Notre univers se précise et s’affine dans toutes ses expressions du possible et du possible politique. Ou plutôt en acquiert les scléroses les plus grossières de la crise, en les « normalisant ». Et de fait, ce possible politique se réduit de plus en plus aux acquêts les plus élémentaires et essentiels, à savoir la survie. Faire face au spectre de la famine, du dénuement et à celui de l’altérité, considérée chaque jour davantage comme « menaçante » et pour tout dire, « apte » à abattre. Ce qui nous reste : quelques droits sociaux en guise de maigres reliques de musée, dans un univers qui ne serait plus tout à fait le « corps social ».
N’empêche, à gauche on se félicite de la décision d’une Chambre de Justice athénienne, déclarant inconstitutionnelles, en violation de la Convention Européenne des Droits de l’Homme, et contraires aux Conventions du Bureau International du Travail ; les diminutions forcées et unilatérales des salaires et des primes dans la fonction publique, notamment par les « lois mémorandaires » 3833/2010 et 3845/2010. Certes il s’agit d’un pas significatif, et ainsi on « peut saluer cette fissure de la construction salairophage », selon le quotidien de la Gauche radicale, Avghi, daté de ce mardi (03/07) [1]. Pour quelle efficacité dans les faits ? Encore Mystère.
Du... côté obscur de la force, l’Aube dorée souhaite élargir son assiette politique, en organisant la gamelle du citoyen tout court. Selon le reportage daté du 02/07 sur le site de La Repubblica – « Atene, negozio low cost per chi ha sangue greco » [2], repris par le quotidien grec Protothema [3], « l’aubedorisme » réellement existant, est en train de mettre en place des « épiceries citoyennes » dans les quartiers souffrants du grand Ouest athénien, à la manière de celles, déjà opérationnelles, créés à l’initiative du monde associatif, de l’église et de certaines municipalités. D’ailleurs, les repas distribués chaque jour, rien qu’à Athènes se comptent pas milliers. La particularité de cette initiative... citoyenne du label de l’extrême droite est pourtant bien reconnaissable : « offrir gratuitement des repas et des denrées alimentaires, ou sinon vendus à très bas prix, aux seuls citoyens grecs, pouvant prouver leur appartenance à la nation par les liens du sang ». Ce n’est pas d’une grande originalité certes, sauf que la portée politique de cette « ethnicisation de l’humanitaire » est d’emblée assurée. Hier encore, Ilias Kasidiaris inaugurant une nouvelle antenne locale de son mouvement dans les faubourgs nord d’Athènes, a réussi à rassembler un millier de personnes... enthousiastes.
Aux antipodes, Alexis Tsipras a déjà souligné la nécessité d’un plan d’urgence « dans l’entraide et la solidarité citoyenne et de gauche », car la crise humanitaire serait ante portas. Plus à gauche, chez les... paléocommunistes du KKE, on demeure pourtant dubitatif : « Je préfère plutôt mourir que d’accepter l’aide alimentaire, il y a que la lutte qui compte », résumait ainsi la position du parti il y a deux semaines, une militante rencontrée lors du meeting préélectoral du PC à Athènes. Mais deux semaines auparavant, et avant le 17 juin c’est déjà l’épisode dernier dans Star Wars. En tout cas nulle doute : la politique se fait et se fera désormais aussi dans l’assiette du pauvre, c’est clair. Là résiderait toute la force historique de ce « possible politique se réduisant aux acquêts, les plus élémentaires ». Et la « réflexion citoyenne » se réduira à son tour qui en douterait, à la seule contemplation politiquement correcte restante, que suggère désormais la « main visible nourricière ». Et ce n’est pas sans raison que certains éditorialistes à gauche, rappellent que du temps du Front National de Libération (EAM) des années 1940, une des priorités essentielles de la politique armée des partisans, se focalisa sur la lutte contre la famine, tandis qu’au même moment, les autorités occupantes allemandes, ainsi que les organisations de la droite du moment, n’ont pas non plus négligé le biais politique de l’aide d’urgence. Nous n’en sommes pas à la famine des années 1941-1943 bien évidemment, sauf qu’un certain refrain de ce vieux temps de toutes les misères réunies nous... chante déjà.
Aux antipodes peut-être bien, Stelios Vaskos, enfant du pays, s’est rendu à Munich depuis Trikala et aux dernières nouvelles il serait sur la route du retour sur son vélo, tandis que la Croix Rouge locale organise un concerto pour violon. Par une affichette collée sur les murs de la Préfecture, la Société de la protection des animaux de la ville voisine, Karditsa, lance un SOS : « après le vol des aliments destinés à nos bêtes, la boue et la neige de l’hiver dernier ont donné pratiquement le coup de grâce à notre chenil, tant d’années d’efforts... ». Certaines télévisions à audience nationale, ont montré des reportages sur la vie dure des bêtes sous le mémorandum, abandons, mise à mort, violences.
C’est sans doute... pour cette raison que lundi soir (02/07), Samaras et les autres chefs politiques de la coalition, se sont réunis pour enfin trouver une certaine parade face aux Troïkans, attendus dans la semaine. En réalité ils n’ont aucune marge de négociation et tout le monde le comprend : « Ils appliqueront le Mémorandum, rien que le Mémorandum, on le sait, Samaras est un nul, d’ailleurs au Sommet de Bruxelles, il n’y a pas eu un seul mot pour la Grèce, il s’avère que depuis le 17 juin, nous sommes morts », on entend dire au café de la forteresse de la ville de Trikala, mais la discussion n’ira pas plus loin. Car chez certains en tout cas, sans doute après avoir voté en faveur du tripartisme de la « Troïka de l’intérieur », vouloir « tirer » davantage le raisonnement, devient un exercice pénible. Et en pareilles circonstances vaut mieux se taire. On préféra alors changer de sujet de conversation pour ainsi évoquer « l’histoire infaillible de notre glorieux peuple », et autres stéréotypes de ce genre en guise de pommade, recyclables à souhait dans tout café du commerce qui se respecte. On regrettera néanmoins le fuite des jeunes, leur nouvelle émigration d’urgence, et pour clore la discussion, certains se sont remémorés leurs vieux souvenirs du temps de la « RFA positive » de Willy Brandt ou de Helmut Schmidt : « j’étais à mes débuts ouvrier-carrossier à Karlsruhe, ensuite je suis devenu restaurateur, et au bout de quinze ans, je suis revenu en Grèce disposant 800.000 DM pour enfin réaliser mon rêve : monter un restaurant au pays et quitter l’Allemagne. Je suis sur le point de faire faillite actuellement, il n’y a plus de rêve, mais dans moins d’un an je serai à la retraite ».
La « lutte épicière » aura bien des beaux jours devant elle dans ce pays, c’est déjà en route. En attendant, des voleurs qui avaient dévalisé les églises de Milos viennent d’être arrêtés par la police... cycladique, tandis qu’au même moment à Athènes, des affichettes s’adressant à nos amis germanophones, vantent les mérites des maisons à vendre à Sikinos, une très belle île, c’est vrai. Mon voisin Aris au village n’ira pas de toute façon, il a mis tout son argent pour acheter ses 9 tonnes de bois pour l’hiver prochain. Il a aussi augmenté sa production de tomates sous serre et il n’attend plus de jours meilleurs.
On se préparerait alors déjà pour l’hiver... de chacun selon ses capacités à chacun selon ses besoins. C’est ainsi que deux popes au département voisin de Karditsa, ont escroqué le Trésor Public, en falsifiant les formulaires d’usage, servant au versements des pensions des prélats par l’État et pour l’ensemble de leurs département. Résultat... divin, 700.000 euros entre janvier et juin 2012, ceux-là ont été mis en examen. Et pour ce qui est de l’église, aux dires de certains ici à Trikala, certains parmi ses... commissaires politiques de l’église locale, auraient suggéré une ligne politique officieuse sans équivoque : « Votons et faisons voter Aube dorée, c’est notre seule manière d’être sauvés ». D’autres habitants réfutent ces propos : « Il s’agit sans doute de certains cas isolés. Car tout le monde sait qu’ici, l’église et les monastères se sont « prononcés » en faveur d’un député Nouvelle Démocratie et pas n’importe lequel, il s’agit de l’ancien Préfet (élu), combien de routes et d’autres travaux d’aménagement du... territoire sacré sous commande des moines, n’ont pas été engagés durant son passage par l’administration préfectorale ? »
Alexis Tsipras était de passage aussi dans un colloque organisé par The Economist, soulignant encore une fois son « idée de la croissance, seulement envisageable après abandon du mémorandum, instauration d’une taxe Tobin, édition d’eurobonds, mise en place d’une législation réglementant le secteur des banques et neutralisant les paradis fiscaux », selon le reportage du quotidien Avgi (03/07). C’est peut-être encore une nouvelle forme... de lutte épicière à un autre niveau.
En attendant les épiciers mondiaux nous quittent, Carrefour par exemple, qui a vendu sa part à son associé indigène Marinopoulos, tout comme le Crédit Agricole, qui met en vente sa filiale grecque Emporiki Bank. Un certain capitalisme français seraient sur le point de nous quitter, car cette Baronnie serait alors plutôt allemande, davantage parait-il, depuis le 17 juin. New Deal, ou sinon simple partage du nouveau Levant, qui sait...
On attend dans quelques jours selon la presse locale, la visite probable du porte-avion USS Dwight D. Eisenhower (CNV-69), il devrait également rencontrer sous peu en Méditerranée Orientale, le Charles de Gaulle... l’Orient toujours mirage de l’Occident et de tout temps.
Oncle Christos, né en 1917 en a connu d’autres histoires balkaniques et du Levant. Mais à présent, il contemple la montagne d’en face, serein. Une autre « Fenêtre sur le chaos » ?
Panagiotis Grigoriou
Europe Solidaire Sans Frontières


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