Pékin veut montrer que le Tibet est sous contrôle

PÉKIN CORRESPONDANT

Le pouvoir chinois multiplie les initiatives pour démontrer qu’il contrôle la situation au Tibet alors qu’une cinquantaine de villes situées dans la « Région autonome » et dans des zones limitrophes auraient été le théâtre d’émeutes ou de manifestations depuis le 14 mars.

Les autorités chinoises, inquiètes et ultrasensibles à toute critique internationale, ont réagi avec mauvaise humeur aux propositions du ministre français des affaires étrangères, Bernard Kouchner, qui a suggéré que Nicolas Sarkozy devrait rencontrer le dalaï-lama. Un porte-parole du ministère des affaires étrangères, Qin Gang, a réitéré la version officielle selon laquelle la Chine « s’oppose résolument à tout contact que ce soit entre le dalaï-lama et n’importe quel pays ».

La diplomatie française tente de proposer ses bons offices au gouvernement chinois en évoquant la possibilité que Paris puisse jouer un rôle de médiateur dans la perspective d’ouvertures de négociations entre Pékin et le dalaï-lama. Le président français a cependant déclaré mardi que, en ce qui concerne un éventuel boycottage de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Pékin, « toutes les options restent ouvertes ». M. Sarkozy a laissé entendre que les décisions qu’il prendra dépendront de l’attitude du Pékin et de la façon dont la Chine gère la crise au Tibet. Une telle position irrite profondément le gouvernement chinois. « Nous devons nous en tenir à l’esprit olympique et ne pas politiser les jeux », a mis en garde le porte-parole chinois.

Pour la première fois, le président américain, George Bush, est intervenu, mercredi 26 mars, en téléphonant au président chinois, Hu Jintao, pour l’encourager « à engager un dialogue substantiel avec des représentants du dalaï-lama et à permettre l’accès (au Tibet) aux journalistes et aux diplomates ».

Soucieux de montrer à l’opinion internationale que la situation est normalisée à Lhassa, capitale de la « Région autonome du Tibet », le gouvernement chinois a tenu à embarquer 26 journalistes étrangers dans un voyage de presse bien encadré. Au lendemain de son arrivée à Lhassa, mercredi, le groupe a été le témoin d’un incident exceptionnel et sans précédent dans les annales de la mise en scène médiatique de la République populaire de Chine. Dans le temple du Jokhang, l’un des lieux les plus sacrés de la religion bouddhiste tibétaine, entre 50 et 60 moines ont osé organiser une petite manifestation devant les journalistes. Interrompant le responsable chinois qui donnait la version officielle des récentes émeutes, ils l’ont accusé de mensonges avant de scander : « Nous voulons la liberté, nous voulons le dalaï-lama ». Le groupe de journalistes a été prestement invité à quitter les lieux.

Dans la vieille ville, épicentre des émeutes du 14 mars, ils ont pu se rendre compte de l’ampleur des destructions : boutiques brûlées, odeur de fumée, quartiers bouclés par le maillage serré des forces de sécurité où seuls les résidents peuvent pénétrer après avoir montré leurs papiers aux policiers. Les journalistes étrangers n’ont cependant quasiment pas pu interroger des Tibétains et quand ils y sont parvenus, ces derniers ont aussitôt été questionnés par des policiers en civil. Le Financial Times rapporte la supplique d’un instituteur qui a réussi à glisser au correspondant britannique : « S’il vous plaît, aidez-nous ! » Les journalistes ont également été frappés par le fait que, dans les quartiers à majorité chinoise Han, la vie a repris et semblait suivre un cours normal. Le Potala, l’ancien palais du dalaï-lama transformé en musée, a été rouvert et mercredi, « deux douzaines de touristes et 75 pèlerins » ont pu le visiter, rapporte Chine nouvelle.

En début de semaine, le ministre de la sécurité publique, Meng Jianzhu, s’est rendu à Lhassa en compagnie d’une délégation de hauts responsables de l’armée, de la police et des affaires religieuses. Pour Pékin, il importe de démontrer que les autorités ont été en mesure de rétablir l’ordre. M. Meng a cependant déclaré que « la situation de la bataille contre les séparatistes reste critique ». Il a appelé à un plus grand contrôle des bouddhistes tibétains, promettant que « l’éducation patriotique serait renforcée dans les monastères ». Ce qui signifie que les moines devront, entre autres, rédiger des textes de dénonciation de la « clique » du dalaï-lama.

Le régime chinois fait tout son possible pour insister sur le côté ethnique de l’émeute du 14 mars. Si Pékin exploite cette facette des violences, des témoins indépendants ont effectivement confirmé que les émeutiers tibétains s’en étaient pris avec violence aux Chinois han et hui (musulmans). Sur les vingt morts, bilan officiel diffusé par Pékin, la plupart seraient, selon les autorités, des immigrés chinois han ou hui. Le gouvernement en exil du dalaï-lama, basé en Inde, continue d’affirmer que 140 personnes sont mortes, victimes de la répression des forces de sécurité.

A Pékin, certains observateurs en contact avec les autorités font remarquer que ces dernières ne peuvent accepter le fait que les réactions internationales passent sous silence le caractère ethnique des premiers troubles. Ces mêmes observateurs racontent aussi qu’au plus haut niveau du régime, l’inquiétude est forte et les réactions épidermiques, après toute déclaration, condamnation ou proposition par des responsables occidentaux.

Bruno Philip


CHRONOLOGIE

14 MARS :

émeutes à Lhassa, capitale de la Région autonome du Tibet. Les troubles s’étendent à l’extérieur de la région.

16 MARS :

à Dharamsala (Inde), le dalaï-lama fait part de son inquiétude sans appeler à un boycottage des Jeux olympiques de Pékin.

18 MARS :

le premier ministre chinois, Wen Jiabao, accuse « la clique du dalaï-lama » d’avoir fomenté les troubles.

26 MARS :

les autorités chinoises annoncent que 280 émeutiers se sont rendus à Lhassa et que 381 autres ont fait de même dans la préfecture d’Aba (province chinoise du Sichuan).

* Article paru dans le Monde, édition du 28.03.08. LE MONDE | 27.03.08 | 16h06 • Mis à jour le 27.03.08 | 16h06.


Les émeutes au Tibet auraient fait 135 morts et plus d’un millier de blessés

La guerre des bilans après les troubles à Lhassa se poursuit entre les autorités tibétaines et Pékin. Selon le président du Parlement tibétain en exil, qui dit s’appuyer sur « des sources fiables » sur place, la répression des émeutes a fait 135 morts et plus de 1 000 blessés depuis le 10 mars. Depuis le Parlement de Bruxelles où il était en visite, Karma Chophel a également fait état de « beaucoup d’autres » morts non confirmées et d’au moins 400 arrestations.

De son côté, la Chine maintient un bilan de 19 morts et un nombre indéterminé de blessés. Pékin a également affirmé, mercredi, que 660 personnes impliquées dans les mouvements de protestation s’étaient rendues aux autorités depuis deux semaines à Lhassa et dans la province du Sichuan, sans que l’on sache si c’était une démarche volontaire ou encore s’ils allaient être formellement inculpés.

« UN INCIDENT VIOLENT SÉCESSIONNISTE PLANIFIÉ »

Alors que Karma Chophel doit se rendre, jeudi, au siège du Conseil des droits de l’homme, à Genève, la pression des pays européens sur la Chine, et notamment de la France, s’est fait plus forte cette semaine. Nicolas Sarkozy, son ministre des affaires étrangères, Bernard Kouchner, et sa secrétaire d’Etat aux droits de l’homme, Rama Yade, sont intervenus publiquement pour demander à Pékin de la « retenue » et n’ont pas écarté la possibilité d’un boycott de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques. M. Chophel en a profité pour appeler l’ensemble des leaders européens à « ne pas transiger avec la morale pour avoir de bonnes relations commerciales avec la Chine ».

« Tout pays ayant un point de vue objectif et impartial devrait comprendre et soutenir les mesures prises par la Chine pour maintenir la stabilité sociale et protéger la vie des gens et les biens », a rétorqué, mercredi, le ministère des affaires étrangères chinois, selon l’agence Chine nouvelle. Pékin a à nouveau affirmé que « les émeutes de Lhassa constituent un incident violent sécessionniste planifié et encouragé par le groupe du dalaï-lama », refusant de répondre directement aux critiques de la communauté internationale.

Au Tibet et dans les provinces limitrophes, la présence de forces chinoises est toujours aussi importante. La surveillance des monastères bouddhistes a été renforcée et la police multiplie les fouilles de foyers à la recherche de suspects. Des témoins cités par Associated Press affirment que des troubles ont lieu quotidiennement dans ces régions. Dans la province du Qinghai, des centaines de personnes ont manifesté avant d’être dispersées violemment par la police. « Ils ont frappé des moines, ce qui aura pour seule conséquence de mettre en colère les gens ordinaires. Ils emmènent et interrogent toute personne qui a assisté aux manifestations », a affirmé un témoin ayant eu connaissance de ces événements, cité par Reuters. « Les prisons sont remplies. Les détenus sont incarcérés dans des prisons situées dans des districts à l’extérieur de Lhassa. »

DES JOURNALISTES AUTORISÉS À ACCÉDER AU TIBET

Pour la première fois depuis le début de la crise, la Chine a autorisé un groupe de vingt-six journalistes étrangers à entrer dans la capitale pour constater les dégâts et interroger les habitants pendant deux jours, selon les médias chinois. Le degré de liberté dont bénéficieront ces journalistes pour se déplacer dans la ville reste inconnue. Jusque-là, la zone comprenant le Tibet et ses provinces avoisinantes était interdite à l’ensemble de la presse, mis à part les organes officiels du Parti communiste. Selon un journaliste d’Associated Press qui fait partie du groupe, les journalistes sont arrivés à bord d’un bus, traversant trois barrages routiers entre l’aéroport et le centre-ville. Des policiers étaient visibles à presque tous les coins de rue et des militaires armés étaient postés devant les bâtiments administratifs de la capitale tibétaine.

* LEMONDE.FR avec AFP, Reuters et AP | 26.03.08 | 20h12 • Mis à jour le 27.03.08 | 08h19.

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