Irak : comment acheter une armée ?

, par NADAL Alejandro

Aux Etats-Unis, le débat sur la guerre d’Irak se réduit à une seule question : l’augmentation des effectifs états-uniens autorisée par le Congrès est-elle efficace ? À en juger par la baisse du nombre de soldats tués au combat, la réponse pourrait sembler positive. Néanmoins, les choses ne sont pas si simples.

Le nombre des civil-e-s tués en Irak en 2007 a dépassé 18 980, soit une moyenne de 52 morts par jour. Bien que ce chiffre soit resté constant durant ces deux dernières années, l’opinion états-unienne ne paraît pas impressionnée. Ce qui lui importe réellement, c’est le nombre de soldats de l’armée d’occupation qui meurent au combat.

Bush a-t-il marqué un premier point ?

Durant le mois de décembre 2006, les pertes états-uniennes se sont montées à 112, et la moyenne mensuelle des morts durant la première moitié de 2007 a été très élevée. En revanche, ce chiffre a baissé de manière significative depuis septembre 2007. Selon le Pentagone, cette réduction est due à l’augmentation des effectifs décrétée par Bush afin de renforcer et de consolider la sécurité de Bagdad et de stabiliser l’« Etat irakien naissant ».

De janvier à août 2007, les effectifs états-uniens en Irak sont passés de 132 000 à 162 000 hommes (soit 30 000 soldats de plus). La majeure partie des nouvelles forces ont commencé à intervenir sur le terrain en juillet-août 2007. Simultanément, le chiffre des pertes états-uniennes a commencé à baisser. D’où le débat sur le succès de la stratégie de Washington.

En réalité, cette réduction des pertes est due à une autre composante de la stratégie états-unienne. Le Pentagone pense avoir tiré les bons enseignements de l’attitude des Anglais et des Turcs il y a cent ans, et plus récemment de Saddam Hussein : la conclusion d’alliances avec les tribus sunnites [1] est indispensable au maintien du contrôle de l’Irak. Washington achète ainsi ces alliances en payant généreusement les cheikhs et les membres de plusieurs tribus sunnites.

Acheter des « amis »

Cette stratégie militaro-commerciale a débouché sur l’organisation de plusieurs milices sunnites, toutes assez bien armées, dans l’ouest du pays. Ces milices ont reçu le label « groupe de citoyens conscients » et opèrent dans le fameux « triangle sunnite » [2]. La « Brigade Bagdad » est un groupe emblématique de ce type, formée de 4000 hommes qui opèrent dans le tristement célèbre village d’Abu Ghraib [3].

Chacun de ces « citoyens conscients » reçoit une solde de 300 dollars par mois, tandis que les cheikhs auxquels ils sont inféodés reçoivent plus de 100 000 dollars pour rendre possible l’action militaire de leurs sujets en les organisant dans ces brigades. Les tâches de tels corps armés vont de la surveillance des quartiers au désamorçage des explosifs posés par la résistance.

Selon le Pentagone, les milices sunnites comptent 70 000 hommes (soit 50% des effectifs de l’armée régulière irakienne, également armée et soutenue par les Etats-Unis). Tous ne sont pas enregistrés par l’armée d’occupation, mais même s’ils l’étaient, leur rétribution ne représenterait que 21 millions de dollars par mois : une bagatelle, si l’on considère que cette guerre coûte 8250 millions de dollars par mois aux Etats-Unis…

Bien que le nombre d’attaques contre les forces d’occupation ait diminué, les risques d’une guerre civile à grande échelle ont augmenté. A Bagdad, la question se pose de manière différente : combien de temps s’écoulera-t-il avant que les milices sunnites tournent leurs armes contre leurs voisins chiites et que se produise un autre épisode (très violent) d’épuration « ethnique » ? Nul ne s’avise à répondre, parce que le nombre de miliciens – et par conséquent de vengeances et de dettes de sang à régler – a augmenté de manière alarmante durant ces derniers mois.

Aucun succès stratégique en vue

Dans La richesse des nations, Adam Smith rappelle l’aphorisme de Cicéron : « l’argent sans restriction c’est le nerf de la guerre ». Mais bien que le Pentagone puisse gagner du temps en payant les tribus sunnites, les marchés financiers internationaux ne paraissent pas convaincus que l’achat de milices puisse « stabiliser l’Etat irakien naissant ». L’indicateur clé de ce septicisme, ce sont les obligations émises par le gouvernement fantoche de Bagdad. Elles l’ont été en dollars états-uniens pour une valeur de 2660 millions de dollars et arrivent à échéance en 2028. Ces titres font l’objet de transactions sur les marchés internationaux et l’évolution de leurs cotations, selon la base de données financières de Blomberg, permet d’évaluer leur comportement.

Sur les marchés secondaires, la valeur des obligations irakiennes dépend de la probabilité d’un moratoire et de la valeur future de leur courbe de rendements. Leur prix relatif s’est effondré sur tous les marchés, tandis que la probabilité perçue d’une cessation de paiements augmentait de 40% depuis le milieu de l’année passée. Ce fait est synonyme de banqueroute pour l’Etat fantoche de Bagdad. Les marchés financiers ont saisi quelque chose.

Lincoln [4] l’avait dit : « La meilleure manière de détruire ses ennemis est de les transformer en amis ». Une bonne réflexion. Mais Lincoln n’a pas dit qu’il fallait les transformer en mercenaires.

P.-S.

* Initialement paru dans La Jornada du 16 janvier 2008. Traduction Hans-Peter Renk. Paru en français dans le périodique suisse « solidaritéS » n°121 (23/01/2008), p. 7.

Notes

[1De la création de l’Etat irakien par la Grande-Bretagne, dans les années 1920, jusqu’à la chute de Saddam, le pouvoir est resté pour l’essentiel aux mains des sunnites (l’un des deux grands courants de l’Islam), bien que la majorité de la population soit de confession chiite.

[2Région du centre de l’Irak, entre le Kurdistan (au nord) et les régions majoritairement chiites (au sud).

[3Connu pour sa prison, où les mauvais traitements ont été rendus publics grâce à des photos prises par les tortionnaires eux-mêmes.

[4Abraham Lincoln, président des Etats-Unis durant la guerre de Sécession (1861-1865) contre le Sud esclavagiste. Il fut assassiné quelques jours après la chute de la Confédération sudiste par l’acteur John Wilkes Booth (sympathisant sécessionniste).

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