Grèce : « Relancer les luttes ouvrières »

Au terme d’une campagne inouïe basée sur la peur, le mensonge, le chantage (un grand bravo à Hollande pour son interview à une télé grecque pour un « bon vote » respectueux de la misère libérale !), les attaques contre la gauche assimilée au terrorisme – avec comme bonne nouvelle le quotidien des grévistes d’Eleftherotypia ressortant le 16 juin avec une couverture se moquant de cette campagne de la peur ! – la droite l’emporte au finish, mais le score de Syriza est un grand succès et espérons-le, une raison de prolonger les cauchemars de la bourgeoisie. Le point au soir des élections avec Tassos Anastassiadis, très actif responsable syndical dans le secteur de la presse et militant d’OKDE-Spartakos, section grecque de la IVe Internationale.


Andreas Sartzekis – Que dire des résultats ?

Tassos Anastassiadis – L’opposition du peuple grec au mémorandum se confirme, puisque tous additionnés, les partis du mémorandum ne représentent que 45 % des votants. La polarisation sociale se confirme également, et avec les critères français incluant le Pasok dans la gauche, on a 51,5 % pour celle-ci, mais avec un rapport de forces interne impressionnant de 12,3 pour le Pasok et donc presque 40 % à sa gauche contre le mémorandum !

Malgré une remontée de la Nouvelle Démocratie, le système politique traditionnel est déligitimé, déstabilisé, les deux partis du bipartisme ne totalisant après une campagne ahurissante de soutien de la bourgeoisie internationale que 42 %, et Syriza, présenté comme un parti terroriste qui allait plonger le pays dans la famine et le chaos, confirmant avec dix points de plus que le 6 mai sa place de second parti.

Dans ces conditions, le gouvernement qui va être formé pour continuer le sale boulot de la Troïka sera faible : les résistances sont prévisibles, d’autant que l’espoir est revenu avec la perspective d’un gouvernement de gauche confirmée par ces élections. Je pense donc qu’on va vers une situation où les conflits et les contradictions vont s’accentuer.

Comment expliques-tu la percée de la gauche anti­libérale Syriza, qui était à 4,6 % en 2009 et menaçait d’exploser encore très récemment ?

C’est très simple, dans une situation de luttes massives qui exigeaient un débouché politique, Syriza est la seule force de gauche ayant avancé une proposition de solution crédible pour les élections de mai : un gouvernement de gauche, c’est-à-dire incluant toutes les organisations à gauche du Pasok. C’est l’élément qui a fait la différence, avec le KKE (PC grec) bien sûr, mais aussi avec le regroupement anticapitaliste Antarsya, qui a centré ses campagnes sur les luttes.

Mais en disant cela, on soulève les limites de la campagne de Syriza, même si celle-ci a été indéniablement battante : la perspective électorale a mis sur la touche les grandes luttes sociales qui auraient permis de faire changer les choses, et, comme cela a été clair pour ces élections de juin, Syriza a opéré une série de reculs voulus comme prudents : abandon du mot d’ordre de non-paiement de la dette et même d’audit programmé de celle-ci, et sur le mémorandum, passage de sa dénonciation radicale à la re-discussion.

Le meeting athénien du 14 juin en est un bon exemple : battant, devant peut-être 10 000 participantEs (le lendemain, la droite n’en a réuni que 2 à 3 000), Tsipras a centré son discours contre la droite et le Pasok, mais deux thèmes étaient cruellement absents. Le premier, c’est celui de la bataille pour un gouvernement de gauche : parce qu’il s’agit d’une bataille, notamment vis-à-vis de la direction sectaire du KKE et de ses électeurs, et même si le KKE paie cher sa ligne (il passe de 8, 5 à 4, 5 %, avec 25 % de ses électeurs de mai ayant cette fois voté Syriza), il était indispensable dans cette nouvelle phase de marteler très concrètement sur un gouvernement de gauche. Autre absent du discours, le terrain des luttes, alors que le recul de celles-ci a pesé sur le résultat final.

Et il s’agit non seulement des luttes ouvrières, mais aussi de la nécessité d’une bataille politique centrale contre les nazis, qui ont multiplié les agressions ces dernières semaines contre les immigrés et aussi des militantEs de gauche. Tsipras a juste évoqué une seconde les nazis de Chryssi Avgi pour déplorer le soutien d’un dirigeant de la droite, alors qu’il s’agit précisément de les isoler dans une mobilisation d’ampleur et durable en lien avec les luttes ouvrières.

Antarsya passe de 1,1 % à 0,33 % des voix. Que dire de la campagne et des perspectives des anticapitalistes ?

La décision de présenter des listes Antarsya a fait suite à une discussion consciente des enjeux électoraux, mais prenant en compte la nécessité d’une campagne offrant des perspectives de lutte, et cela dans un esprit excluant tout sectarisme. De fait, la campagne a mobilisé, même si de nombreux sympathisants ont voté Syriza, qui a vraiment été utilisé comme un outil politique central, comme d’ailleurs cela avait été le cas dans des sondages par des électeurs du Pasok il y a quelques années, sans qu’ils aillent jusqu’à voter finalement pour Syriza. Je le répète : ces discussions – qu’on a eues bien sûr aussi dans OKDE-Spartakos – étaient tout sauf une impasse sectaire, et la nécessité de renforcer la gauche anticapitaliste est pour toutes et tous une évidence encore plus forte ce soir !

Peux-tu ce soir tracer quelques perspectives ?

À mon avis, organiser une campagne antiraciste et antifasciste de grande ampleur, unitaire et durable relève désormais de l’urgence : si face à Chryssi Avgi, il y a eu des mobilisations locales assez fortes, il faut maintenant, face à ce qui n’est pas un épiphénomène mais un poison européen, une réponse politique massive et déterminée sous forme de front unique, sans laisser à ces nervis le temps de s’organiser davantage. L’autre priorité est la relance des luttes ouvrières : les luttes sont actuellement en sommeil, et la grève de Halivourgia vient d’être déclarée illégale sans réaction majeure des travailleurs. Mais le mouvement ouvrier n’est pas du tout battu, et ces élections sont un encouragement, d’autant que le gouvernement d’union nationale à venir n’aura pas forcément les moyens d’attaquer de front. Des marges importantes pour les luttes existent donc, à condition de développer l’auto-organisation, qui reste si rare !

Propos recueillis par Andreas Sartzekis, le 17 juin 2012.


P.-S.

* Publié dans : Hebdo Tout est à nous ! 154 (21/06/12)..

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