La résistible(?) ascension de l’Aube Dorée, néo-nazi grecs

Franchissant le quorum, Chryssi Avghi (Aube Dorée) réussit le 6 mai son entrée au Parlement. Représenté par dix-huit députés, le parti voit dans son succès électoral la consécration de son action extra-parlementaire consistant le plus souvent en actions punitives contre les immigrés, entreprises pour ”rétablir l’ordre là où les organes étatiques échouent”. Il se dit seule force capable de “ sauver la Grèce”.

L’ambition serait-elle démesurée ? Un sondage récent confirme la montée de Chryssi Avghi et le crédite de 12%. Le lendemain des élections, divers analystes prétendaient qu’avec son entrée au Parlement le groupe allait s’assagir. Or, c’est le contraire qui se passe : il fait de l’usage systématique de la violence – verbale ou physique – un élément de son identité. Lors d’un débat télévisé et retransmis en direct, son porte-parole a giflé la représentante du parti communiste et déversé un verre d’eau sur celle de la gauche radicale. Démontrant à la fois le peu d’estime qu’il a tant pour le débat démocratique que pour les femmes, surtout celles de la gauche. La police n’a pas “pu” arrêter l’agresseur.

 Un parti politique inquiétant

Chryssi Avghi n’est ni un groupuscule d’extrémistes, ni un phénomène passager. Il est un parti politique qui a son idéologie et son projet de société et qui dispose d’un solide appareil. Bien structuré, présent dans tout le pays, il a des correspondants locaux dans une trentaine de localités et des responsables par secteur d’intervention. Il édite un hebdomadaire qui commente l’actualité, les questions théoriques sont abordées dans son bimensuel. Sur internet, parallèlement au texte, il offre de l’information visuelle et sonore, régulièrement actualisée.

Pierre d’angle de la formation est sa milice. Les adhérents reçoivent une formation paramilitaire et un équipement vestimentaire : une blouse noire arborant une variation de la croix gammée. Ils se déplacent en groupe très souvent motorisés, et portent de manière ostentatoire bâtons et drapeaux grecs. Comme leurs députés ne dédaignent pas l’action extra-parlementaire, ils participent à des incursions punitives et en prennent le commandement.

Le culte de la personnalité est de mise chez eux, Nikolaos Michaloliakos, fondateur et secrétaire général du parti, se fait appeler « archigos », leader. Méfiant, il garde ses acolytes à distance, préférant s’entourer de proches qu’il propulse à la direction de la formation. On y trouve Eleni Zaroulia, sa femme, et Arthémios Matthéopoulos, l’ami de sa fille. A part le travail politique (Arthemios est responsable de la jeunesse et du sport), il anime le groupe de musique, Pogrom, qui produit de la musique « engagée », on lui attribue l’air « J’entrerai au Parlement, le feu j’y mettrai, la ville entière j’illuminerai » Depuis peu le jeune homme siège au Parlement. Deviendra-t-il incendiaire ?

C’est également à Arthémios qu’on doit Auschwitz, une chanson negationniste : « Fuck Wiesenthal, Fuck Anna Frank, Fuck toute la race d’Abraham, L’étoile de David me fait vomir ! Vous, Juifs de merde, je ne vous laisserai pas, au mur des lamentations je viendrai pisser. Juden raus ! Je suis feu et flamme pour Auschwitz »

 La croix gammée courtise la croix orthodoxe et le patronat

Raciste, Chryssi Avghi mélange sciemment sionisme et antisémitisme. Il critique le grand capital étranger, responsable de tous les maux des Grecs, et souligne que ses plus importants représentants sont des Juifs. Les immigrés venus des quatre coins du globe en Grèce sont leurs mercenaires, d’où la nécessité de les chasser ! Se distanciant à la fois du « communisme internationaliste » et du « libéralisme de la globalisation », Chryssi Avghi prétend s’insurger contre les écarts grandissants entre pauvres et nantis. Il dénonce la cupidité des parlementaires qu’il qualifie de marionnettes exerçant le pouvoir en fonction des intérêts de leurs cliques, « bolchevico-syndicale » l’une, ploutocrate l’autre.

Les notions de « droite » et « gauche » ne servent qu’à créer la confusion et à faire oublier au peuple qu’il a été dépossédé du pouvoir. Chryssi Avghi dit vouloir guider les Grecs à le reconquérir. Il n’est pas seul, il a des alliés de taille. A commencer par l’Eglise, dont il entend revaloriser la place dans la société. Du fait qu’en Grèce l’Eglise n’est pas séparée de l’Etat, le clergé orthodoxe est omnipuissant. Il existe malgré tout des lois – votées sur proposition socialiste – qui visent à libérer les individus de la tutelle cléricale. Or, l’Aube Dorée veut les rendre caduques et réintroduire l’obligation du mariage religieux, du baptême des enfants, proscrire de nouveau la crémation.

En échange, la frange obscurantiste du clergé est prête à mobiliser des fidèles quand le parti en fait la demande. Ainsi, des troupes para-cléricales ont participé à une action convoquée pour empêcher la représentation d’une pièce de théâtre jugée blasphématoire. 400 policiers furent mobilisés pour disperser les détracteurs du « Corps de Christ ».

Chryssi Avghi drague également le petit et le moyen patronat grec en lui promettant de l’aider à maîtriser ou même baisser les coûts salariaux et les taxes.

 En finir avec les faibles, place aux meilleurs

Convaincu que le nationalisme est la force de tout progrès, le parti tente d’actualiser les différends ayant opposé le pays à ses voisins. Il s’attaque à des représentants des minorités vivant au Nord du pays. Ainsi à Xanthi, la meute a agressé un maître d’école turcophone. Une fois les immigrés et les Roms chassés, viendra le tour des handicapés et des personnes souffrant d’une maladie héréditaire. Ils n’auraient pas de place dans l’Eden brun. On prévoit leur stérilisation forcée et l’euthanasie, le cas échéant, afin de libérer les bien-portants de ce « fardeau psychologique et économique ». Les homosexuels auraient à trancher : « changer de préférence sexuelle » ou « expier ».

Le tri ne s’arrête pas là : seuls les « Grecs et les Grecques de naissance et de conscience » auraient des droits politiques. Les naturalisés en seraient exclus. Pour permettre aux braves citoyens de dormir sur leurs deux oreilles sans craindre une arrivée massive de migrants, l’Aube Dorée préconise la pose de mines anti-personnel le long des frontières du pays. Pénétrer le sol grec sans papiers valables relèverait du droit commun, les contrevenants expieraient leur peine dans un centre de détention spécial, astreints au travail d’intérêt général avant d’être expulsés.

Chryssi Avghi a gagné des sympathies dans les quartiers populaire en faisant parvenir à des gens nécessiteux des paquets de vivres qu’il a collectées. Il continuera cette action et prendra d’autres initiatives : offrir à la population la possibilité de donner « du sang grec pour des Grecs ». Pour l’instant la mise sur pied d’une telle banque rencontre l’opposition du corps médical.

Les bureaux de placement créés par le parti veulent aider les demandeurs d’emploi grecs à trouver du travail auprès de patrons peu tatillons sur l’application du droit de travail et des conventions collectives. Chryssi Avghi se dit prêt à contrôler la production artistique, à trier le bon grain de l’ivraie offrant ainsi aux citoyens des manifestations culturelles de qualité, autorisant seulement la représentation de spectacles épurés d’éléments blasphématoires ou anti-patriotiques.

 Feuilleton brun signé “Chryssi Avghi”

La liste des agressions commises pour « rendre la Grèce aux Grecs », déjà impressionnante, s’allonge jour après jour. Incendier pendant la nuit les logements d’immigrés est certainement la plus cruelle des activités de la meute. Attaquer l’étranger dans les moyens de transport en commun ou sur la voie publique, devant des spectateurs terrorisés qui n’osent pas piper mot, permet aux bruns de savourer l’impunité dont ils jouissent. Un de leur passe-temps favori est de « faire passer le test linguistique aux étrangers ». Motorisés, ils arrêtent des passants et leur demandent de réciter l’alphabet grec. Par ailleurs, leur chanson stipule Tu parles l’albanais, le polonais, le russe. Apprends le grec correctement, sinon déguerpis.

Avoir une activité professionnelle régulière ne met pas l’étranger à l’abri de la horde. Au Pirée ils ont attaqué des employés indiens d’une multinationale à la sortie du travail ; à Athènes ils ont saccagé le salon de coiffure d’un Pakistanais et planté un couteau à son client (Grec) qui a osé protester. Le harcèlement quotidien des immigrés a un objectif clair : les intimider et les obliger à partir. En effet, l’antenne athénienne de l’Organisation internationale des migrations reçoit plusieurs demandes d’assistance d’immigrés désireux de rentrer chez eux. Ils ne trouvent plus du travail en Grèce et y vivre c’est risquer sa peau.

Il y a un gouvernement mais il n’ose pas désavouer sa police qui observe sans intervenir. Le ministre de l’intérieur affirme vouloir traquer tout excès et être prêt à sévir contre les « extrémistes », mettant dans le même panier fascistes criminels et militants syndicaux ou politiques. Le premier ministre tente de rassurer les citoyens fatigués et promet « plus de police ». Si l’on sait qu’un policier sur quatre vote pour le parti fasciste qui, de surcroît, est bien coté auprès des corps de sûreté (armée, garde-frontières, polices privées), la proposition donne froid dans le dos.

Anna Spillmann, octobre 2012


P.-S.

* Paru dans l’hebdomadaire genevois Gauchebdo, n° du 2 novemtre 2012.

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