Forces productives et progrès dans la pensée de Karl Marx

Sommaire

Introduction ... 2

Première partie

LES CONCEPTS... 4

I ) TROIS APPROCHES : Mouvement historique,
Relations avec la totalité, Contenu matériel... 5

II ) LA NATURE DU PROGRES... 9

III ) LE MOUVEMENT DE L’HISTOIRE ... 16

IV ) LE CARACTERE COMPLEXE DU CONCEPT DE FORCES
PRODUCTIVES... 20

a) les moyens de production : nature, matières
premières, outillage... 21

b) les connaissances des hommes : les forces
productives de la science... 23

c) les producteurs et leur organisation... 25

deuxième Partie

FORCES PRODUCTIVES, NATURE ET SOCIETE... 27

I ) RAPPORTS AU SEIN DE LA SOCIETE... 28

II) RAPPORTS ENTRE SOCIETE ET NATURE
LES LIMITES DE MARX ET ENGELS .......................................... 30

III ) RAPPORTS ENTRE SOCIETE ET NATURE :
LA RICHESSE DES CONCEPTS... 31

a ) Le mérite des physiocrates... 31

b ) Destruction du milieu naturel par le progrès
capitaliste... 34

c ) La théorie de Marx à l’épreuve d’une critique
écologiste de la production... 35

troisième partie

PROGRES ET FORCES PRODUCTIVES
SOUS LE REGNE DU CAPITAL... 40

I ) LA NAISSANCE DU MODE DE PRODUCTION CAPITALISTE

Séparation entre travailleurs et moyens de travail... 41

Le développement du capital marchand... 41

L’expansion de la production... 42

l’accumulation primitive... 44

II ) Le changement social et les illusions du progrès... 46

III ) VALEUR D’ECHANGE ET VALEUR D’USAGE... 49

IV ) POUSSEE VERS LE DEVELOPPEMENT DES FORCES PRODUCTIVES 51

a ) L’action sur le coût de la force de travail... 51

b ) L’action sur la productivité du travail... 52

La coopération... 53

Le progrès technique... 54

La qualification... 55

V ) LE CARACTERE CHAOTIQUE DU DEVELOPPEMENT DES FORCES PRODUCTIVES... 58

- Une contradiction périodique... 58

- Une contradiction historique... 60

CONCLUSION

Le capitalisme comme progrès

Le dépassement progressiste du capitalisme... 63


La pensée de Marx est souvent considérée comme un pur produit du XIXe siècle, datée, et non pertinente pour une époque comme la nôtre. Marx lui même ne considérait-il pas que tout système d’explication du monde prend sa source dans les conditions sociales de l’époque où il nait ?

Lire Marx aujourd’hui implique donc, non seulement une appréciation sur son œuvre elle même, mais aussi sur le monde dans lequel nous vivons ; si ce monde a vraiment changé, alors le système d’explication conçu au XIXe siècle n’a plus cours. Tel n’est pas le point de vue exposé dans cette étude : Marx a expliqué la genèse et le fonctionnement du capitalisme, et le capitalisme est plus que jamais le système économique mondial. Il est vrai que le développement contemporain du capitalisme parait contredire la pensée de Marx sur plusieurs points : par sa longévité que Marx n’avait probablement pas imaginée ; par sa capacité à assurer à une partie de la classe ouvrière occidentale une réelle amélioration de ses conditions d’existence, du moins à l’échelle des générations successives ; par la transformation du salariat qu’il a générée ; enfin, la crise écologique mondiale qui se manifeste parait mettre en cause non seulement le fonctionnement du capitalisme, mais aussi tout système de production de masse. Mais les catégories telles que le salariat, la marchandise, l’argent, restent des catégories déterminantes des rapports entre les hommes et l’explication marxienne de leur fonctionnement a, de ce fait, la même pertinence qu’au moment de l’écriture du Capital. Nous pouvons, grâce à ce que notre époque a révélé du fonctionnent du capitalisme et du système productif dans son ensemble, interroger la théorie qui le décrivait au siècle dernier. De ce point de vue, cette théorie nous apparaitra, par certains aspect, datée, ancrée dans une époque qui pour une part n’est plus la nôtre.

Parce qu’il donnait à la théorie l’objectif non pas d’interpréter, mais de changer le monde, la pensée de Marx est l’une des plus commentées et controversées qui soit. En effet, l’enjeu est d’importance. L’exposé qui va suivre, comme tout exposé sur Marx entre automatiquement en opposition, en relation ou en résonnance avec d’autres lectures de Marx. Notre époque est marquée non seulement par un capitalisme transformé, mais aussi par la faillite de systèmes politiques se réclamant de la théorie de Marx. Je ne ferai que très peu référence au « marxisme » car cette notion a l’inconvénient majeur non de la diversité des interprétations (ce qui en philosophie serait plutôt source de richesse), mais d’avoir été le véhicule d’idéologies d’Etats, de logiques de pouvoir bureaucratique, antithèse absolue de toute philosophie, de toute théorie. Cependant, n’étant pas en dehors du temps, j’apparaîtrai, par mon adhésion à la méthode de Marx, moi même comme un marxiste, avec ce que ce terme signifie de distance crée, entre l’auteur et la lecture contemporaine de son œuvre, par les commentaires, les interprétations, voire les « applications » de celle ci.

Aucun souci de neutralité ne m’anime : mon parti pris consiste à « prendre au mot », à considérer à priori comme pertinentes les catégories élaborées par Marx, à interpréter l’exposé qu’il en a fait non pas comme une prophétie mais comme une méthode, et parfois à vérifier la possibilité de fonctionnement de ces catégories à l’époque contemporaine. Ces catégories sont toujours, dans l’exposition qu’en fait Marx, mises en rapport avec la totalité de sa démarche. Sa pensée ne procède pas par définition des concepts mais par leur mise en relation : par conséquent, les concepts de progrès et de forces productives devront être compris à travers le mouvement historique et l’analyse économique des rapports sociaux. Cela me conduira à l’exposition de certaines parties de la théorie, celle ci conçue comme un tout. L’exploration de l’œuvre de Marx est rendue d’autant plus nécessaire qu’à aucun moment celui ci ne consacre de texte spécifique aux notions de « progrès » ou de « forces productives », alors qu’il a consacré des chapitres à l’argent, la valeur, la baisse du taux de profit, le salaire etc.. Mais le cadre limité dans lequel je me situe ne me permettra probablement pas d’aller plus en avant qu’une série de pistes de réflexion ouvertes, avec ce que cela implique d’inachèvement.

L’étude qui suit est organisée autour de trois approches : la première partie sera un essai de précision des concepts dans ce qu’ils ont de plus général, à travers une étude incluant diverses situations historiques. La deuxième partie envisage le développement des forces productives dans le cadre des rapports entre société et nature. La troisième partie étudiera la formation et le fonctionnement du mode de production capitaliste sous l’angle du développement des forces productives, des potentialités ou des réalisations progressistes que cela induit et des phénomènes régressifs qui lui sont liés.

 Première partie : LES CONCEPTS

I ) Trois approches :

Mouvement historique,
Relations avec la totalité,
Contenu matériel

Plusieurs passages des œuvres de Marx présentent cette étonnante capacité à rassembler en peu d’espace une problématique complexe et à développer les rapports entre les concepts fondamentaux. Tel est le cas du passage suivant des « Grundrisse » qui introduira, mieux que tout commentaire, notre propos. Il se situe dans le chapitre de « la baisse tendancielle du taux de profit » et fait suite à un exposé quasi arithmétique de ce mécanisme.

"Cette diminution du taux de profit est fonction : 1°) De la force productive déjà existante qui constitue la base matérielle pour une nouvelle production, ce qui implique un développement considérable des ressources scientifiques ; 2°) De la diminution de cette part du capital déjà produit qui doit être échangé contre du travail immédiat(..) 3°) De la grandeur du capital en général, le capital fixe y compris. Celà implique l’extrême développement du commerce, des opérations d’échange et du marché ; l’universalisation du travail simultané ; des moyens de communication etc. ; des fonds de consommation nécessaires pour mettre en œuvre ce processus gigantesque (nourriture, logement pour les travailleurs etc.). Cela étant : la force productive déjà existante et acquise sous la forme de capital fixe, les conquêtes de la science, le sort des populations etc., bref les immenses richesses et les conditions de leur reproduction dont dépend le plus haut développement de l’individu social et que le capital a créées dans le cours de son évolution historique - cela étant on voit qu’à partir d’un certain point de son expansion, le capital lui même supprime ses propres possibilités. Au delà d’un certain point, le développement des forces productives devient une barrière pour le capital ; en d’autres termes, le système capitaliste devient un obstacle pour l’expansion des forces productives du travail. Arrivé à ce point, le capital ou plus exactement le travail salarié, entre dans le même rapport avec le développement de la richesse sociale et des forces productives que le système des corporations, le servage, l’esclavage et il est nécessairement rejeté comme une entrave. La dernière forme de servitude que prend l’activité humaine - travail salarié d’un côté et capital de l’autre - est alors dépouillée et ce dépouillement lui même est le résultat du mode de production qui correspond au capital. Eux même négation des formes antérieures de la production sociale asservie, le travail salarié et le capital sont à leur tour niés par les conditions matérielles et spirituelles issues de leur propre processus de production. C’est par des conflits aigus, des crises, des convulsions que se traduit l’incompatibilité croissante entre le développement créateur de la société et les rapports de production établis. L’anéantissement violent du capital par des forces venues non pas de l’extérieur, mais jaillies du dedans, de sa propre volonté d’auto conservation, voilà de quelle manière frappante avis lui sera donné de déguerpir pour faire place à une phase supérieure de la production sociale. (Karl Marx, Principes d’une critique de l’économie politique, Economie T.2, P. 272, Bibliothèque de la Pleiade, 1972)

La réalisation des potentialités d’une époque, le dépassement ultime de ses contradictions dans une nouvelle époque historique où dominent de nouveaux rapports de production, voilà ce qui constitue la trame du progrès de l’humanité. C’est vrai pour le capitalisme comme pour les stades qui lui ont été antérieurs. Le moteur de ce développement historique, le moteur du progrès c’est le développement des forces productives : progrès et forces productives se définissent en premier lieu dans une approche historique.

Un deuxième type d’approche peut se faire en terme de contenu : Quelle réalité matérielle, concrête, peut être investie dans les concepts de progrès et de forces productives.

Les forces productives peuvent être décomposées dans le texte cité selon trois directions : la base matérielle (machines et matières premières investies), les acquis scientifiques, la société humaine. Nous serons amenés dans nos développements à examiner ces trois termes de l’analyse. La base matérielle apparaîtra dans d’autres textes dans la dimension du rapport à la nature. Les connaissances scientifiques devront être décrites non seulement du point de vue de leur ampleur mais aussi de leur diffusion ce qui nous conduira à poser la problématique de la qualification et de la déqualification des travailleurs. Quant à la société humaine elle est constitutive des forces productives du point de vue à la fois quantitatif de croissance de la population et du point de vue de son organisation : Le commerce, les échanges, l’universalisation du travail simultané.

Le progrès n’est pas nommé de manière explicite dans ce texte mais il y est fait référence à des valeur positive, à des objectifs considérés comme désirables : d’une part le développement des forces productives que permet le capitalisme crée la richesse dont dépend « le plus haut développement de l’individu social » ; d’autre part le capitalisme, comme les autres stades de développement des sociétés (servage et esclavage) est condamné par ses propres contradictions à céder la place à un nouveau mode de production qui leur sera supérieur. Il constitue « la dernière forme de servitude » que prend la société humaine. En disant que le développement social de l’individu et la fin de toute servitude sont des objectifs désirables pour l’humanité, au delà des particularités historiques, Marx situe la problématique des fins au delà de la morale, car pour lui la morale n’est que la production de chaque société spécifique. Il existerait des valeurs universelles, qui transcendant les particularités historiques de chaque société pourraient revêtir une teneur propre, être soutenues par un contenu matériel qui pourrait être transmis, dans certaines conditions, d’un groupe humain à un autre.

La troisième approche, parallèle à l’approche historique et à la recherche d’un contenu matériel sous jacent aux concepts pourrait être qualifié, dans un vocabulaire contemporain, d’approche structurale (à condition faire fonctionner ce concept de structure dans deux dimensions : historique et fonctionnelle). Marx aurait parlé de totalité constituée ou de totalité organique. Dans les développements de Marx, c’est toujours dans son rapport à une totalité que chaque terme prend son sens : la totalité c’est dans le passage cité le mode de production capitaliste. Alors, les forces productives apparaissent sous plusieurs rapports : Comme point de départ du mouvement du capital ; sa puissance dépend, par exemple, « du degré de développement des ressources scientifiques ». Comme aliment du capital ; les forces productives du travail deviennent forces productives du capital par assimilation à celui ci, et c’est un véritable processus organique qui est à l’œuvre, dans lequel le capital fixe est constamment régénéré, devient un travail matérialisé « doué d’un semblant de vie ». Comme produit du capital : Au cours de son développement historique le capital « a créé d’immenses richesses ». Comme moteur de contradictions irrémédiables du capital : La baisse tendancielle du taux de profit est un véritable mécanisme fondé sur le rapport du capital fixe (machines et matières premières) à la quantité de travail mise en œuvre ; la croissance du premier est nécessairement la plus rapide du fait qu’il assimile en permanence la force productive du travail en son sein. Enfin, les forces productrices de l’ancien mode de production léguées au capital, développées grâce à son action peuvent être considérées comme la base sur laquelle se construira la société future. Le capital étant un mode de production historiquement daté, les forces productives constituent d’une certaine façon ce qui survivra à son anéantissement.

Le terme lui même de force productives doit être pris dans sa complexité. (je fais référence ici à la problématique développée par Jean Pierre Lefebvre « les deux sens de Forces Productives chez Marx » in La Pensée n°209, 1979) Le singulier dans « la force productive du travail » n’est pas l’élément simple d’un pluriel (les forces productives). Il indique plutôt, sous la forme d’un rapport entre capital et travail une catégorie économique comme peut le suggérer la notion de productivité du travail. les forces productives (sans adjectif) font référence en même temps à la catégorie économique et à la réalité matérielle telle que nous l’avons évoqué plus haut. L’emploi des termes : forces productives du travail et forces productives sous la forme de capital fixe se situent dans l’exposé de l’opposition capital travail en évoquant non seulement des catégories économiques mais le combat de deux forces antagoniques, l’une étant l’expression de la vie bien réelle des travailleurs et l’autre issue du capital fixe « doué d’un semblant de vie ».

Il peut paraître hasardeux de chercher à intégrer la notion de progrès, notion historique par excellence, dans un rapport à une totalité constituée. Pourtant, le capitalisme a permis le développement d’une conscience historique sans précédent dans l’histoire des civilisations et cette conscience d’un progrès possible pour l’humanité, alimentée par la dynamique et par les contradictions du capital, devient un puissant facteur d’organisation et de lutte des travailleurs : syndicats, partis ouvriers et mouvements révolutionnaires trouvent leur fondement dans la conscience d’un présent inacceptable et d’un possible porteur d’une vie meilleure. Et si l’idée d’une autre société possible vient à s’estomper pour un temps, alors la lutte de la classe ouvrière s’en trouve entravée. Il peut être intéressant d’examiner dans quelle mesure l’expression organisée de la lutte des classes est une entrave au libre développement du capital dans la problématique de Marx.

Les trois dimensions (historique, matérielle-fonctionnelle et structurale), n’existent pas côte à côte mais sont envisagées simultanément dans le matérialisme historique. Si nous les séparons parfois c’est dans la logique (abstraite) d’un exposé qui ne veut pas se limiter à un résumé de la théorie.

II ) LA NATURE DU PROGRES

Tout en attribuant à la morale un caractère historique, propre à chaque société, en dénonçant violemment toute fétichisation des normes sociales, Marx n’adhère pas moins à des valeurs qui sont des finalités à l’échelle de l’histoire de l’humanité toute entière, qui transcendent sa propre définition de la morale. Toute son œuvre, même les exposés économiques les plus arides, comme la baisse tendancielle du taux de profit ou la loi de la valeur-travail, est empreinte des valeurs humanistes mises en opposition avec l’inhumanité du capital. Le livre III du Capital se termine par

« Avec son développement, cet empire de la nécessité naturelle s’élargit parce que ses besoins se multiplient ; mais en même temps se développe le processus productif pour les satisfaire. Dans ce domaine, la liberté ne peut consister qu’en ceci : Les producteurs associés -l’homme socialisé- règlent leurs échanges organiques avec la nature et les soumettent à leur contrôle commun au lieu d’être dominés par la puissance aveugle de ces échanges ; et ils les accomplissent en dépensant le moins d’énergie possible, dans les conditions les plus dignes, les plus conformes à leur nature humaine. Mais l’empire de la nécessité n’en subsiste pas moins. C’est au delà que commence l’épanouissement de la puissance humaine qui est sa propre fin, le véritable règne de la liberté qui, cependant, ne peut fleurir qu’en se fondant sur le règne de la nécessité. La réduction de la journée de travail est la condition fondamentale de cette libération. » (Le Capital, Pleiade, 1487-8).

Il y aurait donc une nature humaine ? Le jeune Marx écrivant Essai d’une critique de l’économie politique (1844) a une démarche philosophique dans laquelle il développait ce type de problématique. Dans cet article, il veut alors fonder l’économie Politique par une double critique : celle de la propriété privée et celle du travail aliéné. Le travail (non aliéné) lui apparaît comme « la véritable essence » de l’Homme et de l’Histoire, comme l’auto-création. La révolution communiste est le moyen pour le prolétariat d’abolir le travail aliéné et la propriété privée. Elle sera :

« la vraie solution à la contradiction entre l’essence et l’existence de l’Homme, le moment réel de l’émancipation et de la reprise de soi de l’Homme, l’achèvement de son unité essentielle avec la nature. »

Ce type de dialectique des fins et des moyens, représentant le communisme au service de l’Histoire, elle même au service de la véritable essence de l’homme, Marx allait l’abandonner à partir de « L’idéologie Allemande ». Voici en quels termes il pose ensuite le problème :

« Le mode de production de la vie matérielle domine en général le développement de la vie sociale, politique et intellectuelle. Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, c’est au contraire leur existence sociale qui détermine la conscience » (Critique de l’économie politique, Economie, T.I, Pléiade). Ce texte de Marx est de 1858

Dès lors, la référence de Marx à une nature humaine, telle qu’on la retrouve dans Le Capital n’est pas en rapport à une nature existante qu’il faudrait protéger ou découvrir, selon une problématique qui se situerait dans la continuité de Rousseau. La nature Humaine est à construire, c’est un but à atteindre, un projet pour l’humanité, la finalité du progrès. Mais elle n’est pas non plus autoréférentielle, vraie seulement pour chaque époque car l’objectif ne varie pas en fonction des réalités historiques et selon les particularités culturelles. Un certain nombre d’invariants en dessinent les contours.

Nous avons déjà évoqué la possibilité qu’existe « le plus haut développement de l’individu social ». Cette formule concentre une part de la définition de ce que serait la nature humaine à créer. Elle exclut un développement de l’espèce contradictoire au développement des individus et intègre le développement individuel dans une problématique sociale. Elle situe donc le projet humaniste à l’opposé de tous les systèmes politiques basés sur la négation de l’individu au profit d’un objectif qui le dépasse (la grandeur de la nation ou le bien être présumé des générations futures). Elle le situe également contre des visions qui conçoivent le développement contemporain de l’espèce humaine à travers un processus biologique, contre les courants de pensée qui interprètent les rapports sociaux selon la grille d’interprétation de l’évolution des espèces formulée par Darwin, la lutte pour la vie (darwinisme social).

Les conditions de ce développement sont données par l’accroissement de la richesse qui est sans précédents sous le régime du capital. Cette richesse accrue peut permettre une diversification des besoins des hommes et la quantité des objets disponibles transforme le sujet humain en le rendant sensible à une variété plus grande de sollicitations.

« La production ne fournit pas seulement au besoin une matière, elle fournit aussi à la matière un besoin. (...) L’objet d’art -comme tout autre produit- crée un public apte à comprendre l’art et à jouir de la beauté. La production ne crée pas seulement un objet pour le sujet mais aussi un sujet pour l’objet. » (Introduction générale à une critique de l’économie politique, Pléiade, T.I, P.245 ).

Cette nature humaine à réaliser est définie à contrario par son opposition à l’animalité qui la constitue et dont en même temps elle doit s’émanciper : Le capital s’approprie en permanence les richesses et empêche de ce fait les travailleurs de jouir des fruits de leur production. La seule richesse dont ils disposent c’est leur salaire dont la définition stricte est « ce que coûte la reproduction de leur force de travail ». L’ouvrier n’est pris en compte par le capitalisme que pour sa part animale, il est rémunéré pour la stricte reproduction de son aptitude au travail dans laquelle dominent les fonctions biologiques, les besoins en subsistances. A l’époque de Marx en Europe et aujourd’hui encore dans une grande partie du monde, ces besoins n’étant pas systématiquement couverts, l’homme au lieu de s’humaniser, s’abaisse vers l’animalité car il est amené à faire de ses besoins biologiques sa principale préoccupation.

Parallèlement à la satisfaction et à l’élargissement de ses besoins, l’extension de son champ d’activité constitue un moyen et un objectif pour la réalisation de l’Homme. Il dépasse, au cours de l’Histoire, l’horizon borné de la communauté locale et développe des liens de plus en plus universels jusqu’à la totalité du monde. Le capitalisme crée les conditions de cette universalité sans les réaliser pleinement :

« Celui ci (le système bourgeois achevé), bien que totalité, a ses propres présupposés, et son évolution vers la totalité consiste précisément en ce qu’il se subordonne tous les éléments de la société et crée ainsi les organes qui lui manquent. Le système devient ainsi historiquement une totalité et ce devenir constitue un moment de son processus, de son développement. » (Principes d’une critique, pléiade, P 233)

A contrario, la cause de la stagnation des sociétés asiatiques telles que les décrit Marx réside dans l’isolement des communautés villageoises, qui sont autant « d’atomes déconnectés ». L’Etat, dont la fonction essentielle réside dans le pillage sous la forme de rente foncière, n’en constitue pas un facteur unifiant, et le commerce n’y est que l’échange contrôlé par l’Etat des surplus de richesses qu’il a prélevées sur les communautés sous forme d’impôts et de rente foncière. (Maurice Godelier, Sur les sociétés précapitalistes, p. 39, Editions Sociales 1970).

« La parenté constitue la forme d’organisation la plus générale de l’ancien monde ». Par cette remarque dans l’Idéologie Allemande -Godelier P53- (en parfait accord avec les bases de l’anthropologie du XXe siècle), Marx veut mettre l’accent sur l’étroitesse du champ social que permet cette forme d’organisation. Les formes nouvelles qui vont se superposer à ces relations de parenté, les castes de l’Inde, les chefs de tribu, l’Etat, etc. , sont progressistes dans la mesure où elles élargissent ce champ social. Ainsi, bien qu’il soit arriéré au regard du monde moderne occidental, le système social Indien a
« contraint tous les conquerants barbares : Arabes, Turcs, Tartares, Mongols » à s’« hindouiser ». Seul l’envahisseur Anglais représentait un niveau supérieur de civilisation, inaccessible à celui de l’Inde qui n’avait pas permis le développement des entreprises privées et des associations volontaires de type occidental." (Grundrisse, cité par Godelier dans Sur les sociétés précapitalistes, P.37, Editions sociales, 1970)

Mais l’extension des relations sociales grâce au dépassement du cadre limité de la famille est en même temps un déchirement de la société. L’unité interne du monde primitif est brisée. Alors que les rapports sociaux (parenté, coutumes, religion, etc.) et les rapports de production fonctionnaient dans une unité originelle, la société se scinde en infrastructure et superstructure clairement séparées. La religion puis l’Etat se constituent comme instances distinctes de celles qui organisent la production des subsistances. Des classes sociales différentes se répartissent les fonctions : Pour les uns produire, et pour les autres administrer. Dès lors, l’inégalité devient avantageuse du point de vue du développement des forces productives et un phénomène cumulatif peut s’engager. La richesse sociale plus grande permet un degré supérieur de communauté, et la compétition sociale qui se développe d’autant plus que la société est plus différenciée fournit l’incitation majeure à la production de surplus. L’anthropologie contemporaine a mis en évidence le fait que la révolution néolithique si elle a constitué un grand bond en avant technologique et permis une avancée culturelle générale, elle a en même temps accru le temps de travail socialement nécessaire : il y a eu diminution et non pas augmentation des « loisirs » disponibles (voir notamment Sahlins, Age de pierre, âge d’abondance). Pour Marx, dans l’antiquité l’appropriation du sol implique l’appartenance à la communauté malgré l’existence d’une classe de propriétaire fonciers organisés militairement dans les villes.

« la perpétuation de la communauté a pour condition le maintient de l’égalité entre les paysans libres survenant à leurs propres besoins et dont le travail perpétue l’égalité. »

Marx a perçu la résistance de la société contre une division sociale aggravée, alors que celle ci peut nous apparaître à posteriori comme un « progrès ». Pierre Clastre a développé une telle problématique dans son œuvre d’ethnologue. Dans La société contre l’Etat (Minuit, 1974) il met en évidence les mécanismes politiques par lesquels la société primitive lutte contre tout ce qui peut la diviser et qui de cette manière pourrait devenir le fondement d’un Etat. Pour Clastre, la société sans Etat n’est pas définie par un manque de quelque chose qu’elle n’aurait pas su inventer, mais par son refus de se laisser diviser.

Pour Marx, la richesse dans la société antique n’est pas le but de l’activité productrice ; les activités artisanales et commerciales existent mais sont méprisées. Cependant, l’esclavage et le commerce, en se développant modifient radicalement l’ancienne base communautaire et sont le point de départ d’un nouveau développement (ce qui n’était pas le cas en Asie où le dépassement des anciens rapports de production trouvera une origine exogène dans la colonisation capitaliste). L’aboutissement de ce long processus est la société capitaliste qui présente à la fois la plus grande universalisation des rapports sociaux, le plus haut développement des forces productives, mais aussi la coupure la plus radicale qui soit entre l’individu concret et la totalité sociale. Cette inadéquation croissante au cours de l’Histoire entre individu et société, dont la base est la division de la société en classes, constitue le processus de l’aliénation. De l’individu non aliéné de la communauté primitive, mais dont le développement est restreint et l’horizon borné on arrive à l’individu totalement aliéné du monde capitaliste, mais qui vit entouré des plus grandes richesses jamais produites. « l’histoire du progrès technique raconte le triomphe de l’homme tandis que celle des sociétés raconte celle de ses aliénations successives » constate Pierre Fougeyrollas dans un saisissant raccourci. (P Fougeyrollas, Le marxisme en question, Seuil, 1959). L’aliénation croissante des hommes a été inséparable du progrès de l’humanité jusqu’à nos jours mais l’abolition de la division en classes de la société, que permettra le dépassement du mode de production capitaliste, conduira à la réconciliation de la personne humaine et de la société humaine, rendra non antagonique le développement de l’individu et de l’espèce. Ce développement aura pour fondement une grande abondance de biens matériels donc de possibilités de jouissances et une extension universelle, à l’échelle de la planète toute entière, des rapports sociaux.

Extension des rapports sociaux, accroissement des jouissances, développement de l’individu social sont trois critères de progrès au delà de toute morale (par ce que ce concept peut évoquer de limité) et qui semblent irréductibles à une Histoire. Ils donnent au contraire l’impression de situer le mouvement historique dans une sorte de téléologie qui fonderait un humanisme radical de la pensée de Marx. Et nombreux sont les passages qui intègrent des considérations humanistes dont le lien avec le développement « scientifique » n’est pas direct. Les passages indignés du capital sur les méfaits du colonialisme Anglais aux Indes ou sur la barbarie de l’accumulation primitive ne se fondent que sur la possibilité d’existence d’une condition humaine émancipée de cette barbarie.

Ces valeurs humanistes ne sont pas cependant exposées hors de toute base concrète. Marx était partie prenante du mouvement d’idées autour du concept d’évolution et il était un fervent admirateur de Darwin. Pour lui, non seulement l’histoire évolue mais progresse, et il décrit ce progrès comme individualisation croissante de la production, des échanges et de la vie sociale sous l’impulsion du développement des forces productives. Ce processus est contradictoire et inachevé. Par ailleurs, l’Homme n’est pas détaché de la nature mais il en est le prolongement et l’œuvre la plus aboutie. De ce point de vue, il n’y a pas de rupture entre les Manuscrits de 1844 et le dernier paragraphe du livre III du Capital, entre l’objectif de la révolution défini comme achèvement de l’unité de l’homme avec la nature (1844) et le véritable règne de la liberté défini comme la pleine réalisation de sa nature humaine. Ce n’est plus la conscience qui définit les fins, mais les fins restent les mêmes, en accord avec le mouvement réel de l’Histoire, indissociablement Histoire des hommes et Histoire de la nature.

"Ce résultat (universalisation et mondialisation) offre la possibilité d’un développement réel et universel des individus à partir de quoi devient possible un perpétuel dépassement des limites : une fois reconnues comme libres, ces limites ne sont plus tenues pour sacrées. L’universalité de l’individu n’est pas simplement pensée ou imaginée, elle est vivante dans ses rapports réels et spirituels. Dès lors, l’individu saisit sa propre histoire comme un processus et appréhende la nature (connaissance qui est puissance pratique) comme un corps réel. Le processus de l’évolution est posé et connu comme condition de cette prise de conscience. Mais pour cela il faut avant tout que le développement plein et entier des forces productrices soit devenu condition de la production ; il ne faut pas que des conditions de production déterminées entravent le développement des forces productives. (Principes d’une critique, p 254, œuvres - économie T II Pleiade)

La société capitaliste est la première qui se fixe pour but explicite le développement de la production. Elle est même de plus en plus incapable de fonctionner sans cet accroissement, qui par ailleurs va saper ses propres fondements. L’actualité contemporaine de la crise nous montre qu’en deçà de 2% ou 3% de croissance annuelle de la production totale (du PIB), le capitalisme entre en crise. Ces taux de développement de la production sont sans précédent dans toutes les sociétés humaines, y compris dans le capitalisme « triomphant » du 19e siècle.

Le mouvement de l’histoire humaine, empiriquement vérifiable, va dans le sens d’une complexité plus grande, d’une individuation plus poussé et tend à la mise en œuvre de toutes les potentialités existantes. Tel apparaît le fondement matériel du concept de progrès. Il serait tentant de prolonger cette démarche de Marx pour situer l’histoire humaine dans un vaste mouvement partant de la matière inanimée, puis vivante, pour donner finalement naissance à l’homme doué de pensée. Cet homme social et historique développerait les forces productives et les formes de la superstructure jusqu’à ce que, dans le royaume du communisme, il reprenne conscience du mouvement total, le reprenant en main ; ainsi, la boucle serait bouclée grâce à la dialectique du mouvement de l’être matériel et originel qui va de la nature à l’histoire pour s’exprimer dans la pensée dialectique des hommes. C’est la démarche de Engels développée dans Dialectique de la nature. Ce schéma, qui donna naissance à ce que l’on appelle aujourd’hui matérialisme dialectique, terme forgé par Engels mais jamais utilisé par Marx, est à l’opposé de la démarche de ce dernier. Il s’agit d’une sorte d’ontologie matérialiste qui déclare la matière en mouvement être premier sans savoir aucunement ce qu’est cette dialectique de la matière (ou de l’énergie) impliquant le logos de son devenir. (Kosta Axelos, Marx penseur de la technique, p 263). Voici un des plus beaux fleurons de ce type de raisonnement poussant jusqu’à son terme lyrique l’idée selon laquelle la nature, obéissant à des lois est prédictible jusqu’au terme de son évolution :

« Nous avons la certitude que dans toutes ses transformations, la matière reste éternellement la même, qu’aucun de ses attributs ne peut jamais se perdre, et que par conséquent, si elle doit sur terre exterminer un jour, avec une nécessité d’airain, sa floraison suprême, l’esprit pensant, il faut avec la même nécessité que quelque part ailleurs et à une autre heure elle le reproduise » (Engels, Dialectique de la nature, p 46, Editions Sociales)

Le passage suivant, lui aussi extrait de l’introduction de
Dialectique de la nature nous montre un Engels pour qui le progrès de l’esprit est considéré comme une force, agissant sur le modèle des forces physique, et qu’il suffirait de libérer pour obtenir un effet analogue à l’effet de la pesanteur.

« L’acte révolutionnaire par lequel la science de la nature proclama son indépendance en répétant, pour ainsi dire, le geste de Luther lorsqu’il jeta au feu la bulle du pape, fut la publication de l’œuvre immortelle dans laquelle Copernic - quoique avec timidité et pourrait-on dire seulement sur son lit de mort, - défia l’autorité ecclésiastique en ce qui concerne les choses de la nature. De cet acte date l’émancipation de la science de la nature à l’égard de la théologie, bien que la discrimination de détail de leurs droits réciproques ait traîné jusqu’à nos jours, et que dans maints esprits elle soit encore loin d’être acquise. Il n’empêche que le développement des sciences avança dès lors, lui aussi, à pas de géant, gagnant en force pourrait on dire, en proportion du carré de la distance décompté (dans le temps) à partir de l’origine. Il fallait semble t-il démontrer au monde que, désormais, le produit le plus élevé de la matière organique, l’esprit humain, obéissait à une loi du mouvement inverse de celle de la matière organique » (p 31)

Ces développements grandioses sont très éloignée des exposés théoriques de Marx, qui restent toujours modestement circonscrits dans un domaine où le lien avec la praxis, avec la réalité sociale et l’histoire humaine concrète n’est pas perdu. Marx ne sépare jamais la méthode matérialiste des contenus de l’économie politique, alors que la dialectique de la nature de Engels « demeure un traitement extérieur à son objet ». (A. Schmidt, Le concept de nature chez Marx, p 48). Dans L’idéologie Allemande, Marx et Engels, par une phrase qui porte vraisemblablement la marque de Marx, se proposaient ensemble « à travers la critique de porter pour la première fois une science, à savoir l’économie, au point où elle peut être exposée dialectiquement ». A l’inverse, Engels dans Dialectique de la nature interprète avec des catégories dialectiques les résultats déjà disponibles de la science naturelle moderne ; chez lui, la chose de la logique tend à prendre le dessus sur la logique des choses.

III ) LE MOUVEMENT DE L’HISTOIRE

Un certain marxisme, devenu philosophie de l’Histoire plutôt que matérialisme historique, interprète l’histoire de l’humanité comme la succession nécessaire de cinq phases : communisme primitif, esclavagisme, féodal, capitalisme, socialisme. Cette théorie des « cinq types fondamentaux de rapports de production » a été exposée par Staline dans Matérialisme Historique et matérialisme dialectique (1938). Déjà, de son vivant, Marx devait combattre une telle dégradation de sa pensée :

« Ce n’est pas assez pour mon critique. Il se sent obligé de métamorphoser mon esquisse historique de la genèse du capitalisme en Europe occidentale en une théorie historico philosophique de la marche générale imposée par le destin à chaque peuple, quelles que soient les conséquences historiques où il se trouve, de façon à ce qu’il puisse ultimement parvenir à la forme d’économie qui assurera avec la plus grande expansion des pouvoirs productifs du travail social le développement le plus complet de l’homme. Mais je lui demande pardon. C’est me faire trop d’honneur et trop de honte. » (Lettre à l’éditeur de Otétchestveniye Zapisky, fin 1877, en réponse à un des dirigeants du parti socialiste des narodniki Russes ; Sur les sociétés précapitalistes, textes réunis par Godelier, p 351, Editions sociales, 1970)

Engels se réfèrera à cette lettre seize ans plus tard, dans une lettre à Danielson du 24 février 1893. Les glissements successifs qui vont de Engels à la social démocratie Allemande et au stalinisme, ne font pas pour autant de celui ci le fondateur de la dégénérescence du marxisme. Celle ci doit être perçue comme une réalité complexe associant le mouvement des idées à la réalité sociale et politique du mouvement ouvrier.

La tendance des sociétés humaines est bien, selon Marx, d’assurer « avec une plus grande expansion des pouvoirs productifs du travail social le développement le plus complet de l’homme ». Mais les formes que cette tendance donne aux sociétés peut varier ; rien ne permet d’affirmer une voie unique. Et les écrit de Marx sur le mode de production asiatique, occultés par les théoriciens des « cinq types fondamentaux », confirment qu’il envisageait plusieurs cheminements possibles du développement de l’humanité. De même, confronté à la question de l’évolution historique de la communauté rurale Russe, le mir, il répondit de manière très claire à Véra Zassoulitch :

« En analysant le genèse de la production capitaliste dans Le Capital, je dis : »Au fond du système capitaliste, il y a donc la séparation radicale du producteur d’avec les moyens de production... La base de toute cette évolution, c’est l’expulsion des cultivateurs. Elle ne s’est encore accomplie d’une manière radicale qu’en Angleterre... Mais tous les autres pays d’Europe occidentale parcourent le même mouvement (Le Capital, édition française, P 315)« -Edition pléiade, livre I, P 1169- »La fatalité historique de ce mouvement est donc expressément restreinte aux pays d’Europe occidentale. Le pourquoi de cette restriction est indiqué dans ce passage du chapitre XXXII : « La propriété privée, fondée sur le travail personnel... va être supplanté par la propriété privée capitaliste fondée sur l’exploitation du travail d’autrui, sur le salariat (l.c. P 340) » -Pléiade T 1, 1228)- « Dans ce mouvement occidental, il s’agit donc de la transformation d’une propriété privée en une autre forme de propriété privée. Chez les paysans russes, on aurait au contraire à transformer leur propriété commune en propriété privée » (K. Marx, Lettre à Véra zassoulitch, Economie, T 2, Pléiade, P 1557)

Il n’y a donc pas de voie unique qu’emprunterait l’Histoire. Elle n’est pas une matière soumise à des « lois dialectiques », la tâche des historiens est de la connaître, non de la reconnaître. Le texte intitulé « Formes précapitalistes de la production » (Principes d’une critique de l’économie politique, Economie T. 2, P 312-359) a de ce point de vue, selon Godelier, une importance décisive « parce qu’on y trouve la tentative de Marx la plus systématique pour repérer des moments et définir des problèmes critiques de l’évolution historique, et que cette histoire se présente comme celle des multiples formes de communautés primitives évoluant de façon diverse vers des formes distinctes d’Etat et de sociétés de classes » (Godelier, préface, p 16)

La conséquence de cette démarche historique est que l’Histoire n’est pas lue et comprise de manière chronologique, mais à rebours. C’est la société contemporaine qui éclaire les formes sociales qui l’ont précédé. Les catégories du présent sont des formes qui existaient dans le passé à l’état latent parmi d’autre dont on a parfois perdu la trace, ou qui n’ont pas pleinement révélé leur sens. La propriété privée, catégorie centrale du mode de production capitaliste, a révélé dans ce système toute l’étendue de ses potentialités. Cela nous conduit à en rechercher la genèse dans la chaîne historique des formations sociales successives conduisant au capitalisme : La propriété communautaire du sol et sa dissolution ; la propriété individuelle des outils et l’apparition de la propriété des moyens de production ; le lien entre propriété de la terre, artisanat et machinisme etc. Il en est de même de l’échange, devenant commerce grâce à la monnaie, puis commerce mondial sous l’impulsion de la production industrielle : C’est en partant du commerce dans le mode de production capitaliste que l’on peut reconstituer sa genèse en remontant de plus en plus loin dans le passé. L’exposé que l’on fera de cette genèse, dans un ordre chronologique, va consister à refaire à l’endroit le chemin dont le dévoilement s’est fait à l’envers ; il va consister à partir de la communauté tribale pour arriver au capitalisme, sans perdre de vue que ce que l’on à trouvé dans la communauté primitive ce sont des catégorie qui se sont exprimées dans la société moderne. Ce schéma ne peut prétendre reconstituer une Histoire totale de l’humanité. Partant d’aujourd’hui, elle devra être reconsidérée en fonction d’un présent dont certains traits évoluent en permanence et révèlent chaque jour des rapports économiques et sociaux nouveaux dont il faudra chercher la genèse.

L’histoire réelle des conditions d’apparition du mode de production capitaliste ne peut être écrite avant que ne soit connue la structure spécifique de se système. La connaissance d’une structure précède et fonde celle de sa genèse.

La société bourgeoise est l’organisation historique de la production la plus développée et la plus diversifiée qui soit. Les catégorie qui expriment les rapports de cette société et assurent la compréhension de ses structures nous permettent en même temps de saisir la structure et les rapports de production de toutes les sociétés passées sur les ruines et les éléments desquels elle s’est édifiée et dont certains vestiges, non dépassés continuent à subsister en elle, tandis que certaines virtualités, en se développant, y ont pris tout leur sens. L’anatomie de l’homme donne la clé de l’anatomie du singe. Les virtualités qui annoncent une forme supérieure dans les espèces animales inférieures ne peuvent être comprises que lorsque la forme supérieure elle même est enfin conçue" (Principes d’une critique, Economie, T.2, P.260, Pléide)

Selon Godelier « Marx se situe aux antipodes d’une pensée mécaniste puisque le supérieur éclaire l’inférieur, le complexe explique le simple, et le concret est la synthèse de l’abstrait, du simple. » Ernest Mandel (Le troisième âge du capitalisme, 10-18, 1976) tire la conclusion méthodologique suivante « les déterminants abstraits les plus simples (catégories) ne sont pas seulement des produits de la pratique théorique, de la pure intelligence, mais ils reflètent aussi le développement historique réel » et à l’appui de cette thèse il cite Marx :

« L’argent peut exister et a existé historiquement avant l’existence du capital. A cet égard, on peut dire que la catégorie plus simple peut exprimer des rapports dominants d’un tout moins développé ou au contraire des rapports subordonnés d’un tout plus développé qui existait déjà historiquement avant que le tout ne se développât dans une catégorie plus concrète. Dans cette mesure, la marche de la pensée abstraite qui s’élève du plus simple au plus complexe correspondrait au processus historique réel. » (K Marx, Principes d’une critique, Pleiade, T.1, p. 257)

Cependant, si le développement historique qui conduit de la catégorie « argent » à la catégorie « capital » recouvre le mouvement de la pensée qui va du simple au complexe, les relations entre catégories économique s’organisent non pas selon leur ordre de succession dans l’histoire, mais selon les relations qu’elles entretiennent au sein de la société bourgeoise. Il pourrait paraître logique d’étudier la rente foncière avant le capital dans la mesure où le rapport à la terre a précédé l’industrie. Mais dès lors que la propriété foncière n’est plus dominante au sein de la société devenue bourgeoise, les rapports marchands lui donnent un sens, un mode de fonctionnement particulier qu’elle n’avait pas dans le monde féodal. La rente foncière devient le rapport à la propriété foncière déterminé par le capital :

« il serait faux et inopportun de présenter la succession des catégories économiques dans l’ordre de leur action historique. Leur ordre de succession est, bien au contraire, déterminé par la relation qu’elles ont entre elles dans la société bourgeoise moderne, et qui est précisément l’inverse de leur ordre apparemment naturel ou de leur évolution historique. Il ne s’agit pas de la position que les rapports économiques occupent historiquement dans la succession des différents types de société. Encore moins de leur ordre dans »l’Idée« (Proudhon), représentation nébuleuse du mouvement historique. Il s’agit de leur structuration (gleiderung) au sein de la société bourgeoise contemporaine » (Introduction générale à une critique de l’économie politique, T.I, P262, Pléiade)

La structuration des catégories économiques au sein de la société bourgeoise n’est pas conçue par Marx comme une organisation rigide qui ne laisserait rien à l’écart. Il envisage d’étudier « le rapport inégal du développement de la production matérielle à celui de l’art par exemple. D’une manière générale, il ne faut pas concevoir l’idée de progrès dans son abstraction vulgaire » (Introduction générale, P264). Dans le même sens il dénonce dans la Critique du programme de Gotha (p 1428-29) la notion abstraite d’Etat réellement existant :

« La ’société existante’, c’est la société capitaliste qui existe dans tous les pays civilisés, plus ou moins libérée des vestiges du moyen âge, plus ou moins modifiée par le développement historique particulier à chaque pays. En revanche, l’Etat ’existant’ change avec la frontière de chaque pays. Dans l’empire Prusso-Allemand il est autre qu’en Suisse, en Angleterre ou aux Etats-Unis. L’’Etat existant’ c’est donc une fiction. »

IV ) LE CARACTERE COMPLEXE DU CONCEPT DE FORCES PRODUCTIVES

La notion de forces productives sert à regrouper dans une catégorie unique l’ensemble des forces de travail et des moyens de production d’une société donné ou d’une époque donnée. Des hommes (qui produisent) et des objets (qu’ils ont produit, le plus souvent, et avec lesquels ils produisent) mais aussi des rapports entre les hommes et les objets inscrits dans des savoirs faire et des savoirs tout court : des sciences et des techniques. (Jean Pierre Lefebvre, « Les deux sens de »forces productives« chez Marx », in La Pensée n°207, 1979). Selon J.P. Lefebvre, cette notion est née dans une fonction polémique contre ce que néglige une histoire non matérialiste :

« L’histoire n’est autre chose que la succession des différentes générations, dont chacune exploite les matériaux, les capitaux, les forces productives, qui lui sont transmis par toutes les générations précédentes (Karl Marx, L’idéologie Allemande, Editions Sociales, P. 114-115) »

« Cette conception montre que la fin de l’Histoire n’est pas de se résoudre en »conscience de soi« , comme »esprit de l’Esprit« , mais qu’à chaque stade se trouvent donnés un résultat matériel, une somme de forces de productives, un rapport avec la nature et entre les individus, créés historiquement et transmis à chaque génération par celle qui la précède, une masse de forces productives, de capitaux et de circonstances. Cette somme de forces de production, de capitaux, de formes sociales de relations et d’échange, que chaque individu et que chaque génération trouve comme des données existantes, est la base concrète de ce que les philosophes se sont représenté comme »substance« et »essence« de l’Homme » (L’idéologie Allemande, p 128,129)

Les forces productives sont la matière, le corps de l’histoire réelle par opposition à l’histoire fantasmatique de l’historiographie bourgeoise. Cette approche nous conduit à envisager les forces productives selon une démarche analytique, à les décomposer en éléments plus simples.

a) les moyens de production : nature, matières premières, outillage

La production étant définie comme action des hommes sur la nature pour acquérir leurs subsistances, cette dernière apparaît comme le point de départ de toute production.

« Plus les forces productives sont importantes, et plus on peut produire dans un temps de travail donné. (...) Si l’accroissement de la population conduisait à produire sur des sols moins fertiles, (...) on verrait croître la valeur de ce produit agricole. Compte tenu de différences dans l’énergie native chez les travailleurs des différents peuples, les forces productives du travail doivent dépendre principalement : 1) Des condition naturelles du travail - fertilité, richesse minière - ; 2) de l’amélioration progressive des forces sociales du travail - coordination et division du travail, concentration du capital, production en grand, communications - » (Salaire, Prix, Plus value ; Pléiade T1 ; P 504)

A la différence du socialisme vulgaire et productiviste, Marx ne considère pas que la nature soit là « gratis ». Il conçoit toujours le rapport de production comme un double rapport articulé, des hommes à la nature et des hommes entre eux, ou l’humanisation de la nature n’abolit jamais sa dimension propre. La détermination naturelle ne s’éteint jamais tout à fait dans la socialisation, et l’activité humaine est elle même perçue dans sa dimension double, naturelle et sociale :

« Le travail n’est pas la source de toute richesse. La nature est tout autant la source des valeurs d’usage que le travail, qui n’est lui même que la manifestation d’une force de la nature, la force de travail humaine » (Critique du programme de Gotha).

L’activité qu’exercent les hommes sur les produits naturels éloigne ces derniers de leur état d’origine. Le minerai détaché de sa roche mère n’est déjà plus un produit naturel et le métal puis la machine faite de ce métal se détachent encore davantage de l’état de nature. Cet « état de nature » est un concept qui en lui même pose problème, dans la mesure où il n’existe plus aucun espace sur toute la surface de la planète qui ne porte la trace de l’activité humaine. La perception d’un objet comme produit naturel varie : ainsi l’ouvrier qui travaille sur une machine de tissage considère le fil, la matière première, comme une matière quasi naturelle qu’il va transformer. Mais si ce fil est de mauvaise qualité et se casse sans cesse, la présence du producteur de fil se manifeste à lui de manière insistante, le travail mal fait révèle le travail matérialisé qui passait inaperçu. Ainsi en est il aujourd’hui de l’érosion des sols qui révèle l’action du défrichage dans certaines régions tropicales alors que les immenses étendues de prairies et de terres cultivées des régions tempérées ont occulté, dans la conscience du plus grand nombre, la présence ancienne d’une forêt primitive qui jusqu’au Moyen Age couvrait la plus grande partie de ces régions ; elles sont représentées comme « la nature ».

La maîtrise plus grande de la nature s’est matérialisée dans sa transformation. Le défrichage et l’irrigation ont créé les conditions d’un travail plus productif, mais les terrains défrichés et irrigués portent de manière durable du travail ancien matérialisé. Et ce travail passé transformé en nature s’ajoute aux forces primitives de la nature, s’intègre aux forces productives disponibles pour une société particulière, détermine un stade de développement social historiquement donné. Ainsi en est il également des outils, puis des machines, jusqu’aux usines robotisées les plus modernes.

b) les connaissances des hommes : les forces productives de la science

La perception du savoir comme moyen pour agir sur la nature et pour la transformer est un phénomène moderne. Non pas que les artisans et les paysans de l’antiquité n’aient point possédé un savoir technique : L’agriculture et l’industrie représentaient déjà depuis depuis des millénaires une immense accumulation de savoirs et d’expériences constamment réajustés par un savoir faire quotidien, une connaissance empirique multiforme et en évolution permanente. Mais la nature que construisait la conscience était régie par des lois communes à la société et au monde matériel ; l’autonomie des lois de la nature par rapport aux lois humaines est le produit d’un long cheminement de la pensée, parsemé de fausses routes et de régressions millénaires. Les premiers philosophes à penser cette autonomie furent les atomistes grecs : Démocrite, Epicure, Lucrèce. (Robert Lenoble, Histoire de l’idée de nature, Albin Michel, 1969)

Démocrite soutient que les astres sont constitués de pierres, que le soleil est du feu incandescent ou une pierre enflammée, que le sensible (chaud, amer) n’est pas fait de choses mais de la perception que l’on a de celles ci ; les atomes ne viennent de nulle part et ne vont nulle part. Epicure considère que les corps sont constitués d’un nombre limité d’atomes et sont à la fin indivisibles. Il pense la relativité du mouvement, qui doit être décrit à partir d’un point de référence. Les atomistes pensent que la terre est ronde, que le soleil tourne autour de la terre et non l’inverse, ils en calculent la distance et obtiennent un résultat apparaissant aujourd’hui réaliste. Cependant leur point de départ n’est pas scientifique, mais moral : « on ne peut pas vivre libre devant les hommes si on tremble devant la nature » déclare Epicure qui pense que l’homme est un enfant perdu dans la nature et que celle-ci ne se soucie pas de lui. La philosophie de Lucrèce signifie une revendication pour l’homme d’une liberté absolue devant les choses. Il n’est pas étonnant que Marx ait été fasciné par cette pensée aux accents étonnamment moderne. Il fit sa thèse de doctorat sur Démocrite et Epicure.

Il fallut attendre le XVIIe siècle de notre ère pour que soit égalée la profondeur et la pertinence des théories atomistes. Jusqu’alors, il y avait un abîme entre science et art : Le terme art s’appliquait d’abord à la technique, la science connaissait les choses éternelles : substances, essences, mouvements nécessaire. Elle n’a jusqu’alors aucune prétention d’agir sur cette nature. Les techniques, au contraire (c’est à dire les arts), manipulaient le contingent, n’engendraient pas des sciences certaines mais étaient du domaine des probabilités, de l’opinion. Le calcul était l’affaire des marchands tandis que la mathématique, c’est à dire la vertu des nombres, était le domaine des philosophes. Le « scientifique » de l’antiquité et du moyen âge était opposé à l’ingénieur ; et quand l’ingénieur, avec Galilée, devient un savant c’est une révolution qui définit une nouvelle attitude de l’homme devant la nature. Il veut s’en rendre « maître et possesseur ». Dès lors, connaître c’est fabriquer. (Lenoble, Histoire de l’idée de nature, P 311)

La conjonction de cette nouvelle attitude avec la montée en puissance de la bourgeoisie, (et avec l’apparition de la production comme finalité relativement autonome) est frappante. La rupture culturelle et sociale qu’elle induit et les potentialités qu’elle ouvre sont immenses. Pour Marx, le développement de la science, dans le sens moderne du terme (savoir faire technique et prise sur la nature), a toujours été constitutif du développement des forces productives. Voici comment il décrit la crise des communautés antiques :

« le seul développement de la science, c’est à dire de la forme la plus solide de la richesse, - dont elle est tout ensemble le produit et le producteur- était suffisant pour détruire ces communautés. Mais le développement de la science comme enrichissement à la fois théorique et pratique, n’est qu’un aspect, une manifestation du développement des forces productives de l’homme, c’est à dire de la richesse. sur le plan des idées, la disparition d’une forme déterminée de la conscience suffisait à tuer toute une époque. Dans la réalité, la conscience limitée correspond à un degré déterminé de développement des forces productives. Assurément, le développement n’a pas eu lieu sur cette seule base, il y a aussi développement de la base elle même. » (Principes d’une critique, P 252)

Mais avec le Capitalisme, le développement de la science devient un objectif poursuivi pour lui même, un élément constitutif de la croissance du capital, qu’il recherche et qui en même temps le conduira à sa perte :

« La nature ne construit ni locomotives, ni chemins de fer, ni télégraphe électrique, ni machines automatiques etc. Ce sont des produits de l’industrie humaine, des matériaux naturels transformés en organes de la volonté humaine pour dominer la nature ou pour s’y réaliser. Ce sont des organes du cerveau humain crées par la main de l’homme ; c’est la puissance matérialisée du savoir. Le développement du capital fixe montre à quel point l’ensemble des connaissances est devenu une puissance productive immédiate, à quel point les conditions du processus vital de la société sont soumises à son contrôle et transformées selon ses normes, à quel point les forces productives ont pris non seulement un aspect scientifique, mais sont devenues des organes directs de la pratique sociale et du processus réel d’existence » (Principes d’une critique, P 307)

c) les producteurs et leur organisation

La première force productive apparue dans l’histoire de l’humanité fut le savoir faire des hommes consistant à s’organiser collectivement pour produire. C’est comme être social que l’homme existe et la société est fondée sur les rapports que les hommes nouent entre eux pour agir sur la nature. Les tribus primitives ont été capables de s’emparer de gros gibier, à un stade donné de développement des outils de chasse, en fonction de leur aptitude à mobiliser un grand nombre de chasseurs. Les peuples d’agriculteurs ont su tirer parti des possibilités de l’irrigation en organisant les travaux de construction et d’entretien des canaux ou des digues à une échelle dépassant la famille et le village. Pour se procurer les matières premières nécessaires à la confection des outils, tous les peuples ont dû pratiquer l’échange sur une vaste échelle géographique, depuis les premier outils de silex dont les gisements peuvent se trouver à plusieurs centaine de kilomètres du lieu d’utilisation et les premier outils métalliques nécessitant l’accès à des minerais très localisés. Ainsi, la catégorie capitaliste « commerce » apparaît comme une forme particulière de l’échange, dont l’extension et le perfectionnement (extension géographique, invention de la monnaie comme équivalent général, spécialisation de certains groupes voire de certains peuples dans cette activité etc.) a été en elle même une force productive.

La production de la vie, aussi bien de la vie propre par le travail , que de la vie d’autrui par la procréation, nous apparaît déjà tout de suite comme un rapport double : - d’une part comme rapport naturel, d’autre part comme rapport social - social dans le sens qu’on entend par là la collaboration de plusieurs individus, quel que soit d’ailleurs les conditions, la manière et le but poursuivi. Il découle de là qu’un mode de production déterminé et toujours lié à un mode déterminé de collaboration ou de degré social, ce mode de collaboration étant lui même une force productive, que la foule des forces productives accessibles aux hommes conditionne l’état social, et que l’histoire de l’humanité doit toujours être étudiée en connexion avec l’histoire de l’industrie et des échanges" (Idéologie Allemande, p 167, Editions sociales)

La capacité des hommes à organiser des liens sociaux de plus en plus complexes, pour produire et pour se procurer des moyens de production ou des biens, s’est orientée dans deux directions : d’un point de vue endogène, le lien social qui se constitue pour produire fonde la communauté (communauté de chasseurs cueilleurs, communauté paysanne etc.) ; d’un point de vue exogène, la relation entre communautés, que ce soit par la guerre, le troc ou les diverses formes de l’échange, la rente prélevée par des groupes dominants, fonde des ensembles humains de plus en plus vastes.

Il apparait dans cette définition du lien social comme force productive une totale imbrication des notions de forces productives et de rapports de production. Si l’on se situe du point de vue de l’action humaine sur le milieu naturel on parlera de forces productives ; si l’on se situe du point de vue des rapports constitutifs de la société on parlera de rapports de production. Ontologiquement, les deux notions ne sauraient constituer des réalités distinctes, l’homme étant à la fois producteur et être social, producteur parce qu’il est être social et être social par la production en commun. D’un point de vue méthodologique, les deux notions clivent deux plans de réalité, mais Marx entendait ne pas penser ces deux plans, et les faits qui s’y rapportent, selon une relation de causalité mécanique. C’est la vulgate marxiste introduite dans la Social Démocratie Allemande des années 1900 qui traita les rapports constitutifs des classes comme des effets de la production traitée en cause : le matérialisme historique dégénérait en déterminisme économique. (Fougeyrollas, Le marxisme en question, p 28 à 32)

L’analyse que nous venons de faire du concept de forces productives selon trois directions ne doit pas être interprétée comme une sorte de décomposition en éléments simples. Ni la science, ni les instruments de production n’existent sans une organisation sociale qui les porte, et une structure sociale donnée ne peut fonctionner séparée des conditions matérielles dans lesquelles elle est née. Les créations de la société humaine, enfin, ne s’émancipent jamais des contraintes naturelles qui sont : l’approvisionnement en matières premières et sources d’énergie, la fertilité du sol, le travailleur lui même dans sa réalité biologique. Au contraire, cette analyse nous conduit à un double faisceau de relations : entre société et nature, au sein même de la société.

 Deuxième Partie : FORCES PRODUCTIVES, NATURE ET SOCIETE

I ) RAPPORTS AU SEIN DE LA SOCIETE

Le caractère et le niveau de la production impliquent un certain type de relations sociales qui sont les rapports de production ; d’autre part les rapports de production entrent en interaction avec les autres forces productives, et ainsi constituent en eux même une force productive. Dit autrement, les rapports de production expriment un rapport social et les forces productives expriment un rapport naturel. Ces deux rapports ne se correspondent que de manière précaire, sous la forme momentanément figée de l’ordre social. En fait ils s’opposent, l’un exprimant la domination croissante de l’homme sur la nature, l’autre son aliénation persistante dans une société déchirée. L’unité entre rapports et forces de production est toujours destinée à être historiquement dépassée et indéfiniment reconstruite, du moins tant que se perpétue une forme de société divisée en classes. (Fougeyrollas, Le marxisme en question, P 35).

L’interdépendance réciproque des forces productives et des rapports de production étant ainsi définie, la dynamique de leurs contradictions obéit cependant à un principe directeur : la recherche par les hommes d’une plus grande emprise sur la nature, ou de nouvelles richesses, les conduit à développer leurs forces productives jusqu’au point où l’organisation de la société peut les contenir. Alors, les rapports de production deviennent une entrave à ce développement. Mais cette entrave peut n’être pas absolue, mais relative : certains progrès techniques ou scientifiques, des formes de relations comme le commerce ou la guerre, des transformations de la structure sociale telles que le développement du prolétariat ont une certaine autonomie comme force productive, (c’est à dire dans leur visée vers l’appropriation de nouvelles richesses) au sein d’une formation sociale donnée. Alors, les forces productives ainsi créées entrent en contradiction avec les rapports de production existant et tendent à les faire éclater. Une période de crise s’ouvre jusqu’à ce que naisse une nouvelle formation sociale capable d’accueillir les forces productives existantes.

« A un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants ou, ce qui n’en est que l’expression juridique, avec les rapports de propriété au sein desquels elles s’étaient mues jusqu’alors. De forme de développement des forces productives qu’ils étaient, ces rapports en deviennent des entraves. Alors s’ouvre une époque de révolution sociale (...) Une formation sociale ne disparaît jamais avant que soient développées toutes les forces productives qu’elle est assez large pour contenir, jamais des rapports de production nouveaux et supérieurs ne s’y substituent avant que les conditions d’existence matérielle de ces rapports n’aient été couvés jusqu’à être près d’éclore au sein même de la vieille société. C’est pourquoi l’humanité ne se propose jamais que les tâches qu’elle peut résoudre. » (Idéologie Allemande, p 252-253).

Reprenons ici l’analyse de J.P. Lefebvre sur « les deux sens de »forces productives" chez Marx. Le concept de forces productives (au pluriel) tel que nous venons de le définir, envisagé sous l’angle matériel et opérationnel, n’est pas le seul sens dans lequel Marx l’utilise. Nous avons fait ressortir, au sein du même texte cité ici en introduction (p. 7), d’une part l’utilisation au singulier (force productive) et au pluriel (forces productives) et d’autre part les notions de forces productives du travail et de forces productives du capital.

La langue Allemande a une particularité qui n’existe que rarement en Français : le changement de sens produit par le passage du singulier au pluriel. Au singulier, Force productive désigne pour Marx une catégorie économique dont le sens provient de la langue des économistes Anglais, et que l’on appelle aujourd’hui productivité. C’est ce sens que l’on retrouve exclusivement dans le livre 1 du Capital. « Ainsi, de catégorie de philosophie de l’Histoire, la force productive s’identifie de plus en plus à la catégorie plus spécifique du mode de production capitaliste : celle de survaleur relative (...) Au livre 3 du Capital, on assiste à la jonction entre la conception matérialiste de l’Histoire telle qu’elle s’exprimait dans L’idéologie Allemande et la théorie Marxiste du capital, et la notion même de force productive représente l’un des points de passage principaux de cette jonction. » (JP Lefebvre, in La Pensée p 128). (Remarque : Ne pas confondre ce singulier, exprimant un rapport économique, avec le singulier suivi d’un adjectif (force productive du travail, ou des machines, ou de la coopération) exprimant un élément simple d’un ensemble objectif complexe)

La notion de forces productives au centre d’un rapport, dans la société moderne, entre capital et travail apparaît très clairement dans le passage suivant :

(...) dans une large mesure, toutes les application de la science, des forces de la nature et des produits du travail fondées sur le travail social paraissent bien n’être, vis à vis du travail, que des moyens de l’exploiter, des moyens de s’approprier du surtravail, bref, des forces appartenant au capital. Mais si le capital recourt à tous ces moyens pour exploiter le travail, encore faut il que pour réussir il les applique à la production. Ainsi, le développement des forces productives sociales du travail et les conditions de ce développement apparaissent ils comme une activité du capital." (K. Marx, Principes d’une critique, p 385)

La jonction de ces deux sens (objet et catégorie économique) est un enjeu pour les Marxistes. Leur définition unilatéralement matérielle, les identifiant aux moyens de production, conduit à en faire un objet de propriété : « Elles sont le piston qui fait marcher la machine de l’histoire » (Engels, Anti Dühring, E.S., P147). Elles sont du capital, il faut les nationaliser. Ce qui laisse de côté les formes sociales qui les constituent au même titre que les machines et les terres.

II) RAPPORTS ENTRE SOCIETE ET NATURE LES LIMITES DE MARX ET ENGELS

Mais la perte du sens objectif originel, tel qu’il a été défini dans « L’idéologie Allemande » est aussi porteur d’un danger : la définition des forces productives comme catégorie économique et la non prise en compte du contenu matériel peut faire perdre de vue la dimension du rapport à la nature. Jean Pierre Lefebvre cite une lettre de Engels à Marx commentant le point de vue de Podolinski, un scientifique ukrainien, darwiniste, sur le fondement physique de la société humaine : Selon Podolinski, le travail humain est capable de retenir et de prolonger l’action du soleil à la surface de la terre au delà de ce qu’elle durerait sans ce travail. Il introduit ainsi une problématique des rapports entre l’homme et la nature en terme d’énergie. Voici le commentaire de J.P. Lefebvre sur la réaction d’Engels « Le plus étonnant dans cette affaire, c’est l’intérêt d’Engels pour cette hypothèse. Il en repère d’emblée le caractère ’délirant’ pour parler moderne, mais c’est un délire qui lui parle directement, et dans lequel la notion physique de force (avec sa double détermination : galiléo newtonienne d’une part, schellingienne de l’autre) joue un rôle considérable. Il critique certes la confusion du physique et de l’économique : Mais son économie a pour concept central un concept qui dans la langue physique de l’époque est un quasi pléonasme : Force de travail » (in La Pensée n° 207, P 134)

Au contraire, Engels fit preuve d’incompréhension et ne sut pas utiliser les idées de Podolinski : tel est le point de vue de Tiziano Bagarolo (« Marxisme et écologie », in Quatrième Internationale, p.9). On peut noter trois aspects novateur des idées de Podolinski : 1) L’analyse des processus économiques d’un point de vue thermodynamique ; 2) La conception du métabolisme de la nature en terme d’accumulation et de dissipation d’énergie solaire ; 3) L’introduction d’un rapport réciproque entre énergie et formes de sociétés. Par cette approche, il apparaît comme un précurseur de l’écologie. Pourtant, les prémisses existaient pour que la réaction de Marx et Engels fut différente. Dans Le Capital, Marx considère importante l’analyse des processus de production non seulement en tant que processus sociaux, mais aussi en tant que processus qui se développent entre l’homme et la nature. Dans ces processus, l’homme agit en utilisant les matériaux et les forces existant dans la nature et subordonnés aux lois naturelles dans lesquelles l’input énergétique joue un rôle décisif. il s’agit là d’un aspect essentiel du rapport entre l’homme et la nature, qui ne saurait être supprimé par aucun développement technico scientifique, aussi prodigieux fût-il. Voici ce que Marx et Engels écrivaient dans l’Idéologie Allemande :

« La condition première de toute l’histoire humaine est naturellement l’existence d’êtres humains vivants. Le premier état de fait à constater est donc la complexion corporelle des individus et des rapports qu’elle leur crée avec le reste de la nature. Nous ne pouvons naturellement pas faire ici une étude approfondie de la constitution physique de l’homme elle même, ni des conditions naturelles que les hommes ont trouvé toutes prêtes, conditions géologiques, orographique, hydrographiques, climatiques et autres. Toute histoire doit partir de ces bases naturelles et de leur modification par l’action des hommes au cours de l’histoire » (L’idéologie Allemande, Editions Sociales, P145-146).

Mais, selon Tiziana Bogarolo, Marx parle parfois des forces naturelles comme d’« agents inanimés de la production ». Cette terminologie correspond à ce que nous appellerions aujourd’hui les inputs énergétiques des processus de production. Il s’agit incontestablement d’une notion inadéquate, « pré-entropique », ne tenant pas compte de la nécessité de pertes irréversibles. Il suggère la possibilité d’un développement des forces productives comme processus cumulatif, qui n’inclut pas l’idée d’une limite absolue au développement des moyens matériels, une limite qui ne réside pas uniquement dans le caractère limité du globe terrestre, mais qui est le propre de tout processus vital et de tout processus économique, dans la mesure où l’un et l’autre opèrent en perte, détériorent l’énergie et accroissent le désordre. Aussi bien la vie que les processus économiques, ne sont capables de se maintenir s’ils peuvent être nourris par un flux d’énergie constamment renouvelé ; les limite de ce flux sont aussi les limite de ce processus.

Un paragraphe du Capital, « Grande industrie et agriculture » (Le Capital p 996 à 999) décrit les méfaits du capitalisme en terme de destruction des sources de fertilité du sol. Ce passage suscite la remarque suivante de Maximilien Rubel qui a établi cette édition : « Dans ces pages, Marx aperçoit, avec une clairvoyance remarquable, l’évolution ultérieure du mode d’exploitation du sol. (...) Cependant, il faut se garder d’isoler cette description tragique de l’ensemble de la conception de Marx : le mal apporte son remède, et c’est le travailleur urbain, ’la force motrice historique de la société’, qui contraindra la société à rétablir l’échange organique normal de l’homme avec la nature. Mais cette promesse n’a rien d’une déduction logique. Elle se porte devant la conscience humaine comme un diktat de la raison - qui n’est pas forcément la raison de l’histoire. Voir le chapitre final du capital (la tendance historique de l’accumulation capitaliste) où le caractère éthique de ce postulat ressort avec plus d’évidence encore. » (Pléiade, T.1, P.1677)

Dans une note en bas de page à son texte (P.998), Marx rend hommage au chimiste Liebig et à son ouvrage : « l’introduction aux lois naturelles de la culture du sol » pour avoir fait ressortir le côté négatif de l’agriculture moderne. Cependant, dit-il,

il est à regretter qu’il lance des assertions telles que celle ci : « la circulation de l’air dans les parties poreuses de la terre est rendue d’autant plus active que les labours sont plus fréquents et la pulvérisation plus complète ; la surface du sol sur laquelle l’air doit agir est augmentée et renouvelée ; mais il est facile de comprendre que le surplus de rendement du sol ne peut être proportionnel au travail qui y a été dépensé et qu’il n’augmente que dans un rapport bien inférieur ». (Le Capital, Tome 1, P.998)

Malgré une définition du travail qui n’est pas celle de l’économie politique, il y là une intuition forte de Liebig, intuition que n’a pas su voir Marx, et qui va dans le sens des développements mal compris de Podolinski : Liebig comptait qu’une calorie fournie par le travail humain à une hectare de prairie française en restituait une quarantaine. Aujourd’hui, chaque calorie fournie par l’agriculture américaine nécessite l’emploi de 6 calories d’énergie fossile, autrement dit pour produire leur alimentation, les hommes déstockent l’énergie accumulée sur terre au cours des millénaires passés, au lieu de valoriser l’énergie solaire qui arrive jusqu’à la terre aujourd’hui. Ce mouvement ne peut que rencontrer sa limite physique en terme de stocks énergétiques, où même avant, en terme de pollution atmosphérique.

La dimension énergétique, exprimée en termes physiques, des rapports entre l’homme et la nature, n’a pas été comprise dans toute son ampleur par Marx, et plus tard par les marxistes.

III ) RAPPORTS ENTRE SOCIETE ET NATURE : LA RICHESSE DES CONCEPTS

Cette faiblesse de l’approche marxienne de la notion de développement des forces productives (au regard d’une critique contemporaine de la grave détérioration des équilibres écologiques que nous connaissons) ne doit pas occulter la richesse de ce concept du point de vue écologique : D’une part, les forces productives, dans une acception incluant la culture, le savoir faire et la coopération, peuvent connaître un développement indépendant de la croissance des flux physiques. D’autre part, l’information, liée au savoir et à la coopération sociale, est l’aspect néghentropique (c’est à dire capable de contrecarrer partiellement les tendances entropiques, de construire de l’ordre et de faire diminuer le désordre) qui opère dans les structures vivantes et dans les structures sociales et qui permet donc d’utiliser au mieux les ressources. Enfin, la définition des rapports de production comme « rapports que les hommes nouent entre eux pour agir sur la nature » permet une approche en terme de totalité hommes-nature. Nous allons reprendre ici ce qui, dans la démarche de Marx, peut être d’un apport à une réflexion de ce type.

a ) Le mérite des physiocrates

Les physiocrates et notamment leur chef de file Quesnay (1694-1774, auteur notamment du Tableau économique de la France, 1658) avaient pris la nature comme seule source de toute richesse. Les autres activités humaines et notamment l’industrie étaient considérées par eux comme improductives. Par cette démarche ils tendaient à faire du rapport direct de l’homme à la nature le seul modèle de vie économique porteur de progrès. Jusqu’à Marx ils ont été très dénigrés. Or celui ci, théoricien du capitalisme et de l’industrie moderne, s’aperçoit qu’ils avaient, à travers leur démarche propre, dégagé des catégories et des concepts bien plus pertinents que ceux de leurs détracteurs. Marx fait ressortir les innovations des physiocrates que Dühring et ses contemporains ont été incapables de saisir (Eugen Dühring, Pleiade, T.1, P. 1513-1525)

Les premiers, ils ont élucidé le caractère de pur intermédiaire de l’argent (l’expression de Quesnay est : « les productions ne se payent qu’avec des productions ») ; En soutenant que seul le travail agricole est productif, ce qui selon Marx est faux, ils élaboraient le concept, qu’il juge juste, selon lequel il existe du travail productif au sens de producteur de plus value (la rente foncière) et du travail non productif. Où réside le secret de leur perspicacité ? Dans l’ Introduction générale à une critique de l’économie politique Marx établit une chronologie des systèmes d’explication de la richesse.

« Le système monétaire, par exemple, pose encore, d’une manière tout à fait objective, la richesse dans l’argent, comme une chose toute extérieure. A cet égard, il y eut un grand progrès lorsque le système manufacturier ou commercial transféra la source de richesse de l’objet à l’activité subjective -le travail commercial et manufacturier- concevant encore cette activité même, dans ses limites de simple faiseuse d’argent. En face de ce système, le système physiocratique pose une forme déterminée du travail -l’agriculture- comme source de richesse et l’objet matériel lui même non plus sous l’enveloppe de l’argent, mais comme produit en tant que tel, comme résultat général du travail. Ce produit, en raison de la nature limité de l’activité est conçu comme produit naturel -le produit de l’agriculture, produit de la terre par excellence »

"Ce fut un immense progrès, lorsqu’Adam Smith rejeta toute détermination de l’activité créatrice de richesse et ne considéra que le travail tout court : autrement dit, ni le travail manufacturier, ni le travail commercial, ni l’agriculture, mais toutes les activités sans distinction. Avec l’universalité abstraite de l’activité créatrice de richesse, on a en même temps l’universalité de l’objet en tant que richesse, le produit tout court ou le travail tout court, mais en tant que travail passé, matérialisé. (Introduction générale à la critique de l’économie politique, Pleiade, T.1, page 258).

Ce progrès considérable n’a pu être réalisé par Adam Smith que parce que le lien entre l’activité humaine et la matière était rétabli. C’est ce qu’avaient fait les physiocrates, à l’encontre des traditions situant les sources de la richesse dans une activité humaine placée dans un pur univers social. Avant de pouvoir élaborer la notion de travail abstrait il fallait repartir d’une polarité Homme-Nature, Activité-matière à l’opposé des théorie qui isolaient la sphère sociale de la réalité matérielle. Ce fut, selon Marx, le mérite des physiocrates.

B ) Destruction du milieu naturel par le progrès capitaliste

Partant d’une définition de la production incluant le rapport à la nature, K. Marx avait les bons outils conceptuels pour repérer les dégâts matériels causés par le capitalisme :

« Chaque progrès de l’agriculture capitaliste est un progrès non seulement dans l’art d’exploiter le travailleur mais aussi dans l’art de dépouiller le sol ; chaque progrès dans l’art d’accroitre sa fertilité pour un temps, un progrès dans la ruine de ses sources durables de fertilité. Plus un pays, les Etats Unis du nord de l’Amérique, par exemple, se développe sur la base de la grande industrie, plus ce procès de destruction se développe rapidement. La production capitaliste ne développe donc la technique et la combinaison du processus de production sociale qu’en épuisant en même temps les deux sources d’où jaillit toute richesse : la terre et le travailleur » (Le Capital, Pléiade, T1, P998)

Nous pouvons isoler deux sources de méfaits du capital :

1) Il n’entre en rapport qu’avec des marchandises prises en tant que valeur d’échange. Toute conséquence de la production de ces marchandises qui ne s’exprime pas dans la valeur d’échange n’est pas prise en compte. Or la valeur d’échange n’exprime (imparfaitement) qu’un produit du travail.

« Le produit du travail n’est donc pas l’unique source des valeurs d’usage qu’il produit, de la richesses matérielle. Il en est le père et la terre la mère » (Le Capital, livre 1, T1 ; P 58 ; Editions sociales ; cité par Deléage,etc...)

Nous devons inclure l’énergie (ce que n’a pas fait Marx), comme composante spécifique de cette valeur d’usage.

2) La rationalité économique du capital ne se situe dans le temps qu’à l’échelle du cycle de valorisation de ce capital : en général à l’échelle de la décennie. Les phénomènes naturels qu’il met en œuvre auront pour leur part des conséquences sur une période beaucoup plus longue. Le temps du capital est incommensurable au temps naturel ou biologique.

Le temps cyclique et répétitif (cycle d’investissement), est opposé à l’Histoire c’est à dire à un temps incluant une dimension linéaire et cumulative : Chaque cycle du capital se termine par la forme argent de la valeur. Cette forme totalement libre de tout support matériel tel que machines, matière première, travailleurs, terre, permet de recommencer un nouveau cycle sur d’autres bases matérielles. Rien n’empêche un capital qui s’est valorisé et développé dans l’exploitation forestière de continuer sa vie dans l’industrie textile. La précédente base matérielle continuera son existence physique. Le terrain dont on a enlevé la forêt subira l’errosion et pourra être rendu stérile pour des siècles alors que le capital continuera à prospérer. Le temps de la rentabilité entre en contradiction avec le temps de la matière et de la vie et aujourd’hui cette contradiction atteint un paroxysme qui s’exprime dans la crise écologique. L’énergie nucléaire pose les problèmes qui ne sont (malheureusement) peut être pas les plus graves, mais qui sont très spectaculaires : L’humanité devra gérer pendant des dizaines de millénaires des déchets radioactifs produits sur des cycles de valorisation du capital de 30 ans, durée de vie d’une centrale nucléaire. A une échelle moindre, le capital n’est même pas capable de prendre en charge le coût de démantèlement des installations nucléaires hors d’usage estimé à un ordre de grandeur proche du coût de construction.

Par conséquent, la contradiction entre valeur d’usage et valeur d’échange introduit une contradiction dans le rapport au temps aux conséquences écologiques destructrices.

c ) La théorie de Marx à l’épreuve d’une critique écologiste de la production.

Une analyse des rapports de production est développée dans les premiers chapitres de Histoire de l’énergie (Deléage, Debeir, Hemery ; Flamarion ; 1986). Cet ouvrage est une étude des rapports Homme - Nature, envisagé sous l’angle de l’énergie. Pour ces auteurs, la production est à la jointure de deux faisceaux de relations : le rapport Société - Nature ; les rapports internes à la société, dont les plus déterminants sont les rapports de production qui régissent l’organisation sociale des rapports Société - Nature.

"Toute production est l’appropriation de la nature par l’individu au sein et par l’intermédiaire d’un type de société bien déterminé (Cité par Deléage etc... : références dans mon étude : Introduction générale à une critique de l’économie politique ; Economie, tome 1, P.240 ; Pléiade).

Les auteurs de l’Histoire de l’énergie ont pour objectif de mettre la question de la crise de l’énergie dans une perspective historique et sociale. Quatre hypothèses ordonnent cette réflexion :

- Médiation la plus contraignante, mais non la seule, du rapport de l’homme à la nature, l’énergie est la condition fondamentale de l’existence des groupes humains.

- La mobilisation des énergies s’organise au sein d’un système dont les dimensions sont à la fois sociales, politiques, mentales, etc. : les systèmes énergétiques.

- l’ensemble des systèmes énergétiques est aujourd’hui en voie de détérioration, l’un des enjeux du futur est la recherche de voies de transition, d’une substitution énergétique,

- cette transition ne peut se réduire à de simples développements techniques, à la mise au point de filières énergétiques nouvelles. Elle implique nécessairement une mutation de l’ensemble des sociétés à l’échelle du monde. Alors que jusqu’à maintenant aucune révolution moderne n’a réellement ou durablement remis en cause les fondements matériels de l’organisation sociale, aucune alternative sociale n’est plus désormais concevable qui n’implique la mise en place d’un nouveau système énergétique. (Histoire de l’énergie, p. 15)

Les auteurs de l’Histoire de l’énergie soulignent l’intérêt de l’approche de Marx de la totalité Société-Nature. Il perçoit, disent ils, la destruction tendancielle de l’environnement par le mode de production capitaliste ainsi que le rôle des processus énergétiques. Mais Marx se situe, avec Le Capital dans une optique plus limitée : les rapports du capital et du travail. Les continuateurs de Marx n’ont fait qu’amplifier cette orientation, et on a ainsi perdu la piste qu’ouvrait ce concept de totalité. Marx lui même a, d’après ces auteurs, largement contribué à orienter dans cette voie en affimant que le capitalisme n’a que des limites internes et qu’il est à même de s’affranchir des déterminations naturelles.

Ils se situent à l’encontre de toute démarche scientifique conçue comme simple accumulation de données. A l’émiettement des disciplines et des savoirs ils opposent la nécessité d’un travail de synthèse : « aujourd’hui plus que jamais, le vrai est dans le tout ». Leur approche de la totalité (chap 1, p 17) veut rendre compte de l’ensemble des activités humaines. Une première sphère des pratiques humaines correspond à ce qui est analysé par l’économie (production, échange consommation ; et dans la société capitaliste : le marché, les prix ...). Cette première sphère est incluse elle même dans une sphère sociale (société civile, Etat, idéologies...). Mais la première sphère s’ouvre à son tour sur l’univers plus large de la matière inanimée qui l’englobe et la dépasse. Tous les éléments de la biosphère ne peuvent pas se plier aux lois des régulations économiques. « Pour cette raison, conférer un caractère déterminant en dernière instance à l’économique a pour effet de soumettre la société, les hommes et la nature à un déterminisme qui ne saurait être leur loi commune. Dans cette perspective, la biosphère, qui a ses propres régulations, se trouve placée sous la dépendance de l’un de ses sous systèmes. »

La référence à la totalité exprimée ici apparaît implicitement comme une référence à Hegel, et à la démarche de Marx dans ce qu’elle emprunte à la dialectique hégélienne. Pour Hegel, la totalité est réalisée par le déploiement de l’Etre. Le contenu du savoir absolu est défini comme suit (d’après Roger Garaudy, Pour Connaître Hegel ; Bordas ; 1985)

1 L’Etre dans sa totalité est une action se construisant en s’opposant une nature et une histoire. Tel est le devenir de la substance conçue comme sujet

2 La science, le savoir absolu, ne fait qu’un avec ce déploiement de l’Etre. (...)

3 La nature et l’histoire ne sont que l’aliénation de l’Esprit, l’une dans l’espace, l’autre dans le temps" (Garaudy ; pour connaître Hegel ; P98)

Selon la Hegel il ne saurait y avoir d’accès à la totalité indépendamment du déploiement de l’Etre qui est déploiement de l’Esprit.

Pour Marx l’économie est, en dernière instance, déterminante. L’esprit est le résultat de la pratique et il n’y a de connaissance que dans une praxis qui établit le rapport au monde dans sa totalité. C’est par l’économie, la « première sphère » des auteurs de l’« histoire de l’énergie » que se développe la pratique humaine. De cette pratique qui s’organise dans les rapports de production (rapports que les hommes établissent entre eux pour agir sur la nature) découle une formation sociale historiquement déterminée.

L’intérêt de la démarche de Marx est d’établir et de conserver une polarité Homme-Nature, de concevoir comme un rapport le lien entre l’humanité et ce que nous appelons aujourd’hui la biosphère. Il ne s’agit pas de sphères ayant chacune sa propre rationalité interne mais du mouvement par lequel le déploiement de l’activité humaine est en même temps le mouvement vers la totalité. Le Tout ne se réduit pas à la synthèse des connaissances. La démarche de Deléage, Debeir, Hemery ne semble conforme à l’esprit ni de Marx, ni de Hegel.

Il existe une forte tendance de l’écologie politique à considérer que la nature a ses propres lois qu’il ne faut pas perturber, qu’aucune activité humaine ne doit venir modifier. Comme l’activité humaine est par définition action sur la nature, cette démarche n’ouvre sur aucune méthode permettant de sélectionner ce qui doit être transformé et ce qui doit être maintenu : Contradiction permanente. Ce n’est pas ce que disent les auteurs de l’« Histoire de l’énergie » qui ne perdent jamais de vue le lien qui unit nature et société. Mais par leur théorie des sphères imbriquées, ils ne s’en démarquent pas théoriquement.

C’est toujours du point de vue de l’existence humaine que Marx pense les rapports à la nature. Il ne conçoit pas de nature en soi indépendamment de l’activité qu’y exerce l’humanité, pas plus qu’il ne conçoit d’humanité indépendamment de ses déterminations naturelles. Il y a pour Marx nécessité de surmonter l’antagonisme entre l’homme et la nature mais il restera toujours une opposition irréductible, conséquence de la définition qu’il donne des rapports de production comme rapports que les hommes nouent entre eux pour agir sur la nature : Il n’est nullement question d’abolition de la production, mais de la transformation des rapports de production. Si le progrès technique permet à l’humanité de s’affranchir d’un nombre toujours plus grand de contraintes naturelles, il n’a pas le même statut, dans la dynamique de la contradiction homme-nature que la lutte des classes dans la contradiction capital-travail. Cette dernière peut être dépassée, se résoudre en une société sans classes. La première ne peut conduire qu’à une opposition, productrice de sens et sans cesse renouvelée, et ce renouvellement sera également le renouvellement des rapports de production dans des formations sociales historiquement transformées.

Si nous admettons, avec Marx, que la connaissance de la nature, l’accès au tout que constitue l’homme et son environnement ne peut se faire que du point de vue de l’homme agissant sur la nature, nous ne pouvons pas suivre Deléage, Debeir et Hemery quand ils font de l’économie un sous système de la biosphère. Nous devons au contraire nous attacher à concevoir une économie au service de l’homme, qui préserve les possibilités (que nous ne connaissons pas nécessairement) des générations futures. Cette économie au service de notre propre épanouissement devra nécessairement être capable d’intégrer le monde animal végétal et minéral qui nous entoure, la biologie et la matérialité qui nous constitue, sans lesquels l’accomplissement de notre propre humanité serait impossible. Prendre en compte ne veut pas dire nécessairement vouloir transformer, mais le choix de laisser en l’état telle partie de la nature est nécessairement mis en relation avec ce que les hommes décident de modifier. Le chasseur Indien qui laissait quelques bisons pour la reproduction n’en restait pas moins un chasseur, y compris par cet acte de ne pas tuer, dans la mesure où il veillait aux possibilités de ses chasses futures. Cette attitude est probablement un archétype des rapports indépassables entre l’homme et la nature.

On peut avancer l’hypothèse que, contrairement à ce qu’affirment les auteurs le l’Histoire de l’énergie, Marx n’abandonne pas l’étude de la totalité Homme-Nature dans Le Capital mais l’envisage sous un angle différent. La réduction de toute marchandise à sa valeur d’échange par l’économie capitaliste constitue un obstacle permanent et insurmontable à la prise en compte raisonnée de la valeur d’usage, c’est à dire des déterminations naturelles et sociales. Deléage, Debeir et Hémery ne mesurent peut être pas l’ampleur du gouffre qui sépare valeur d’usage et valeur d’échange dans l’analyse du capitalisme par Marx. Et peut être n’adhèrent ils pas à l’idée d’un système social, qui pour Marx est possible et souhaitable, où la production pourrait être libérée totalement des critères d’échange, à l’idée d’une production directe ce valeurs d’usage.

Ceci apparaît dans l’exposition qu’ils font de l’analyse de la rente par Marx (p 29) : « en fait, la valeur de l’énergie selon Marx n’est que la valeur du travail qui a servi à l’extraire du sol » puis vient une considération sur le fait que Marx est attentif à la place du facteur énergétique dans la production et la reproduction sociale. Ils citent Marx : « le travail n’est pas la seule source des valeurs d’usage qu’il produit, de la richesse matérielle. Il en est le père et la terre la mère. » Cette deuxième considération est présentée comme si elle venait tempérer la première. En fait Marx se situe sur deux plans différents. Dans le premier cas il parle de la valeur d’échange, seule prise en compte par la société capitaliste, incapable de comptabiliser et de gérer les forces de la nature. Dans le deuxième il parle de la valeur d’usage dont la progression a pour origine à la fois les forces du travail et les forces de la nature. Mais la valeur d’usage d’un produit peut augmenter sans que la valeur d’échange en soit modifiée pour peu que la quantité de travail nécessaire à sa production reste constante. Le fait que seule la quantité de travail humain serve d’unité de mesure dans l’économie capitaliste la rend inapte à utiliser rationnellement l’énergie non humaine, issue des forces naturelle. Telle est l’apport que peut constituer l’œuvre de Marx à une réflexion écologiste. S’il n’a pas su intégrer à sa théorie la dimension énergétique des rapports avec la nature, l’analyse qu’il fait de ces rapports peut permettre à des recherches ultérieures d’intégrer la dimension écologique au marxisme sans remettre en cause, pour l’essentiel, la démarche globale.

Bien qu’il ne reprenne pas dans leur sens originel certaines catégories établies par Marx, l’ouvrage de Deléage, Debeir et Hémery constitue une réflexion très approfondie sur les liens entre divers systèmes énergétiques élaborés par l’humanité et l’organisation des sociétés, les rapports de production. Pour eux, le type de rapport à la nature et sa transformation est indissociable du système social et de sa transformation, ce qui les situe dans une démarche de type marxiste peu courante dans la mouvance écologiste. C’est ce qui a motivé cette lecture approfondie des bases méthodologiques de ce livre.

 troisième partie : PROGRES ET FORCES PRODUCTIVES SOUS LE REGNE DU CAPITAL

I ) LA NAISSANCE DU MODE DE PRODUCTION CAPITALISTE

Séparation entre travailleurs et moyens de travail

Il ne s’agit pas ici d’expliquer dans sa globalité la naissance du mode de production capitaliste telle que l’a fait Marx. L’objectif de ce chapitre est de mettre l’accent sur une caractéristique de sa genèse : l’élément de discontinuité par rapport à l’ancienne société. Il est acquis pour tous les courants de pensée marxiste qui la société bourgeoise est née au sein du monde féodal et lui a succédé. Cependant, une description trop superficielle pourrait laisser entendre cette transformation comme un simple développement, linéaire, des forces productives sur la base d’un secteur marchand en expansion. L’élément de rupture communément admis est l’apparition à des dates différentes de révolutions bourgeoises victorieuses ou avortées. Cette rupture peut même être présentée comme facultative. Traduit dans un marxisme un peu sommaire, ce mouvement pourrait s’exprimer ainsi : les forces productives se développent jusqu’à ce que la base économique (l’infrastructure) entre en contradiction avec les institutions héritées de l’ancien régime (la superstructure) et la révolution remettrait en concordance les deux termes, permettrait la mise en place d’un Etat bourgeois adéquat à la base économique déjà constituées.

Le développement du capital marchand

Le capital marchand est apparu bien avant que le capital ne s’empare de la production. Il en a été la première forme historique du capital et il a été nécessaire qu’il ait atteint un certain degré de développement pour que le mode capitaliste de production puisse prendre son essor. Mais ce développement est contradictoire :

« Jusqu’au milieu de ce siècle, les »fabricants« de l’industrie française de la soie et de l’industrie anglaise des bas et des dentelles n’étaient fabricants que de nom. C’était en réalité de simples commerçants exerçant leur domination sur les tisserands, sans rien changer à leur mode de production parcellaire. Ce système fait partout obstacle à la véritable production capitaliste, qui finit par le faire disparaître. » (Le Capital, livre III, P1103)

La seule voie révolutionnaire est celle par laquelle le producteur devient marchand et capitaliste.

"Le capital marchand n’a de développement autonome et n’existe comme forme prédominante qu’aussi longtemps que la production repose sur une base sociale autre que le capitalisme. Le développement autonome du capital marchand est donc en raison inverse du développement de la société (Le Capital, livre III, P1096).

Ainsi, le capital marchand, condition de départ de la société capitaliste, constitue un obstacle au développement de celle ci et dès qu’elle domine, elle a tendance à le nier. L’expansion du capital marchand n’est pas un phénomène spécifique de la société féodale et qui conduirait mécaniquement au capitalisme : il peut apparaître dès le moment où l’industrie urbaine est séparée de l’agriculture :

« Dans le monde antique, le commerce et le développement du capital marchand aboutissent toujours à l’esclavagisme ou, du moins, provoquent la transformation de l’esclavagisme patriarcal produisant des moyens de subsistance directs en esclavagisme orienté vers la production de plus value. Dans le monde moderne, au contraire, le commerce conduit au mode capitaliste de production. Cela prouve bien que le développement du capital marchand ne suffit pas par lui même à expliquer ces résultats » (Le Capital, livre III, P1100)

Plus généralement, l’accumulation de richesses n’est pas en soi une condition suffisante. Ainsi en est il des conséquences des découvertes géographiques du XVIe et XVIIe siècle.

« La soudaine extension du marché mondial, la multiplication des marchandises en circulation, la rivalité entre les nations européennes pour s’emparer des produits d’Asie et des trésors d’Amérique, le système colonial enfin contribuèrent largement à libérer la production de ses entraves féodales. Cependant, dans la période manufacturière, le mode de production moderne apparaît seulement là où les conditions appropriées se sont formées pendant le Moyen Age, que l’on compare la hollande avec le portugal par exemple » (Le Capital, T III, P1101).

De même, les prêts avec intérêt, en pleine expansion à l’époque capitaliste, n’ont pas toujours eu la même dynamique (p 1105).

Marx désigne la source de confusion qui a fait que le mercantilisme n’a pu saisir que l’apparence des choses :

« La véritable science de l’économie moderne n’apparaît qu’au moment où l’analyse théorique passe du processus de circulation au processus de production. » (p 1104)

Suivons donc Marx dans l’étude qu’il fait des transformations de la production.

L’expansion de la production

L’histoire de l’humanité montre un accroissement de l’emprise sur la nature, une tendance au développement de la production. Un raisonnement par induction à partir de ce résultat pourrait conduire à dire que les sociétés cherchent toujours à développer la richesse. Ce n’est pas ce que pense Marx :

« La question de savoir quelle forme de propriété foncière, etc., est plus productive, ou crée la plus grande richesse, n’a jamais préoccupé les anciens. A leurs yeux, la richesse n’est pas le but de la production, bien que Caton puisse s’interroger sur la manière la plus rentable de cultiver un champ, ou Brutus prêter son argent au taux le plus favorable. L’enquête porte toujours sur la question : quel mode de propriété crée les meilleurs citoyens ? C’est seulement chez de rares peuples commerçants -qui monopolisent le métier des transports- qui vivent dans les pores de l’ancien monde, tels les juifs dans la société médiévale, que la richesse apparaît comme une fin en soi. » (Principes d’une critique... ; P326 ; Economie ; Tome 2 ; Pléiade)

Ce que Marx entend par la tendance historique au développement des forces productives, c’est l’effet dissolvant, pour toutes les sociétés, du développement de la richesse d’une part, la tendance à l’expansion des sociétés les plus développées au détriment des moins développées d’autre part. Les corporations étaient au Moyen Age la principale forme d’organisation productive non agricole. Voici comment il décrit la tendance de ces corporations à s’opposer au développement de la production :

« Sous le système des corporations, par exemple, où la réglementation prescrit le nombre de métiers à tisser qu’un artisan peut utiliser, etc., l’argent qui n’est pas lui même d’origine corporative, qui n’est pas l’argent du maître, ne peut acheter les métiers pour les faire travailler. » (Principes d’une critique, P348, Economie tome 2, Pléiade)

Or le capital, pour se réaliser et se développer, doit trouver en face de lui d’une part des travailleurs libres, d’autre part des richesses, des matériaux, etc.. Le seul capital se formant au Moyen Age est le capital marchand dont nous avons dit plus haut qu’il n’est pas apte par lui même à développer la production.

La dynamique de la division du travail est elle même prise dans une contradiction. D’une part :

« La manufacture produit la virtuosité du travailleur de détail en poussant jusqu’à l’extrême la séparation des métiers telle qu’elle l’a trouvé dans les villes du moyen age. » (Le Capital, T1, P 879).

D’autre part :

« l’organisation corporative excluait la division manufacturière du travail bien qu’elle en développât les conditions d’existence en isolant et perfectionnant les métiers. En général le travailleur et ses moyens de production restaient soudés comme l’escargot et sa coquille » (p 902)

Le développement du capital marchand, le perfectionnement de la production dans le système des corporations, la division du travail à la fois contenue et perfectionnée, l’augmentation générale de la richesse sapent les bases de la société féodale. mais aucun de ces éléments, ni même ces facteurs pris ensemble ne suffisent à fonder le mode de production capitaliste. Plus généralement, le développement de la production capitaliste ne peut se faire ... sans que la base de la production capitaliste ne soit elle même développée :

« Il se peut que, de manière sporadique, la manufacture se développe localement à côté des corporations, dans un environnement qui appartient encore à une toute autre période, comme par exemple dans les cités italiennes. Mais pour que le capital devienne le type prédominant d’une époque, les conditions de sa genèse doivent être développées non seulement localement, mais à une grande échelle ». (Principes d’une critique ; P349)

l’accumulation primitive

Marx systématise ce point de vue dans le chapitre du Capital sur l’accumulation primitive.

« Nous avons vu comment l’argent devient capital, le capital source de plus value, et la plus value source de capital additionnel. Mais l’accumulation capitaliste présuppose l’existence de la plus value et celle ci la production capitaliste qui, à son tour, n’entre en scène qu’au moment où des masses de capitaux et de forces de travail assez considérables se trouvent déjà accumulées entre les mains de producteurs marchands. Tout ce mouvement semble donc tourner dans un cercle vicieux, dont on ne saurait sortir sans admettre une accumulation primitive (previous accumulation dit Adam Smith), antérieure à l’accumulation capitaliste et servant de point de départ à la production capitaliste au lieu de venir d’elle » (Le Capital ; livre 1 ; P1167 ; Economie Tome 1 ; Pléiade)

L’accumulation primitive est un phénomène global où se conjuguent des mécanismes économiques et des actions politiques, l’action de certains individus et celle de l’Etat, la force brute et la loi.

« Au fond du système capitaliste, il y donc la séparation radicale du producteur d’avec les moyens de production. Cette séparation se reproduit sur une échelle progressive dès que le système capitaliste s’est un fois établi ; mais comme celle là forme la base de celle ci, il ne saurait s’établir sans elle. Pour qu’il vienne au monde il faut donc que, partiellement au moins, les moyens de production aient été arrachés sans phrases aux producteurs qui les employaient à réaliser leur travail et qu’ils se trouvent déjà détenus par les producteurs marchands qui eux les emploient à spéculer sur le travail d’autrui. » (Le Capital, T.1, p 1167)

En Angleterre « la spoliation des biens d’Eglise, l’aliénation frauduleuse des domaines d’Etat, le pillage des terrrains communaux, la transformation usurpatrice et terroriste de la propriété féodale ou même patriarcale en propriété moderne privée, la guerre aux chaumières, voilà les procédés idylliques de l’accumulation primitive. Ils ont conqui la terre à l’agriculture capitaliste, incorporé le sol au capital et livré à l’industrie des villes les bras dociles d’un prolétariat sans feu ni lieu. » (Le Capital T.1, p. 1191).

Mais cette production de prolétaires démunis de tout allait plus vite que son absorption par les manufactures naissantes. Réduits à l’état de vagabonds, ces hommes furent traités comme des criminels par la législation. Ils pouvaient, s’ils refusaient « de se mettre au travail », être fouettés, avoir la moitié de l’oreille coupée, ou même être exécutés comme ennemis de l’Etat. C’est ainsi que la masse des campagnes fut rompue à la discipline du prolétariat par le fouet, la marque au fer rouge, la torture et l’esclavage. Grâce à l’intervention constante (législative et pénale) de l’Etat, la bourgeoisie naissante modèle le prolétariat à sa convenance. La séparation du travailleur d’avec ses moyens de production équivaut à une guerre civile de la classe bourgeoise contre les paysans qu’elle transforme en prolétaires.

Dans cette transformation sociale radicale, d’une violence inouïe, le politique et l’économique sont étroitement mêlés. Aucun des deux ne peut être considéré, au cours de cette période, simplement comme effet ou simplement comme cause.

L’accumulation primitive a toutes les caractéristiques d’une période révolutionnaire, au cours de laquelle se constitue, pour partie, la classe bourgeoise dans la dynamique de l’affrontement de certains propriétaires aux classes pauvres de la société. Des révolutions bourgeoises, l’histoire officielle a tendance à ne retenir que les révolutions politiques dans lesquelles la bourgeoisie a disputé l’intégralité du pouvoir d’Etat aux tenants de l’ancien régime et l’a remodelé à ses propres fins. Mais la révolution bourgeoise peut être décrite comme un processus plus profond et plus complexe que les épisodes ayant pour enjeu le pouvoir politique.

II ) Le changement social et les illusions du progrès

Ce qui, au bout du processus nous apparaît comme le progrès, a pris son essor à travers la personne de l’usurier et du marchand aux marges de la société, s’est constitué socialement grâce à une violence barbare, s’est réalisé par un appauvrissement matériel et spirituel du travailleur sans précédant depuis l’esclavage. S’est constitué comme progrès le mouvement par lequel toutes les bases de la civilisation du Moyen-Age étaient anéanties.

Les ruptures sociales par lesquelles s’est opérée la transition du féodalisme au capitalisme sont en opposition complète avec les idéologies du progrès conçu comme développement linéaire et cumulatif telles qu’elles furent formulées à partir de la Renaissance. George SOREL remarque que les théories du progrès, en vogue à la fin du XVIIe mais aussi de nos jours (SOREL écrivait au début de ce siècle) sont fondées sur l’idéal de permanence et de lois immuables telle que le suggère l’idée de force qui provoque l’accélération des corps. Le mouvement est prévisible, le but connu, le changement inéluctable. Le progrès est censé entraîner la société toute entière dans son mouvement, comme un bloc, avec ses classes dominantes et ses classes pauvres.

« Cette société (de la fin du XVIIe) ne pouvait se passer de philosophie parce qu’elle avait reçu des générations précédentes l’habitude de beaucoup raisonner(...). (Elle)] n’aurait pu s’abandonner à son bonheur sans chercher à justifier sa conduite (...). On fut donc très heureux de trouver des avocats habiles qui établirent doctoralement qu’on avait raison de s’amuser sans souci. Ce fut l’origine de la doctrine du progrès. FONTENELLE eut le mérite de révéler à ses contemporains la possibilité d’une telle philosophie. »Nul ne songeait à contester que sous LOUIS XIV les conditions de vie ne fussent devenues plus douces pour les hautes classes qu’elle n’avait été sous le roi précédant. Dès lors on avait le droit de se poser les questions suivantes : Pourquoi les forces qui avaient produit cette amélioration ne seraient t-elles pas des forces résultant de la nouvelle constitution des sociétés, par suite aussi naturelles que celles du monde physique ? Pourquoi si elles continuaient à agir ne donneraient t-elles pas un mouvement accéléré dans le monde social comme la pesanteur en produit dans le monde naturel ? (...) BRUNETIERE a très bien observé que l’idée de stabilité des lois de la nature est un élément de la théorie du progrès." (George SOREL, Les illusions du progrès, éditions du Trident, P 33)

Cette mécanique sociale se développe sur le fond d’une pensée cartésienne, très à la mode en cette époque, selon laquelle les faits agissent les uns sur les autres à la manière des rouages d’une mécanique et sur le modèle du raisonnement articulé autour « des idées claires et distinctes ». Le raisonnement de Marx est à l’opposé : Fondé sur la dialectique hegelienne, il considère que c’est par le négatif, par ce qui bloque les rouages de la mécanique qu’opère le changement. C’est une vision des transformations sociales faite d’oppositions et de ruptures qui conduit à des discontinuités, des sauts qualitatifs, donc aussi à un autre rapport au temps.

Marx, qui avait une toute autre vision du progrès que celle issue de la Renaissance et des encyclopédistes, “ n’a t-il pas dangereusement régressé vers les illusions du progrès lorsqu’il considérait que la bourgeoisie livrerait à la révolution une industrie dont les usines seraient soumises à une direction vraiment scientifique ? ” s’interroge Sorel. Les trusts américains tirent leur pouvoir non pas d’une plus grande productivité que leur permettrait une économie d’échelle mais des avantages douaniers qu’ils peuvent se faire octroyer par l’Etat et des situations de monopole qu’ils obtiennent sur des filières entières, sur les réseaux de transport, sur l’approvisionnement. N’est ce pas là une manière très féodale de développer son influence ? (Les illusions du progrès ; p 371). Longtemps avant qu’on ne parlât des trusts américains, les grands financiers avaient gagné des millions à fusionner les compagnies de mines et de chemins de fer ; ainsi avait été démontré que le capitalisme usuraire n’avait pas dit son dernier mot. Quantité d’affaires qui auraient pu être excellentes végétaient par suite des énormes dîmes perçues sur elles par leurs organisateurs (p. 375)

Le point de vue de Marx selon lequel le capital usuraire et le capital commercial se présentent dans l’histoire avant le capital sous sa forme fondamentale qui détermine l’organisation économique de la société moderne est aujourd’hui partiellement contredit par le spectaculaire gonflement de la sphère financière au sein de l’économie mondiale : la place de la bourse, la part des revenus financiers dans le revenu de tous les grands groupes, le rôle de l’endettement des banques et des Etats.

Le XXe siècle démontré une étonnante tendance des sociétés les plus modernes à investir des formes sociales issues d’un passé lointain : l’univers concentrationnaire nazi et stalinien remit en vigueur l’esclavage sur une grande échelle ; l’inquisition fut remise au goût du jour comme méthode de gouvernement de l’URSS.

N’est il pas étonnant de voir le capitalisme japonais, le plus dynamique de tous les capitalismes contemporains, intégrer au fonctionnement normal des entreprises des valeurs moyenâgeuses d’obéissance, d’attachement personnel, alors que partout ailleurs les relations de travail tendent à se dépouiller des rapports hiérarchiques au profit de la division technique du travail ! Le patronat cherche partout sauf au japon à parachever l’œuvre du capital : créer un travailleur libre de toute attache, débarrassé au maximum du lien social, y compris dans l’entreprise ; un travailleur réduit plus que jamais à une force de travail, si qualifié soit il, et dont le lien à l’organisation productive tend à se réduire aux nécessités techniques du travail immédiat (il devient capable de s’autodéterminer sans intervention permanente de la hiérarchie qui peu à peu s’estompe). L’apparent anachronisme japonais ne semble pas entraver son irrésistible ascension.

Il s’agit là de phénomènes que l’on ne peut pas décrire seulement comme des vestiges du passé : L’esclavage concentrationnaire est une version moderne de l’esclavage sans qu’aucune continuité ne le relie aux formes anciennes. Il n’y pas non plus de continuité entre la propriété foncière ancienne et la propriété immobilière au sein des grande métropoles capitalistes. Rien non plus ne relie historiquement les golden boys aux usuriers du Moyen Age. Quant aux relations de travail japonaises, si leur continuité avec l’ancienne société a été souligné, elles ne sont pas, semblent il, une entrave à la société moderne au sens où Marx présentait comme des entraves au capital moderne les anciennes relations personnelles entre classes à la campagne comme dans les corporations.

On ne peut pas les ranger non plus dans ce que Marx décrit comme décomposition des sociétés qui ne parviennent pas à surmonter ses contradictions (le décadence du monde romain par exemple). Au contraire, elles sont chacune à leur façon un élément du dynamisme de ces sociétés dans leur logique propre. Le Goulag a été un moyen déterminant pour l’industrialisation et de la mise en valeur agricole en URSS. Le travail forcé organisé par les nazis s’est fait dans le cadre de l’économie de guerre (la politique d’extermination par contre n’obéissait à aucune logique économique hormis, marginalement, le pillage des biens des victimes). La spéculation monétaire boursière et foncière, forme moderne de l’usure, entre dans une logique de recyclage au niveau mondial des profits excédentaire qui ne trouvent pas à s’investir dans une production en crise de débouchés.

Ce n’est pas la négativité au sens de Marx ou de Hegel, élément du dynamisme social et contenant la possibilité du dépassement : ces formes ne contiennent rien qui laisse entrevoir des possibilités futures de progrès.

Nous nous trouvons en présence de phénomènes extrêmement régressifs, d’apparence anachroniques. Des formes appartenant à des époques passées sont réinvesties, parfois avec succès, par le monde moderne. Elles peuvent parfois lui donner une capacité insoupçonnée de barbarie. La critique du progrès ne peut pas se limiter à la dialectique du négatif au sein des formations sociales et au dépassement réussi ou non des contradictions.

III ) VALEUR D’ECHANGE ET VALEUR D’USAGE

L’existence des biens, sur le marché capitaliste, seulement sous la forme de leur valeur d’échange est un moyen par le quel le capital s’approprie gratuitement l’augmentation des forces productives matérielles : cette augmentation, exprimée en termes physiques, peut ne pas correspondre à un coût monétaire supplémentaire.

La mesure de tout objet dans le monde des marchandises est la valeur d’échange qui s’exprime en termes monétaires et permet d’établir un équivalence entre marchandises de nature différentes. Des mètres d’étoffe peuvent être transformés en argent et ce dernier permettra de payer soit la matière première, soit le temps de travail, soit des produits de consommation de luxe etc... Il n’y a rien de commun entre des balles de coton, des journées de travail et un dîner d’apparat si on considère leur apparence matérielle. Réduits à leur valeur monétaire, on peut cependant dire que par exemple 100 journées de travail = 80 balles de coton = un diner pour 50 convives. Ces trois éléments de la vie d’un capitaliste ont la même valeur d’échange.

Ce qui conduit à l’équivalence monétaire n’est pas inscrit dans la nature physique des choses ni dans l’intensité du désir d’appropriation qu’elles suscitent mais dans le temps de travail socialement nécessaire à leur production. S’agissant de machines, de matières premières ou de biens de consommation, la valeur marchande apparaît comme la totalité du temps de travail qui s’y incorpore au fur à mesure de la chaîne de production. L’usure des moyens de production (machines, bâtiments etc...) s’exprime aussi en temps de travail socialement nécessaire. S’agissant du travail, il est payé lui aussi (si on ne tient pas compte des fluctuations temporaires) au coût de production des ouvriers : nourriture, logement, habits, éducation des enfants etc...

Parler de travail socialement nécessaire a deux conséquences :

- La marchandise produite en un lieu ne sera pas payée (après les ajustements dus à la concurrence sur un marché supposé fluide) nécessairement au prix du travail qui lui a été incorporé individuellement, mais au prix du travail nécessaire pour la produire aux conditions de productivité de l’époque donnée. Si le capitaliste en question est moins productif (moins bien équipé en machines modernes par exemple) il sera obligé d’aligner ses prix sur le marché et fera un profit moindre. S’il est plus productif que les conditions générales du marché, il réalisera un surprofit.

- La valeur d’échange d’un produit sera déterminée non par le temps de travail nécessaire au moment passé de sa production mais par le travail nécessaire pour le fabriquer en ce moment présent. Des stocks de marchandises produites il y a plusieurs mois à un coût donné verront leur valeur diminuer si une marchandise est aujourd’hui mise sur le marché avec un moindre coût de fabrication. Ce phénomène est particulièrement important pour les marchandises à longue durée de vie telles que les machines dont la valeur peut être partiellement anéantie avant la fin de leur vie physique (de leur usure) par la mise sur le marché de machines plus performantes et moins chères.

La valeur d’usage correspond à la propriété physique de la marchandise, à son usage matériel : Si la valeur d’échange de produits alimentaires s’exprime en équivalents monétaires et peut s’additionner à des mètres de toile sur un livre de compte, l’être humain concret qui n’a que des habits et pas de nourriture va mourir de faim. La destination finale de toute marchandise (machine, bâtiment, bien de consommation) est nécessairement un usage, et la valeur d’usage est la condition préalable pour qu’existe la valeur d’échange, car qui achèterait un objet qui n’a pas d’usage ?

Entre valeur d’usage et valeur d’échange, il y a contradiction permanente. Quand le capitaliste a affaire avec la valeur d’échange, il achète, vend et compte son profit.

Le critère d’usage des marchandises produites n’apparaît qu’à posteriori comme possibilité de débouché (le produit va t-il être acheté par quelqu’un qui en aura besoin). La baisse éventuelle de la valeur d’usage telle que mauvaise qualité, changement de mode, obsolescence, sera vécue exclusivement comme obstacle au débouché. Pour le consommateur la situation est inversée : sa motivation est l’usage qu’il va faire du produit, la valeur monétaire étant un obstacle à la satisfaction de son besoin. Ainsi peuvent facilement coexister dans le monde capitaliste des productions excédentaires et des besoins non satisfaits faute de consommateur solvable. Ce n’est pas l’intensité physique du besoin qui anime la production mais la réalisation de la valeur d’échange des produits. Cette réalisation se fait toujours à posteriori, lors de la mise sur le marché. Cette discordance chronique entre besoins et production donnera au développement de cette dernière un caractère chaotique que nous étudierons ultérieurement.

La valeur d’échange d’une marchandise peut diminuer ou rester stable grâce à une meilleure efficacité du travail, alors que sa valeur d’usage augmente. Ceci a lieu chaque fois que les procédés de fabrication se perfectionnent, faisant baisser le coût des machines en augmentant leur qualité. Par ce moyen, le progrès technique est donné gratuitement au capital.

IV ) LA POUSSEE VERS LE DEVELOPPEMENT DES FORCES PRODUCTIVES

Le profit étant la raison d’être du capitaliste, celui ci va systématiquement chercher tout ce qui peut l’augmenter. C’est à travers la recherche du profit maximum qu’un capitaliste donné est amené à augmenter les forces productives : des moyens de production accrus, ou moins chers, lui permettront de mettre sur le marché davantage de marchandises, à un prix qu’il espèrera supérieur au coût de production moyen, ce dernier déterminant le prix du marché.

La plus value est la part de travail gratuit qui est incorporée dans les marchandise, déduction faite du prix d’achat de la force de travail (salaires). Elle peut augmenter à partir de deux types d’action : en agissant sur le coût de la force de travail, en agissant sur la productivité du travail. Nous allons voir que si la recherche de profit par la pression à la baisse sur le coût du travail trouve très vite, pour un capitaliste donné, sa limite, la recherche d’une productivité accrue peut se développer à l’infini.

a ) - L’action sur le coût de la force de travail

Elle peut être efficace de de trois manières : 1) Le temps de travail est augmenté sans augmenter le salaire ; 2) Le salaire est baissé ; 3) Les cadences augmentent

Mais des limites incompressibles existent : Les cadences et le temps de travail élevés se heurtent vite à la résistance physiologique des individus. Les salaires ne peuvent pas baisser au dessous d’un seuil où l’ouvrier et sa famille mourraient de faim. De nos jour, à la différence du XIXe siècle, s’ajoutent aux limites physiologiques les résistances sociales présentes (syndicats, possibilités de grèves) et institutionnalisées suite à des luttes du passé (conventions collectives, sécurité sociale, droit du travail). Mais prenons l’hypothèse totalement abstraite d’un temps de travail de 24 heures par jour, d’un salaire nul, de droits sociaux anéantis, et d’une population entièrement prolétarisée. Voilà la limite absolue et absurde au delà de laquelle la plus value totale ne peut plus augmenter. En n’agissant que sur le coût du travail, la motivation du capitaliste à augmenter son profit trouverait vite sa limite. Si la pression à la baisse sur les salaires est constante en régime capitaliste, elle n’agit que sur des possibilités de variation par définition limitées. L’illustration contemporaine de ce fait est que les bas salaires de certaines régions du tiers monde ne confèrent pas à ces dernières une compétitivité déterminante sur le marché mondial. Tout au plus sont elles utilisées pour certaine activités fortement consommatrices de main d’œuvre, comme le montage de petit matériel. Et encore, ces activités vont être rapatriées vers les métropoles impérialistes dès que de nouvelles technologies permettront leur automatisation.

b ) L’action sur la productivité du travail

Le passage suivant, extrait du manuscrit des Grundisse, est cité dans une note de Maximilien Rubel. Voici comment le capital s’approprie gratuitement de nombreux facteurs de développement des forces productives :

"Si le capital pouvait posséder l’instrument de production sans frais, pour rien, que s’ensuivrait-il ? La même chose que si les frais de circulation étaient réduits à zéro. C’est à dire que le travail nécessaire à la conservation de la force de travail serait diminué, et le surtravail (la plus value) augmenté sans qu’il en coûte un sou au capital. Une telle augmentation de la force productive -processus qui ne lui coûte rien- c’est la division du travail et le travail combiné au sein du processus de production. Elle suppose toutefois du travail à grande échelle, c’est à dire le développement du capital et du travail salarié. Une autre force productive qui ne lui coûte rien, c’est le pouvoir scientifique, grand ou petit, ( il va de soi que le capital doit toujours verser une certaine dîme aux curés, aux maîtres d’école et autres gens instruits), et qu’il ne peut s’approprier que par l’emploi des machines (...). L’accroissement de la population, qui ne lui coûte rien, est une force productive. Bref, il dispose gratis de toutes les forces sociales qui se développent au même rythme que l’accroissement de la population et que l’évolution historique de la société. (Economie, T.II, Pleiade, P.1745)

Il ressort de ce passage qu’un partie essentielle du progrès technique est captée gratuitement par le capital. Examinons comment l’achat des moyens de production peut conduire à l’appropriation sans contrepartie financière de la majorité des forces productives de la société, comment cette tendance devient un puissant moteur pour le développement de ces dernières.

En améliorant les techniques de production avant les autres capitalistes, la capitaliste le plus avancé techniquement va bénéficier des prix du marché donnés par les conditions sociales générales (le temps de travail socialement nécessaire). Il réalisera en plus du profit moyen un profit supplémentaire (surprofit) lié à cet écart qu’il aura temporairement réussi à creuser. Produire à meilleur coût que les autres, telle est l’obsession de chaque propriétaire d’usine. Mais en situation de concurrence, ceci ne durera que tant que les nouvelles méthodes de production ne seront pas généralisées. Chaque capitaliste va chercher à adopter les nouvelles techniques, ce qui prendra un temps plus ou moins long. Alors, le temps de travail socialement nécessaire sera réajusté aux nouvelles conditions générales de la production, la valeur d’échange sera nivelée autour des nouvelles conditions de productivité créées dans un premier temps par ce capitaliste entreprenant. Ceux qui n’auront pas pu augmenter leur productivité feront failite ou se retireront du secteur. Et une nouvelle course poursuite pourra s’engager. Sans fin.

Il s’agit là du plus puissant moteur de progrès technique que l’homme ait jamais inventé.

Ce moteur est alimenté non par l’ingéniosité de tel ou tel capitaliste mais par la richesse extorquée aux travailleurs. La plus value est investie en capacités techniques, en matériels, qui placeront le capitaliste en bonne position face à la concurrence. Cette richesse produite par le travail est accumulée par le capital sous forme de moyens de production supplémentaires, c’est à dire que les capacités productives des la société augmentent par l’accumulation entre les mains des capitalistes du travail non payé des prolétaires. Ce besoin de travail non payé constitue en même temps une motivation puissante du capital pour une pression constante à la baisse des salaires.

Les sources d’amélioration de la productivité du travail sont plurielles :

La coopération

A l’origine de la production manufacturière, le fait de réunir en un même lieu un grand nombre d’ouvriers permettait d’augmenter leur efficacité. L’efficacité totale du travail en commun d’un grand nombre est plus grande que la somme de chaque capacité de travail particulière. Ce gain de productivité, le capitaliste l’a gratis car il ne paye que chaque travail individuel, la force collective n’étant pas rémunérée. C’est une pure valeur d’usage qui est liée à la force productive de la coopération pour peu qu’aucune force de travail supplémentaire ne soit pas requise pour l’organiser. C’est ainsi que Marx considère la force productive du travail en commun. De nos jours la coopération des travailleurs au sein d’une même unité de production est gérée par un appareil administratif relativement complexe, par un encadrement dont une partie de l’activité n’est pas technique mais consiste à disposer les travailleurs à leur place respective, sans compter une frange de gardes chiourmes qui a connu son apogée aux belles heures du taylorisme. Une force de travail est requise pour organiser la coopération. Elle a donc un coût qui est fonction, non de l’efficacité collective de la communauté ouvrière (valeur d’usage), mais de la rémunération de l’encadrement et de l’administration de l’usine, ce personnel étant, comme les ouvriers de fabrication, une marchandise acquise sur le marché du travail. Nous voyons que le coût de la force productive du travail commun n’a qu’un rapport très indirect avec son efficacité réelle. Là comme ailleurs le monde des valeurs d’usage et le monde des valeurs d’échange ne communiquent que par des voies étroites.

La partie du travail non payée - c’est à dire la différence entre la valeur supplémentaire que le travail transmet aux marchandises produites et le prix de la force de travail - sera partiellement ou totalement réinvestie sous forme de moyens de production supplémentaires. S’il s’agit d’achat d’une plus grande quantité de force de travail, avec les matières premières et le matériel nécessaire à sa mise en œuvre, nous sommes en présence d’un développement extensif des capacités de production qui peut capter dans certaines circonstances des forces productives supplémentaire issues de la coopération.

Le progrès technique

Si le profit est utilisé pour l’achat de machines plus performantes, une même quantité de travail pourra mettre en œuvre davantage de production. La machine est elle même le produit d’un travail ouvrier ainsi que les matières premières dont sont issus se matériaux. Sa valeur marchande est l’équivalent d’une quantité de travail socialement nécessaire pour la produire. Cette valeur sera transmise au produit au fur à mesure de son usure, opération que les méthodes de gestion essaient d’approcher par le calcul d’amortissement : par exemple, si un métier à tisser peut produire dans sa vie un million de mètres de toile, chaque mètre de toile aura incorporé un millionième de la valeur du métier. Le travail que contient la machine (comme tout capital fixe) est appelé travail mort, par opposition au travail direct de l’ouvrier qui la fait fonctionner, appelé travail vivant.

Le fait que la conception de la machine soit le fruit de plusieurs décennies, voire de plusieurs siècles de recherches, d’expérimentations, de mise au point, ne conduit à aucun coût monétaire. Seul compte le travail socialement nécessaire pour la produire aujourd’hui : ainsi, le capitaliste qui l’achète s’approprie toutes l’expérience des générations passées. En étant le maître de la fabrique, il est le maître exclusif non seulement du travail présent mais aussi du travail et des découvertes de toute l’humanité jusqu’à nos jours. Il est le maître des forces productives de la technique dont il n’existe aucun équivalent monétaire durable. Ces forces productives ont leur existence dans le monde de la valeur d’usage et le capitaliste en s’en portant acquéreur à travers leur valeur d’échange (au prix du travail contemporain) se trouve immédiatement propriétaire de la valeur d’usage de la technique, produit des générations passées. Il règne sur l’empire des vivants et des morts. Nous verrons plus tard comment il règne aussi sur les générations à venir.

La qualification

La qualification des travailleurs ne leur appartient pas en propre : Le savoir faire est totalement perdu si le travailleur n’est plus en face de sa machine que seul le capitaliste peut lui fournir. Vendeur de sa seule force de travail, il peut être utilisé par le capitaliste comme bon lui semble. Ce dernier peut ’injecter’ dans le travailleur une qualification en le mettant dans une situation où il devra réaliser des opérations complexes. Il peut au contraire faire d’un ancien artisan ou paysan le simple exécutant d’un ou deux gestes simples appris en quelques heures. Dans tous les cas, ce savoir faire, simple ou complexe, n’est pas la propriété du travailleur. Il est utilisé par le capitaliste mais n’est pas payé en tant que tel dans la mesure où il n’a pas d’équivalence dans le monde des valeurs d’échange. Seule la force de travail a une valeur d’échange, et en l’achetant, le capitaliste en obtient l’usage, dont la qualification est un élément gratuit.

Ce schéma décrit par Marx en fonction de la situation de l’époque est devenu plus complexe aujourd’hui. Dans de nombreux cas l’industrie a besoin de travail qualifié ou très qualifié. Cette qualification ne peut pas être obtenue seulement en mettant l’ouvrier dans la situation complexe où il devra se former :

* Les capacités d’acquisition de connaissances nouvelles seront fonction des dispositions physiques et mentales de l’ouvrier. Un temps de travail trop long, des cadences trop élevées, compromettent l’acquisition de nouvelles connaissances. Il en est de même des conditions de vie à l’extérieur de l’usine : Si celles ci sont trop pénibles (mauvais logement, mauvaise alimentation , mauvaises conditions de transports) l’ouvrier pourra être inapte à un travail complexe

* Un certain niveau de formation initiale est une base indispensable à partir de laquelle des qualifications pourront être acquises. Des capacités d’abstraction permettant de comprendre un procédé technique à partir de symboles, l’aptitude à raisonner à partir de textes écrits, sont aujourd’hui un minimum requis pour des travaux parmi les moins qualifiés.

Ces deux conditions préalables à la qualification sont une cause de l’augmentation du prix de la force de travail : Le niveau de vie de la famille doit permettre aux travailleurs et travailleuses de reconstituer non seulement leurs capacités physiques mais aussi leurs capacités mentales, ce qui implique un temps de travail plus court et une certaine qualité de vie à l’extérieur du lieu de travail. Ils doivent pouvoir envoyer leurs enfants à l’école, cette dernière étant prise en charge par la collectivité. De ce point de vue signalons que le patronat, qui en assume directement ou indirectement les coûts cherche à la faire fonctionner selon ses besoins.

La qualification du travailleur entre donc aujourd’hui, contrairement au XIXe siècle, comme composante importante du coût de la force de travail. Le coût de cette force de travail est plus élevé car il inclut la qualification initiale et une certaine marge d’adaptabilité mentale. Il n’en reste pas moins équivalent au coût de reproduction de ce type là de travailleur. Au même titre que la valeur de n’importe quelle marchandise correspond à la quantité de travail socialement nécessaire pour produire une marchandise équivalente, la valeur de la marchandise ’force de travail’ correspond à la quantité de travail socialement nécessaire pour créer une force de travail équivalente (pour lui fournir nourriture, logement, éducation...). Ce prix , cette valeur marchande n’a pas de rapport direct avec sa valeur d’usage, ce qui a pour conséquence que :

* Le prix du travail qualifié diminue au fur à mesure qu’augmente l’efficacité de la fabrication du travailleur qualifié (dont l’efficacité de l’éducation de masse est une composante importante). Il s’agit du même processus qui fait diminuer tendanciellement le prix des circuits intégrés dans l’industrie électronique grâce à l’amélioration des procédés de fabrication. Dans une grande industrie chimique comme Rhône Poulenc, le même coefficient de la convention collective correspond à la qualification d’un titulaire de CAP embauché dans les années 50, d’un bac technique embauché en 1970 et d’un technicien supérieur (bac + 2 ans d’études spécialisées) embauché aujourd’hui.

* Les patrons tendent à se débarrasser de la force de travail produite aux époques antérieures dans des conditions de moindre qualification pour la remplacer, à un coût équivalent, par de la force de travail plus récente donc plus qualifiée. Cet comportement reproduit pour la main d’œuvre le mécanisme par lequel les machines obsolètes, résultat d’un niveau technologique dépassé, sont remplacées avant la fin de leur usage (Pour le matériel, le terme économique consacré est « usure morale »). C’est une des explications de l’incitation publique à la mise à la retraite anticipée et du chômage chronique des plus de 50 ou 55 ans.

La classe capitaliste s’approprie donc pour un prix stable ou augmentant faiblement, une qualification de plus en plus grande. Tel est le mouvement actuel, à mettre en parallèle avec celui initié dès les débuts du capitalisme, par lequel elle s’appropriait pour un prix donné des moyens techniques de plus en plus complexes. C’est un élément des forces productives totales de la société dont la maîtrise revient là aussi exclusivement au capitaliste.

Les pronostics de Marx sur l’avenir du prolétariat en terme de paupérisation et de déqualification sont pour partie infirmés. Mais les catégories qu’il a élaboré pour décrire le renouvellement et le paiement de la force de travail permettent de décrire la situation actuelle.

L’amélioration de la productivité du travail telle que nous venons de la décrire est équivalente à l’appropriation gratuite des forces productives par le capital. C’est une expropriation du travail :

« Dans la mesure où le machinisme se développe en même temps que s’accumulent la science et les forces productives de la société, ce n’est plus dans le travail, mais dans le capital que se manifeste l’ensemble de l’activité sociale. Les forces productives de la société se mesurent au capital fixe, qui est leur matérialisation ; inversement la force productive du capital se développe grâce au progrès général que le capital s’approprie gratuitement. (...) Dans le machinisme, le savoir est pour le travailleur quelque chose d’étranger, d’extérieur, et, tandis que le travail vivant est subordonné au travail matérialisé qui agit en toute indépendance, le travailleur, pour autant que son labeur n’est pas exigé par les besoins du capital, devient superflu. » (Principes d’une critique, p. 301)

"toutes les forces du travail sont transposées en forces du capital : dans le capital fixe, la force productive du travail (projetée hors de lui et existant indépendamment de lui en tant que matière). Et dans le capital circulant, il y a encore ceci : d’une part l’ouvrier s’est lui même imposé les facteurs de la répétition de son travail, et, d’autre part l’échange de son travail est médiatisé par le travail coexistant d’autrui. (p. 302)

Nous pouvons tirer de ce chapitre deux conclusion complémentaires :

Les forces productives sont, dans le mode de production capitaliste, toujours pensées à travers un rapport Capital - Travail, et du mouvement d’expropriation qui les fait passer en permanence du travail au capital.

Les forces productives qui fonctionnent dans le monde des valeurs d’usage sont durables. Une fois acquises (en grande partie gratuitement) par le capital, elles ne subissent pas d’érosion comme les machines ou les matières premières dont la valeur est totalement incorporée au produit final et qui disparaissent physiquement dans le mouvement par lequel leur valeur se transmet. Les forces productives sont héritées des générations passées comme valeur d’usage gratuite et elles seront transmise aux générations futures : Les forces productives acquises dans le monde féodal ont été en grande partie mises en œuvre par le capital qui pourra (sauf effondrement de la civilisation) les transmettre à un système social ultérieur.

V ) LE CARACTERE CHAOTIQUE DU DEVELOPPEMENT DES FORCES PRODUCTIVES

La partie de la plus value qui n’est pas utilisée par les capitalistes pour l’achat de consommation courante ou de produits de luxe peut être accumulée sous forme de nouveaux moyens de production.

Si ces nouveaux moyens de production sont partagés en machines, matières premières et force de travail selon la même répartition que le capital précédemment employé, le rapport capital / travail restera constant et le taux de profit, c’est à dire la plus value totale rapportée à la masse du capital, restera constant. Cette tendance au développement purement extensif du capital est contrariée par le fait que chaque capitaliste individuel recherche une productivité lui permettant de mettre sur le marché des produits avec un coût de production inférieur à ses concurrents, donc d’augmenter son taux de profit.

La tendance permanente est de remplacer le travail vivant par le travail mort, les travailleurs par les machines. La composition organique du capital augmente, une masse toujours plus grande de capital investi sous forme de moyens de production est actionnée par une force de travail qui augmente moins vite, reste stable ou même diminue. La seule source de profit étant la part de travail non rémunérée par l’achat de la force de travail, le taux de profit (plus value / capital total) aura tendance à diminuer au fur à mesure que la composition organique (capital fixe / capital variable) va augmenter. La baisse tendancielle du taux de profit est inhérente au mode de production capitaliste. Le travail étant la seule mesure de la valeur, il en résulte que le développement illimité des forces productives de la société entre en conflit permanent avec le but limité : la mise en valeur du capital existant, cette valeur ne pouvant reposer que sur une quantité limitée de travail mise en action.

Il en résulte deux ordres de contradiction :

- Une contradiction périodique

Elle conduit à des cycles dans lesquels se succèdent des phases d’expansion, de surproduction, de crash, et de reprise progressive de la production sur de nouvelles bases. Ces crises servent dans une certaine mesure régulateur de la production bien qu’elles soient la cause d’un grand désordre social et économique (succession de relative prospérité et de dépression). Pendant la durée de ces cycles, le taux de profit oscille fortement. Ces oscillations accompagnent de fortes variations des quantités de produits mises sur le marché ou stockées, de fortes variations de la partie du capital directement investi en moyens de productions ou gelé dans des banques en attente d’une situation favorable, de fortes variations du capital consacré à l’achat de la force de travail autrement dit des revenus distribués au monde du travail et du chômage.

Les crises périodiques sont l’occasion d’une destruction massive de moyens de production : un nouvel équilibre ne peut être trouvé qu’après destruction des moyens de production excédentaires. Les capitaux les plus vulnérables seront ceux qui produiront dans les conditions de compétitivité moindres sur un marché restreint par la situation de crise. Le caractère inéluctable de la crise est donc un puissant stimulant à l’innovation technologique, à l’augmentation de la productivité, au développement historique des forces productives ; ceci en même temps que la crise est l’occasion de la destruction d’une partie des forces productives créées lors du cycle précédent. La destruction et la création sont intimement mêlées, indissociables, dans la société capitaliste. Nous sommes une fois de plus à l’opposé de la mythologie du progrès assimilé à un progrès technique détaché de ses conditions sociales. Nous sommes tout aussi loin de l’idéologie de rentiers qui tient lieu d’explication économique dominante. Selon cette idéologie, l’accumulation du capital est assimilable à la progression d’un compte en banque à taux fixe et à intérêts composés. Pour Marx, le négatif n’est pas le mauvais côté des choses qu’une saine gestion tendrait à éliminer. Il est au contraire intimement lié au processus, celui ci ne peut être conservé que si l’on en accepte les destructions et les misères qui lui sont liées.

« Comme la baisse du profit implique la diminution relative du travail immédiat comparé au volume du travail matérialisé reproduit et créé, le capital mettra tout en œuvre pour y remédier. Face à l’écart sans cesse accru entre le travail vivant et le volume du capital en général, entre la plus value (exprimée en termes de profit) et le capital investi, il réduira la part faite au travail nécessaire en augmentant toujours davantage la quantité de surtravail par rapport à la totalité du travail employé. Dès lors, coïncidant avec le plus haut développement des forces productives et la plus large expansion des richesses existantes, commencera la dépréciation du capital, la dégradation du travailleur et l’épuisement de ses forces vitales. Ces contradictions conduisent à des explosions, à des cataclysmes, à des crises où l’arrêt temporaire de tout travail et l’anéantissement d’une grande partie du capital ramèneront brutalement celui ci à un point où il sera capable de recréer ses forces productives sans commettre un suicide. » (Principes d’une critique, Economie, Pleiade T 2, P 273)

- Une contradiction historique

La suite du passage cité ci dessus débouche sur l’impossibilité du maintient du capitalisme :

« Mais parce que ces catastrophes reviennent régulièrement et qu’elles se reproduisent chaque fois sur une plus grande échelle, elles aboutiront en fin de compte au renversement violent du capital »

Le temps de travail total, par définition limité, devient un instrument de valorisation de plus en plus inadéquat d’une masse de moyens de production qui se développe de manière illimitée. C’est à partir de cette contradiction que Marx rejoint la loi qu’il a exposée dans les Grundrisse selon laquelle une société va progresser jusqu’à un certain seuil de développement des forces productives. Lorsque ces forces productives entrent en contradiction avec les rapports de production existant, tout nouveau progrès est un facteur de stagnation ou de régression. Cette société est mûre pour une révolution.

Cependant plus d’un siècle après Marx, la capitalisme a connu bien des crise mais il est toujours là, et il apparaît historiquement capable d’une croissance chaotique mais réelle des forces productives. Cette révolution est elle inéluctable ? En la définissant ainsi Marx semble avoir fait preuve d’une vision quelque peu mécanique, qu’il a bien des fois critiqué chez d’autres. Voici la remarque que fait Maximilien Rubel qui a établi et annoté cette édition : « on notera une fois de plus l’absence dans cette dialectique imagée de la catastrophe sociale et de l’épanouissement individuel de toute allusion au prolétariat porteur de la violence révolutionnaire et salvatrice. Il semble que Marx tienne à donner l’impression qu’il décrit un processus naturel où les hommes obéissent, qu’ils le veuillent ou non à des »lois historiques" (note p 1647)

Le caractère de plus en plus grave des crises périodiques a été mis en évidence par plusieurs auteurs après Marx dans le cadre d’une théorie des crises de longue durée. Sur une échelle de plusieurs décennies se reproduit un phénomène comparable aux cycles décennaux mis en évidence par Marx. Pendant les phases d’expansion de ces ondes longues, les cycles courts connaissent des périodes de stagnation atténuées et des périodes de croissance vive. Pendant les phases de crise de longue durée, les récessions sont brutales et les reprises sans vigueur. Kondratiev, économiste marxiste Russe, fusillé sous Staline, a été le premier à élaborer une théorie des ondes longues du capitalisme. Schumpeter, qui n’était pas marxiste, a lui aussi développé une théorie des ondes longues dans laquelle les innovations technologiques apparaissant en grappes pendant les phases de stagnation servent de base au départ d’un nouveau cycle débutant par une longue période de prospérité. Ernest Mandel (Le troisième âge du capitalisme, 10-18, 1975) partant de la théorie marxiste, développe une théorie des ondes longues qui inclut l’inéluctable catastrophe annoncée par Marx : Selon Mandel, les mécanismes par lesquels le capital entre progressivement en crise sont les mécanismes classiques de la baisse du taux de profit. Ils se situent au sein de la logique économique du capital. Par contre, les mécanismes de sortie de crise sont extra économiques : C’est par la guerre et la conquête que le capital reconstitue une nouvelle base pour l’accumulation. La conquête coloniale du monde sous développé a constitué la voie de sortie de l’onde longue dépressive des années 1870-80.

La deuxième guerre mondiale a constitué l’issue à la crise ouverte par le crash de 1929 et la déprime des années 30. Le capital cherche aujourd’hui la voie de sortie de la crise contemporaine. Ce mécanisme de sortie de crise intègre l’idée de la catastrophe inévitable. Mais si la révolution est à l’ordre du jour, elle n’est pas inéluctable. Le prolétariat ne jouant pas son rôle historique, le capitalisme est capable de s’auto-révolutionner avec des méthodes violentes, extra économiques, où l’Etat joue un rôle déterminant, et qui renouvellent, à une échelle chaque fois plus vaste, celles qu’il a mises en œuvre pour réaliser l’accumulation primitive. Dans le même esprit que Marx décrivant les crises périodiques de surproduction, Mandel décrit des ondes longues débouchant sur des crises de longue durée chaque fois plus graves. Pour lui comme pour Marx les contradictions du capitalisme sont insurmontables même si on ne peut pas en préciser le terme. Mais en l’absence d’une issue révolutionnaire, ses crise se résolvent par des cataclysmes sociaux chaque fois plus grave. Cette vision n’exclut pas la possibilité de la barbarie, du recul de la civilisation comme issue au capitalisme.

Il n’y a pas de fatalité à la révolution. Cette non fatalité nous renvoie au rôle du sujet historique, le prolétariat, et à la place que tient sa conscience, son organisation. Les marxistes utilisent parfois le terme de facteur subjectif pour désigner le rôle du sujet, -la classe ouvrière considérée du point de vue de son organisation, de sa conscience collective et de ses projets (communs ou contradictoires)- dans une histoire déterminée « en dernière instance » par les conditions matérielles d’existence des hommes. Cela pourrait faire l’objet d’une étude spécifique. Contentons nous de souligner deux ordres de problèmes :

La dynamique des contradictions du capital ne suffit pas à assurer son renversement : L’expérience depuis Marx montre que le prolétariat doit intervenir de manière consciente et organisée. Alors que la bourgeoisie a pu conquérir progressivement le pouvoir social, pour s’emparer, à partir de cette base solide, du pouvoir politique, le prolétariat qui n’est rien doit devenir tout, doit accomplir en même temps révolution sociale et révolution politique, avec pour seule arme sa conscience collective et son organisation.

Marx ne croyait pas en la possibilité pour la classe ouvrière de modifier les salaires en sa faveur. (Critique du programme du parti ouvrier allemand, Pleiade, T1, P1425). Il n’envisageait l’organisation prolétarienne que comme outil révolutionnaire. En fait, le capitalisme s’est trouvé beaucoup plus souple que Marx ne l’avait imaginé. Avec le modèle fordiste (du nom du fabriquant d’automobiles américain) s’est institué un nouveau mode de croissance développant à la fois le capital investi et les salaires distribués, ces derniers autorisant les débouchés pour une production dont la croissance sera liée au pouvoir d’achat distribué. Il très difficile de déterminer si les rapports de force sociaux (révolution Russe, puissance du mouvement syndical américain des année 20) ont orienté le capitalisme dans cette direction ou si ce modèle aurait été adopté de toute façon. Gardons nous cependant de tout fatalisme et de toute vision monolithique du développement historique. Ce modèle a été décrit par de nombreux auteurs en terme de compromis social. Si nous les suivons, cela nous conduit à infirmer l’idée de Marx selon laquelle le prolétariat ne peut pas influer sur le développement historique du capital, mais seulement le détruire.

 CONCLUSION

Le capitalisme comme progrès

Le dépassement progressiste du capitalisme.

Dans Misère de la philosophie, œuvre polémique contre Proudhon Marx dénonce une démarche intellectuelle qui consiste à partager les choses en bon côté et en mauvais côté : En voulant le marché sans le mouvais côté du marché, la monnaie sans le mauvais côté de la monnaie, une répartition équitable sans changement des rapports de production, Proudhon cherche à séparer le bon côté du capitalisme du mauvais côté. Ce qui le conduit en définitive à une attitude conservatrice que Marx qualifie de « petite bourgeoise ». A l’opposé, Marx décrit comment le capitalisme se fraie son chemin par la destruction et la misère, et comment il ouvre la voie à de nouvelles possibilités pour l’humanité. C’est cette voie ouverte que Marx appelle « mission historique du capitalisme ».

« La bourgeoisie est née du mauvais côté de la société féodale, elle est issue du servage. Sans le mauvais côté, il n’y a pas d’Histoire. Lorsque la bourgeoisie l’eut emporté, les forces productives développées sous la féodalité lui furent acquises. Il faut montrer comment les forces productives se développaient en même temps que l’antagonisme de classe, comment l’une des classe, le mauvais côté, l’inconvénient de la société, allait toujours croissant jusqu’à ce que les conditions matérielles de son émancipation fussent arrivées à leur point de maturité » (Misère de la philosophie, Pleiade, P88)

Mais aussi :

« Dans l’histoire comme dans la nature, la pourriture est le laboratoire de la vie » (Le Capital, T1, P 995)

Cette phrase étonnante illustre une description de la décomposition de la famille traditionnelle, avec des conséquences barbares telles que le quasi esclavage des enfants, l’exploitation effroyable des femmes, obtenus par l’intermédiaire du père de famille devenu « entremetteur et marchand d’esclave » au profit du capital, et afin d’assurer sa propre survie. Pour Marx, la « pourriture » n’est pas le négatif, moteur de l’histoire. Le négatif, ce qui contient la possibilité d’un autre ordre social, est présent :

« La grande industrie, grâce au rôle décisif qu’elle assigne aux femmes et aux enfants, en dehors du cercle domestique, dans le procès de production socialement organisé, n’en crée pas moins la nouvelle base économique sur laquelle s’élèvera une forme supérieure de la famille et des relations entre les sexes » (p. 994)

Mais la contradiction s’accompagne de phénomènes de décomposition sociale. M. Rubel fait la remarque suivante « cette phrase résume, de manière assez brutale, la philosophie historique du Capital » (note p. 1675). Que ce soit dans la description de la colonisation des Indes, de l’accumulation primitive du capitalisme anglais, ou de la théorie sur la journée de travail la barbarie est toujours présente à côté des mécanismes économiques et sociaux du capital. En elle même l’inhumanité du capital n’engendre rien. Elle n’est pas le négatif. Mais elle accompagne la négativité, la part du phénomène qui historiquement permettra son propre dépassement, de manière indissociable.

« La bourgeoisie étend son influence dans le monde entier et contraint toutes les nations à adopter le mode de production bourgeois. Elle en fait des nations de bourgeois. »

« Elle supprime l’éparpillement des moyens de production, de la propriété et de la population, elle crée la centralisation politique »

« Au cours de sa domination de classe à peine séculaire, la bourgeoisie a créé des forces productives plus massives et plus colossales que ne l’avaient fait dans le passé toutes les générations dans leur ensemble. (...) Quel siècle antérieur aurait soupçonné que de pareilles forces de production sommeillaient au sein du travail social ! » (Manifeste communiste, p. 165).

Ce développement de la richesse totale conduit à une misère sans précédent de la masse travailleuse et à une accumulation de la richesse sur un seul pôle de la société. Le développement colossal du savoir scientifique conduit à une concentration de ce savoir dans les machines, l’organisation matérielle, et à un appauvrissement du savoir ouvrier amené à faire des gestes toujours plus pauvres, instinctifs, à être le simple organe d’un organisme complexe qui le dépasse. Le développement des communications exacerbe la concurrence entre ouvriers. Tout nouveau développement des forces productives est en même temps une arme contre les ouvriers.

« Produits de l’industrie humaine, matériaux naturel transformés en organes de la volonté humaine pour dominer la nature ou pour s’y réaliser, ce sont des organes du cerveau humain créés par la main de l’homme. Le développement du capital fixe montre à quel point l’ensemble des connaissances est devenu une puissance productive immédiate, à quel point les conditions du processus vital de la société sont soumises à son contrôle et transformées selon ses normes, à quel point les forces productives ont pris non seulement un aspect scientifique mais sont devenues des organes réels de la pratique sociale et du processus réel de l’existence. Le capital, tout en créant du temps disponible tend à le transformer en surtravail. Plus il réussit dans cette tâche, plus il souffre de surproduction, et sitôt qu’il n’est plus en mesure d’exploiter du surtravail, le capital arrête le travail nécessaire. Plus cette contradiction s’aggrave, plus on s’aperçoit que l’accroissement des forces productives doit dépendre non pas de l’appropriation du surtravail par autrui mais par la classe ouvrière elle même. Quand elle y sera parvenue, le temps disponible perdra son caractère contradictoire » (Principes d’une critique, P. 300)

Le surtravail est la part de travail dont la valeur n’est pas payée au prolétaire et que le capitaliste s’approprie. Plus généralement, c’est la part de travail au delà de ce qui est nécessaire à la vie du travailleur, quel que soit le système économique.

Le capitalisme crée les conditions de sa propre négation : La baisse du taux de profit, conséquence directe de la diminution de la part du travail total dans le capital, entrave tendanciellement les possibilités de valorisation de celui ci, et à un certain stade devient un obstacle au développement des forces productives. Mais cette loi est dite « tendancielle ». Marx passe de longues pages à développer les « tendances contraire ». Est ce une loi qui ne fait pas la loi ?

Le capital crée, en même temps que sa négation, les conditions de son propre dépassement.

Il crée ces conditions dans la conscience car sa crise porte la possibilité de l’élucidation du rapport au temps de travail par la classe ouvrière. Elle rend apparent le caractère fétiche de la marchandise en confrontant la double réalité de la surproduction de marchandises et de la pénurie de biens matériels. Son développement fait apparaître le rôle du capitaliste lui même comme superflu : celui ci se faisant remplacer par des managers plus compétents que lui, son utilité sociale devient contestable.

Il les crée dans la réalité sociale car la masse des travailleurs devient de plus en plus grande, le nombre des capitalistes se réduit du fait de la concentration du capital en peu de mains. Le capital, en développant le prolétariat, produit ses propres fossoyeurs. La concentration des travailleurs en un même lieu pour la production et leur organisation sociale autour de celle ci les constitue en force collective. Cette concentration crée aussi les conditions de leur organisation collective, notamment dans les syndicats.

Il les crée dans la réalité matérielle car le dépassement des rapports marchands est indissociable du dépassement d’une situation de pénurie dans laquelle l’humanité a vécu jusque là. La société d’abondance existe potentiellement dans le développement colossal des forces productives engendré par le capitalisme. La concentration des moyens de production, leur universalisation à l’échelle de la planète, les rend disponible pour un autre mode de gestion fondé sur des décisions rationnelles et non plus sur la confrontation aveugle de marchandises sur un marché.

Les rapports marchands, tout en aliénant les rapports entre les hommes, les universalisent, décloisonnent les communautés. Ils sont à la fois une barrière à la communication entre les hommes et un formidable élargissement de leurs possibilités de communication à l’ensemble du monde.

Le travail direct se trouve réduit progressivement dans la production de valeurs d’usage, « à un rôle subalterne au regard du travail scientifique en général, de l’application technologique des sciences naturelles, et de la force productive générale issue de l’organisation sociale de la production » (Principes d’une critique, P 300).

Cette réduction crée en même temps l’oppression accrue du travailleur dans la société capitaliste, et la possibilité d’existence d’une société dans laquelle le travail sera devenu libre parce que, devenu abondant au regard des besoins, il ne sera plus l’unité de mesure de toute valeur.

Ainsi, le capital crée les conditions de son propre dépassement. Est ce une tendance ? une possibilité ouverte ? un mécanisme ? Il semble que la question ne soit jamais tranchée. Telle citation de Marx révèle son extrême prudence, telle autre apparaît comme un acte de foi en une société supérieure à la nôtre ; telle autre enfin nous révèle une foi toute positiviste en un futur pouvant être prédit en toute certitude.

« L’appropriation capitaliste, conforme au mode de production capitaliste, constitue la première négation de cette propriété privée qui n’est que le corollaire du travail indépendant et individuel. Mais la production capitaliste engendre elle même sa propre négation avec la fatalité qui préside aux métamorphoses de la nature. C’est la négation de la négation. Elle rétablit non la propriété privée du travailleur, mais sa propriété individuelle, fondée sur les acquêts de l’ère capitaliste, sur la coopération et la possession commune de tous les moyens de production, y compris le sol » (Le Capital, T.1, Conclusion, P.1240)

Ici Marx fait ici appel à la très hégelienne notion de négation de la négation pour affirmer non seulement les limites historiques du capitalisme, mais en même temps le caractère inéluctablment positif de son dépassement ; alors que dans le texte suivant des Grundrisse Marx développait un point de vue beaucoup plus nuancé :

« Par ailleurs, cet examen (des lois de l’économie bourgeoise) selon une perspective juste mène aussi à des points où s’esquisse l’abolition de la configuration actuelle des rapports de production, et donc la naissance d’un mouvement, préfiguration de l’avenir. Si, d’une part, les phases prébourgeoises apparaissent comme des présuppositions purement historiques, c’est à dire abolies et dépassées, les conditions actuelles de la production apparaîtront comme des conditions en train de s’abolir elles-mêmes et qui se posent par conséquent comme des présupposés historiques d’un nouvel état de société »

Deux lettre montrent un Marx pour qui il n’existe aucune fatalité historique :

« La crise française est un événement tout à fait secondaire, comparée à celle d’orient. Mais il est à espérer que la république bourgeoise vaincra, ou c’est l’ancien jeu qui reprendra du commencement, et pas de nation qui puisse répéter trop souvent les mêmes bêtises. » (Lettre de K. Marx à Engels ; 7 décembre 1867)

« J’ai appris le Russe, et puis j’ai étudié, pendant de longues années, les publications officielles et autres ayant rapport à ce sujet. Je suis arrivé à ce résultat : si la Russie continue de marcher dans le sentier suivi depuis 1861, elle perdra la plus belle chance que l’histoire ait jamais offerte à un peuple, pour subir toutes les péripéties fatales du régime capitaliste » (Marx à la rédaction des OTETCHESTVENNYEZAPISKI ; Nov 1877)

Et ce passage, signé Marx et Engels, de l’Idéologie allemande, règle son compte à une vision téléologique de l’histoire.

« L’histoire n’est rien que la succession des générations qui viennent l’une après l’autre et dont chacune exploite les matériaux, les capitaux, les forces productives légués par les générations précédentes ; par conséquent, chacune d’elles continue d’une part l’activité traditionnelle dans des circonstances entièrement modifiées, et, d’autre part, elle modifie les anciennes conditions par une activité totalement différente. Grâce à des artifices spéculatifs, on peut faire croire que l’histoire à venir est le but de l’histoire passée. Ainsi par exemple on attribue à la découverte de l’Amérique un but, celui d’avoir permis le déclenchement de la Révolution française »

On ne peut pas accuser Marx de téléologie. Par contre cohabitent des positions extrêmement prudentes sur les prévisions et une fascination par la possibilité de prédire. Aucune évolution ne semble l’orienter plutôt dans un sens ou plutôt dans un autre à telle ou telle période de sa vie. Elles laissent voir un Marx d’une part en rupture avec la pensée positiviste de son époque et en même temps fasciné par les lois du monde physique (lois conçues à l’époque de Newton et Galilé, et nullement entamées au 19e siècle), par la possibilité de fonder des sciences humaines sur le même modèle, et ainsi être capable de prévoir. Le communisme prend tour à tour le visage d’une tâche pour l’humanité, d’une possibilité ouverte par le capital et du résultat inéluctable d’un mouvement historique fondé sur de lois.

P.-S.

Septembre 1992

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