Reportage

Au Tibet, des moines ont défié le régime chinois au coeur de Lhassa

PÉKIN CORRESPONDANT

Les manifestations de centaines de moines de grands monastères de Lhassa dans les rues de la capitale tibétaine, lundi 10 et mardi 11 mars, représentent un sérieux motif d’inquiétude pour le régime chinois. Pékin redoute en effet par-dessus tout que la période pré-olympique ne fournisse le prétexte à ses adversaires d’attirer l’attention sur le manque de respect des droits de l’homme en République populaire.

Les incidents de ces derniers jours sont sans précédent depuis 1989, année où fut décrétée la loi martiale dans Lhassa, la capitale de la « Région autonome du Tibet », après plusieurs jours de violentes manifestations. Lundi, de 300 à 400 moines du grand monastère de Drepung, situé à moins d’une dizaine de kilomètres du centre-ville, ont défilé dans les rues pour finir par s’asseoir en un groupe compact dans une artère de la ville.

Mardi, après l’arrestation de certains d’entre eux, plus d’un demi-millier de moines ont de nouveau organisé une manifestation, demandant la libération de leurs « frères » appréhendés la veille. Cette deuxième journée a été la plus violente, les forces de sécurité dispersant les manifestants en tirant des grenades lacrymogènes.

Les témoignages relayés par Radio Free Asia et certains touristes qui ont publié des comptes rendus de la manifestation sur leurs blogs, montrent que les moines ont évité la plupart du temps de scander des slogans demandant l’indépendance du Tibet.

Les premiers défilés de lundi, qui coïncidaient avec le 49e anniversaire de la fuite de Lhassa du dalaï-lama après un soulèvement manqué de la population de la ville, avaient pour but de demander la libération de moines emprisonnés en 2007. En octobre 2007, après que le président américain George Bush eut remis la médaille d’or du Congrès au dalaï-lama à Washington, des moines de Drepung avaient repeint des murs du monastère pour célébrer l’événement. Les autorités chinoises avaient arrêté un certain nombre des religieux.

Plus tard dans la journée de lundi, plusieurs moines d’un autre monastère important, celui de Sera, se sont réunis devant le Jokhang, la « cathédrale » de Lhassa.

Des touristes qui ont assisté à l’événement racontent que ces moines « formaient un cercle silencieux autour de la police », qui, dans un premier temps, n’a pas été en mesure de procéder à des arrestations.

Certaines sources relayées par des spécialistes du Tibet indiquent que les autorités chinoises n’auraient pas choisi la confrontation au début des manifestations, laissant même les moines de Drepung organiser leur « sit-in » durant huit heures.

Ce n’est que mardi matin, après la marche vers Lhassa de 600 moines de Sera, que les policiers et les paramilitaires de la Police armée populaire ont décidé de disperser manu militari les manifestants. Mercredi, des incidents ont été signalés autour d’un troisième complexe monastique, celui de Ganden.

Des sources émanant de la communauté tibétaine en exil en Inde font état d’autres manifestations en début de semaine dans trois autres monastères dont l’un situé dans la province voisine du Qinghaï.

A Pékin, un porte-parole du ministère chinois des affaires étrangères a confirmé, mardi, que Lhassa avait été le théâtre de manifestations « illégales et menaçant la stabilité sociale ».

* Article paru dans le Monde, édition du 14.03.08. LE MONDE | 13.03.08 | 14h31.


 L’Inde interrompt une marche de Tibétains vers la Chine

La police indienne a arrêté, jeudi 13 mars, cent Tibétains exilés dans le nord de l’Inde, qui marchaient vers le Tibet pour manifester contre la répression chinoise dans ce territoire. « Nous avons interpellé cent personnes », a confirmé Atul Fulzele, officier de la police de l’Etat septentrional de l’Himachal Pradesh. A l’aube, une centaine de policiers ont appréhendé les marcheurs, les ont entassés dans des autobus et les ont renvoyés vers Dharamsala, la ville indienne qui fait office de « capitale » des Tibétains en exil.

Les manifestants avaient quitté Dharamsala lundi avec l’intention de franchir la frontière qui sépare l’Inde et la Chine. La marche avait repris mardi après une première tentative de la police indienne de l’interrompre. « Quelle que soit l’action des autorités (indiennes), cette marche va se poursuivre », a déclaré un porte-parole du Congrès de la jeunesse tibétaine, une organisation plus radicale que le dalaï-lama. Le chef de ce groupe, Tsewang Rinzin, a averti que ses coreligionnaires retenus par la police indienne « engageraient une grève de la faim si leur détention devait se prolonger ». - (AFP.)


 Le dalaï-lama dénonce la répression « inimaginable » de Pékin au Tibet

PÉKIN CORRESPONDANT

Le dalaï-lama a prononcé, lundi 10 mars, depuis la ville indienne où il est en exil, un discours d’une rare virulence contre le régime de Pékin à l’occasion du 49e anniversaire de sa fuite de Lhassa, qu’il avait dû quitter précipitamment en 1959 après un soulèvement manqué de la population de la capitale tibétaine contre l’armée d’occupation chinoise.

Contrastant avec son approche habituellement plus conciliante à l’égard de la Chine, le chef de l’Eglise tibétaine a dénoncé une « répression continuelle » par les forces de sécurité du régime et des « violations énormes et inimaginables des droits de l’homme », le tout s’accompagnant « de la négation de la liberté religieuse et de la politisation des questions religieuses ».

Au même moment, illustrant ce regain de tension autour de la question tibétaine, environ soixante-dix moines ont été arrêtés lundi à Lhassa, après avoir pris part à deux petites marches commémorant le soulèvement de 1959. Selon la radio américaine Radio Free Asia, la plus importante procession a mobilisé quelque trois cents religieux qui ont tenté de rejoindre le centre-ville à partir du monastère de Drepung, situé en périphérie de Lhassa. Les forces paramilitaires chinoises étaient déployées mardi dans la cité pour la seconde journée consécutive.

Le discours de Sa Sainteté Tenzing Gyatso, 72 ans, 14e dalaï-lama et Prix Nobel de la paix 1989, s’inscrit dans ce contexte crispé. Le chef tibétain semble désormais découragé après avoir inlassablement répété - au risque de s’attirer les critiques de jeunes Tibétains en exil pour lesquels sa politique trop « molle » n’a pas porté ses fruits - que « le Tibet fait partie de la Chine » et qu’il est prêt au dialogue avec Pékin : « Depuis la reprise de contacts directs en 2002 entre le gouvernement en exil tibétain et le gouvernement chinois, aucun changement positif ne s’est produit au Tibet, a-t-il regretté. Les autorités chinoises continuent d’agir de manière que l’on peut qualifier de comportement inhumain. »

« GÉNOCIDE CULTUREL »

Le dalaï-lama, qui n’a cessé de dénoncer le « génocide culturel » en cours sur le Toit du monde, a mis de nouveau l’accent sur le fait que « la langue, les coutumes, les traditions du Tibet sont en train de disparaître », tandis que l’augmentation de la population non tibétaine d’ethnie chinoise han « a réduit les Tibétains à une insignifiante minorité dans leur propre pays ».

Le chef du gouvernement en exil, qui siège dans la petite ville himalayenne de Dharamsala (Inde), a cependant affirmé qu’il approuvait la tenue en Chine des Jeux olympiques. Il a par ailleurs affirmé qu’il était déterminé à poursuivre sa politique modérée « de la voie du milieu ». Mais les autorités chinoises ont toujours choisi d’ignorer ces ouvertures du dalaï-lama, ne cessant de fustiger ses velléités « séparatistes ».

La communauté tibétaine en exil a commencé par ailleurs à se mobiliser, cinq mois avant le début des Jeux de Pékin que certains dissidents perçoivent comme l’occasion d’attirer l’attention sur les questions des droits de l’homme en Chine. Partis lundi de Dharamsala dans l’intention de passer clandestinement au Tibet et d’organiser une marche symbolique dans leur pays d’origine, une centaine d’exilés tibétains ont été arrêtés dans leur progression par la police indienne. Mais l’un de leur porte-parole a indiqué qu’ils poursuivraient leur marche.

* Article paru dans le Monde, édition du 12.03.08.

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