douze jours de repos, ne faisant que deux apparitions publiques peu convaincantes, les rumeurs les plus pessimistes sur son état de santé avaient couru. « Je reprends les choses en main », fait comprendre le chef de l’Etat en annonçant qu’il gèrera lui-même la crise à la tête d’un Haut Conseil économique et que le délégué du FMI sur place, Prabhakar Narvekar, en référera directement à lui. A sa façon, et quitte à faire chuter la roupie, Suharto met même les points sur les « i » en faisant désigner, par d’autres, son favori pour la vice-présidence : B. J. Habibie. Peu à peu, tout le monde se rallie au souhait, non formulé publiquement, du vieux chef : Suharto candidat unique à un septième mandat, avec pour colistier Habibie, confident de plus de vingt ans. Seul maître à bord.

Mohamed Suharto a sans doute sincèrement cru, au départ, que les recettes du FMI pourraient sortir son pays de l’ornière où il s’est retrouvé quand, entraînée par le baht thaïlandais, la roupie s’est effondrée l’an dernier. La communauté internationale n’a jamais abandonné l’officier javanais qui, au prix d’une terrible répression, avait stoppé le communisme dans les années 60 alors que l’Amérique s’embourbait au Vietnam et s’apprêtait à y connaître un cinglant échec face au « communisme international ». Elle a même eu une forte tendance à fermer les yeux, une fois l’anticommunisme passé de mode, sur de nombreux excès : au nom du consensus ou de vertus orientales, le régime de Suharto a rogné les libertés et écarté de son chemin les gêneurs. La société internationale, qui lui fournit déjà, depuis de nombreuses années, une aide annuelle d’environ 5 milliards de dollars (près de 30 milliards de francs) lui donnerait donc, cette fois encore, un nouveau coup de main.

C’est ce qui s’est passé quand, sans attendre davantage, donc dès le 8 octobre 1997, le président indonésien a appelé le FMI à la rescousse. Suharto a invité d’anciens économistes, qui l’avaient aidé à remettre l’archipel sur pied dans les années 70 et 80, à reprendre du service. Tel Widjojo Ntisastro, soixante-dix ans, planificateur des débuts et père spirituel d’une nouvelle génération d’experts. Dès le 31 octobre, un accord s’est réalisé sur un plan d’austérité appuyé par 40 milliards de dollars de crédits. Tout semblait alors baigner.

Toutefois, dès le lendemain, un sérieux couac s’est produit. Sur le moment, la fermeture de seize banques sur plus de deux cents, dont deux appartenant à des parents de Suharto, a été accueillie comme un gage de fermeté, susceptible de restaurer un peu de confiance. C’est l’effet inverse qui s’est produit, ainsi que l’admettra en janvier un rapport interne du FMI. En effet, ces banques n’ont beau représenter que 2 % de l’activité bancaire commerciale, leur fermeture a provoqué une petite panique. L’équivalent de 12 milliards de francs ont été, dans la foulée, retirés des dépôts. La mesure a également dévoilé à quel point le secteur bancaire est morcelé, opaque et endetté.

En outre, l’un des fils de Suharto ainsi que le demi-frère du président, dont les intérêts sont affectés, réagissent en portant plainte. Certains membres du clan familial ont l’intention de défendre leurs intérêts. La lune de miel entre le FMI et la présidence n’aura donc pas duré longtemps. Dans les semaines qui suivent, Djakarta donne l’impression de traîner un peu les pieds alors que la roupie s’effondre, en décembre, avec les rumeurs qui courent sur la « fatigue » officielle du président. C’est peut-être à ce moment-là que Suharto commence à avoir des premiers doutes sur l’opportunité des potions du FMI, offrant ainsi davantage prise à un entourage dont les avoirs sont déjà grignotés par la crise.

L’Indonésie, surtout durant les deux dernières décennies, a connu une solide expansion. Les six enfants du président ne sont pas les derniers à en avoir profité. La fortune de la famille présidentielle a été évaluée à une centaine de milliards de francs. Son association à de grandes sociétés étrangères ou à des conglomérats chinois locaux forme un tissu assez étroit pour que l’on songe au népotisme. Suharto lui-même, qui préside quelques fondations, est fier de ses enfants, qu’il trouve industrieux et dont il défend les intérêts. Le décès de son influente épouse, en 1996, n’a fait que renforcer cette solidarité familiale.

Parallèlement, surtout depuis le début des années 90, les partisans du nationalisme économique, tel B. J. Habibie, ministre de la science et de la technologie et avionneur, ont pris du poids face aux économistes qui avaient remis l’Indonésie sur pied au cours des deux précédentes décennies. Comme ailleurs dans la région, Djakarta est tenté par les réalisations prestigieuses et, ainsi que l’affirme B. J. Habibie, par les transferts de technologie.

Suharto a confié à son dernier fils, Hutomo Mandala Putra, dit Tommy, trente-cinq ans, le projet de « voiture nationale » baptisée Timor. A la tête du groupe Humpuss, dont il a évalué le chiffre d’affaires à 0,5 milliard de dollars en 1994, Tommy est un passionné d’automobiles. Fin 1995, il est devenu l’actionnaire majoritaire de Lamborghini. La Timor, en fait une voiture fabriquée par Kia Motors en Corée du Sud, dispose au départ du privilège exorbitant d’exemptions de taxes à l’importation, ce qui la rend beaucoup moins chère que ses concurrentes sans pour autant lui permettre de percer sur le marché. Tommy a également un pied dans le monopole du clou de girofle, utilisé dans la confection des cigarettes indonésiennes.

L’aînée des filles, Siti Hardijanti Rikmana, dite Tutut, quarante-sept ans, et son époux sont à la tête du groupe Citra (agroalimentaire, construction, télécommunications, pêcheries, télévision), qui construit également des autoroutes en Malaisie et aux Philippines. Homme d’affaires le plus accompli, le deuxième fils, Bambang Trihatmodjo, quarante-trois ans, dirige le conglomérat Bimantara Citra (télévision, pétrochimie, hôtellerie, assemblage automobile, télécommunications, immobilier), dont le chiffre d’affaires avait été de 319 millions de dollars en 1995. Les deux cadettes de Suharto sont également dans les affaires.

Ingénieur présenté comme brillant mais controversé, B. J. Habibie, qui sera élu vice-président le 11 mars, fait presque partie de la famille. Il dirige IPTN, qui, à Bandoung, assemble des hélicoptères et construit des avions. Ses frères, ses soeurs et ses enfants se retrouvent, selon l’édition asiatique du Wall Street Journal, au sein du groupe Timsco, qui a des intérêts dans quatre-vingt-trois firmes indonésiennes. Habibie dirige également l’organisme chargé de développer l’île de Batam, à proximité de Singapour. Le clan Habibie et celui des Suharto sont associés dans plusieurs projets en compagnie de magnats chinois, comme Liem Sioe Liong, homme le plus riche de l’archipel et vieux partenaire du chef de l’Etat.

Si Tutut est le seul enfant du président à vraiment faire carrière en politique elle est vice-présidente du Golkar , trois autres sont également les représentants de ce parti gouvernemental, depuis les élections générales de 1997, au sein de l’Assemblée nationale. Le système politique assure, d’ailleurs, le prolongement de l’autorité de celui qu’on présente souvent comme un monarque javanais. Avantage considérable, le Golkar s’appuie sur l’administration et l’armée. Au nom du consensus, les deux autres petits partis autorisés ne peuvent revendiquer la fonction d’opposition ; d’ailleurs, le pouvoir intervient, quand il le faut, dans leur organisation interne.

Le Parlement comprend quatre cent vingt-cinq élus parmi les candidats des trois partis qui ont l’aval du pouvoir et soixante-quinze députés désignés par l’armée. Une fois tous les cinq ans, avec l’appoint de cinq cents délégués supplémentaires choisis par le pouvoir, il forme une Assemblée consultative du peuple qui élit le président et le vice-président. Suharto dispose également d’un poids décisif dans le choix des chefs des forces armées. Début février, l’un de ses anciens aides de camp, le général Wiranto, a accédé au commandement en chef, et l’un de ses gendres, le général Prabowo Subianto, brillant officier, a été promu chef des forces stratégiques, l’unité d’élite. La pyramide du pouvoir, au sommet de laquelle trône Suharto, est cohérente : elle est le fruit d’un tissu étendu et complexe de liens et il suffirait, estime un diplomate occidental, « qu’on en tire un fil pour que l’ensemble soit déséquilibré ».

Ce qu’a donc proposé le FMI le 15 janvier, en tranchant dans le vif, est l’amorce de la réorganisation financière d’un édifice dont les deux autres piliers sont le régime politique et les forces de sécurité. Le Fonds monétaire international réclame le démantèlement de monopoles, dont ceux du ciment, du papier et de la « voiture nationale », et la fin des subventions à des projets coûteux, tel IPTN. Il réclame la transparence fiscale et l’intégration, dans le budget, de toutes les opérations de l’Etat. La banque centrale, dit-il, sera gérée de façon autonome.

Le système Suharto en est remis en cause. Les intéressés voient le danger. Ils jouent sur le fait que le président veut sortir rapidement de la crise, alors que le FMI calcule que la pente ne se remontera que lentement et péniblement. Le projet de fixer la parité de la roupie répond à l’impatience du président, mais les pressions internationales sont telles qu’il bat vite de l’aile. Dans les milieux d’affaires indonésiens, le FMI a de plus en plus mauvaise presse, et les pressions étrangères trop ouvertes sur le chef de l’Etat suscitent parfois l’agacement. Le président temporise.

Entre-temps, la confiance ne se rétablit pas, et les graves effets sociaux de la crise, surtout la hausse vertigineuse des prix, se traduisent par de premières échauffourées, dont des commerçants chinois font souvent les frais. Suharto ne s’accroche pas moins à un système qui lui a permis de se maintenir au pouvoir depuis trente-deux ans. La dépolitisation des Indonésiens est encore assez forte pour que de premiers appels à sa démission ne le gênent guère, du moins pour l’instant.

Certes, le risque d’effondrement du pan économique de son régime l’ébranle. Toutefois, tant que les forces armées ne lui retirent pas leur soutien, il conserve une marge de manœuvre. Et il entend l’exploiter.

P.-S.

* Article paru dans le Monde, édition du 10.03.98.. LE MONDE | 27.01.08 | 08h19 • Mis à jour le 27.01.08 | 08h19.

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