L’Internationale des créationnistes – En Turquie, la théorie de Darwin n’est plus la bienvenue au lycée

La Turquie vient d’abolir l’enseignement de la théorie de l’évolution dans le secondaire, nouveau signe de l’islamisation progressive de la société. Dans le reste du monde musulman non plus, la pensée scientifique de Charles Darwin ne fait pas toujours consensus et suscite parfois d’âpres batailles.

En Turquie, l’AKP au pouvoir et le président Recep Tayyip Erdogan ont franchi une nouvelle étape dans la reprise en main de l’école [1]. Le couperet est tombé fin juin : dès la rentrée prochaine, la théorie de l’évolution des espèces formulée par le scientifique britannique Charles Darwin, mais jugée contraire au Coran, ne sera plus enseignée au collège et au lycée, même si elle est maintenue dans l’enseignement supérieur.

Si le créationnisme, qui postule que Dieu ou une entité supérieure, a créé tel quel toutes les espèces, lesquelles n’ont ensuite jamais évolué, est bien implanté aux Etats-Unis où il est né au 19e siècle [2], on connaît en revanche moins bien son degré de pénétration dans l’aire arabo-musulmane. La Turquie a cependant cette particularité d’être l’un des phares de la diffusion du créationnisme dans cette zone.

Un prédicateur turc, Adnan Oktar, plus connu sous le pseudonyme de Harun Yahya, s’en fait notamment l’écho. En 2007, il avait défrayé la chronique avec la publication d’un Atlas de la création richement illustré, distribué jusqu’en France et en Suisse. « Dans ce livre, on trouve des arguments très basiques sur une centaine de pages pour nier l’évolution, avec des illustrations de fossiles de fougères vieux de 200 millions d’années pour prouver que cette plante n’avait jamais évolué », détaille Cédric Grimoult [3].

Pour l’enseignant, auteur d’une Histoire du créationnisme (Ellipses, 2008) et spécialiste du sujet, le revirement récent en Turquie s’explique d’abord par « un contexte politique favorable. Pendant longtemps, le pays a été protégé par sa Constitution laïque ». Depuis, la donne a changé avec l’arrivée au pouvoir de ministres créationnistes, comme le vice-Premier ministre Numan Kurtulmuş, qui avait taxé la théorie de Darwin d’« archaïque » et estimé qu’elle était « dépourvue de preuve ». Une situation qui n’est pas sans rappeler celle des Etats-Unis, où le secrétaire d’Etat au Logement de Donald Trump, Ben Carson, nie lui-même la théorie de l’évolution [4].

Il existe ce que Cédric Grimoult appelle une « Internationale des créationnistes ». Le créationnisme a ainsi été « importé » depuis les Etats-Unis vers la Turquie dans les années 1970 où il a dû s’adapter aux spécificités de l’islam. Ainsi, explique la physicienne tunisienne Faouzia Farida Charfi, auteure de La science voilée (Odile Jacob, 2013), et ancienne secrétaire d’Etat à l’Enseignement supérieur, « beaucoup de musulmans n’ont pas de problème avec la datation scientifique de la Terre de 5 milliards d’années » contrairement aux créationnistes américains qui pensent en se basant sur la Bible que la Terre a été créée il y a 6 000 ans [5].

« Le créationnisme n’est pas une question de science ou de religion »

« Le créationnisme n’est pas une question de science ou de religion, mais un problème purement politique, estime Cédric Grimoult. C’est un moyen pour les fanatiques d’exciter le rejet de la science, de la modernité et de l’esprit critique en jouant sur une connaissance superficielle de l’évolution par la population. Y compris en France, beaucoup de gens ignorent que l’homme et la vache ont un ancêtre commun ».

Dans le monde arabo-musulman, « si la théorie de l’évolution est évoquée à l’université pour quelques cours techniques, en pratique, tout se conjugue pour qu’elle ne soit pas enseignée », que ce soit la pression sociale, celle des parents ou l’autocensure des professeurs, relève l’enseignant.

Pour Faouzia Charfi, si la question de la théorie de l’évolution est aujourd’hui sensible dans le monde arabo-musulman, elle ne l’a pas toujours été. Certains penseurs musulmans célèbres tels que Ibn Khaldoun (1332-1406) se sont penchés sur l’observation de la Nature et des êtres vivants dès le Moyen-Age. Même constat du côté de Cédric Grimault qui rappelle qu’au 19e siècle, Charles Darwin [6] avait plutôt été bien reçu par les penseurs musulmans dits « progressistes ».

Théorie moderne

Alors, que s’est-il passé ? Pour Faouzia Charfi, le rejet de la théorie de Darwin se trouvait déjà en creux dans l’émergence des Frères musulmans, la confrérie née en 1928 en Egypte sous l’impulsion d’Hassan El-Banna [7]. Ses théoriciens remettent en cause la théorie de l’évolution, perçue comme trop « moderne », symbole de l’influence occidentale néfaste. Leurs idées imprègnent alors les autres mouvements islamistes dans le reste du monde musulman.

« En Turquie, où la recherche scientifique était plus développée que dans les pays arabes, on a vu apparaître une réaction à la sécularisation initiée par Atatürk et l’essor d’écoles privées qui prônaient un retour à une conception du monde conforme à la religion musulmane », explique Faouzia Charfi. En 1972, Ennahda [8], le parti islamiste tunisien, écrit ainsi dans sa revue El Maarifa que « le darwinisme fait de nous des sous-groupes de l’espèce des singes ». Au pouvoir après la révolution de 2011 et jusqu’en 2014, ses membres ne touchent pourtant pas aux programmes scolaires « parce qu’ils avaient eux-mêmes une faible culture scientifique », relève la physicienne.

En Tunisie même, la question fait l’objet de va-et-vient et de discussions. En 1989, une réforme pilotée par le ministre de l’Education de l’époque, Mohamed Charfi, vise à renforcer l’enseignement de la théorie de l’évolution en dernière année de lycée dans toutes les sections mathématiques, sciences expérimentales et littéraire, équivalent des baccalauréat S et L en France.

Mais en 2002, le président Zine El Abidine Ben Ali [9] « s’éloigne du clan progressiste et fait des concessions aux conservateurs », déplore Faouzia Charfi. Un chapitre consacré à la théorie de l’évolution dans les manuels de sciences de la vie de la Terre est alors tout simplement supprimé. L’enseignement de la théorie de l’évolution est alors limité : il subsiste dans la section « sciences expérimentales » mais disparaît de toutes les autres.

« Aujourd’hui, des ingénieurs tunisiens n’en ont jamais entendu parler, se plaint Faouzia Charfi. Certains enseignants ne veulent pas l’enseigner et il y a peu de chance que le sujet tombe au baccalauréat. Comme dans d’autres pays arabes, le Tunisien moyen a souvent une vision composite et partielle : il peut croire à la théorie de l’évolution, mais tout en estimant que Dieu reste maître de toutes choses ».

Pour Cédric Grimault comme pour Faouzia Charfi, trop de musulmans sont prisonniers du « concordisme » : toutes les connaissances scientifiques seraient déjà contenues en germe dans le Coran, ce qui abolit d’office l’esprit critique et la nécessité de la recherche scientifique. « C’est un enjeu qui dépasse celui de la science, conclut Cédric Grimoult, car apprendre à développer l’esprit critique, c’est aussi échapper au fanatisme ».

Julien Vallet