Larzac, Plogoff, Creys-Malville : les précédents projets auxquels l’Etat a renoncé – Les décennies 1970-1990

, par JOLLY Patricia, LANDRIN Sophie, LE HIR Pierre

Avant l’abandon de Notre-Dame-des-Landes par Emmanuel Macron, François Mitterrand avait signé la mort de deux projets, le Larzac et Plogoff, Lionel Jospin celui de Superphénix à Creys-Malville.

Avant Notre-Dame-des-Landes, dossier emblématique des conflits environnementaux des années 2000 et 2010 qui a été définitivement clos mercredi 17 janvier, l’Etat-aménageur a été mis en échec dans trois autres dossiers majeurs. Le Larzac, Plogoff et Creys-Malville.

 La bataille du Larzac (1971-1981)

Des agriculteurs décident de rejoindre la capitale en tracteur pour manifester contre l’armée souhaitant établir un camp militaire de 3000 à 17 000 sur le plateau du Larzac . Menacés d’expropriation les agriculteurs manifestent soutenus par les défenseurs de l’environnement.

C’est la mère de toutes les révoltes environnementales. Dix ans de lutte sur le plateau du Larzac inscrits dans l’histoire nationale. Le 28 octobre 1971, le ministre de la défense nationale du gouvernement Pompidou, Michel Debré, dévoile le projet d’extension du camp militaire du Larzac, installé depuis 1902 dans l’Aveyron, qui doit passer de 3 000 à 17 000 hectares sur des terres consacrées au pâturage. Le camp s’étendrait sur douze communes, dont La Cavalerie.

L’Etat pense s’emparer sans difficulté de ces terres en expropriant les agriculteurs. Le secrétaire d’Etat à la défense nationale, André Fanton, a évoqué un an plus tôt lors d’un congrès de l’UDR la présence sur le plateau d’une poignée de paysans « qui élèvent vaguement quelques moutons, en vivant plus ou moins moyenâgeusement, et qu’il est nécessaire d’exproprier ».

Rien ne se passera comme prévu. L’opposition s’organise très vite autour de 103 paysans locaux (sur les 109 exploitants) qui signent entre eux un serment de ne pas quitter leurs terres et de n’accepter aucune transaction. Le 6 novembre 1971, 6 000 personnes manifestent à Millau. En 1972 ils sont 20 000 opposants dans les rues de Rodez et en août 1973, 100 000 à défiler sur le Larzac. Aux paysans, s’ajoutent des notables locaux, syndicats et associations, des militants antimilitaristes et hippies de toute la France.

Le mouvement local devient national, clive droite et gauche. Le plateau est désormais une vitrine des contestations occitanistes, antimilitaristes, anticapitalistes ou antiétatiques. Comme des années plus tard à Notre-Dame-des-Landes, les paysans s’unissent aux jeunes « chevelus ». Les sympathisants acquièrent des « mètres carrés » de terres du Larzac dans le cadre de groupements fonciers agricoles, destinés à rendre plus complexe le processus d’expropriation.

A l’heure de ces procédures en 1979, quatorze paysans se mettent en grève de la faim. Le 7 novembre 1980, la Cour de cassation annule pour vice de forme 66 ordonnances d’expropriation. Le 3 juin 1981, à peine élu, le nouveau chef d’Etat, François Mitterrand, qui avait promis aux paysans de leur rendre leurs terres, décide l’arrêt de la procédure. Les militaires quittent le 7 juin les fermes qu’ils occupaient depuis octobre 1976. En 1984, les paysans et habitants du plateau créent une société civile des terres du Larzac et gèrent 6 300 ha. L’Etat accorde à la société un bail emphytéotique.

 Plogoff (1975-1981)

Tandis que les paysans du Larzac luttent contre l’invasion des militaires, les Bretons de Plogoff (Finistère) mènent bataille contre le projet d’implantation d’une centrale nucléaire. En dépit de la promesse faite par le candidat à l’élection présidentielle Valéry Giscard d’Estaing en 1974 qu’aucune infrastructure de ce type ne serait édifiée contre l’avis des populations, leur bourg de quelque 2 000 âmes a été choisi d’un commun accord, dès 1975, par le conseil régional de Bretagne et le Conseil économique et social.

Entériné fin novembre 1978 par le conseil général du Finistère, le projet concerne 24 hectares de lande en bordure de la baie d’Audierne et exige le dynamitage de 17 millions de tonnes de granit pour ramener de 40 à 10 mètres l’à-pic permettant aux quatre réacteurs de 1 300 mégawatts d’avoir les pieds dans l’eau. A deux pas de la pointe du Raz, site le plus touristique de Bretagne…

Dès septembre 1978, 5 000 personnes manifestent au cap Sizun tandis que 15 000 autres simulent la mort dans les rues de Brest pour symboliser leur combat antinucléaire. Des manifestations se succèdent jusqu’au 30 janvier 1980 où, devant la mairie de Plogoff, les opposants font un autodafé des dossiers d’enquête d’utilité publique à peine livrés. C’est le début de six semaines d’échauffourées, jets de pierre contre jets de grenades incapacitantes.

L’enquête est effectuée dans des camionnettes faisant office d’annexes, escortées par les forces de l’ordre. En l’absence de leurs époux majoritairement marins de commerce, les femmes de Plogoff mènent la vie dure aux sept escadrons de gendarmes mobiles déployés sur le village qu’un hélicoptère survole et que des véhicules du génie militaire sillonnent pour franchir les barricades. Le 16 mars 1980, 50 000 personnes manifestent à l’occasion de la clôture de l’enquête d’utilité publique. Le 24 mai 1980, 100 000 à 150 000 opposants fêtent la fin de la procédure, et 50 000 à 60 000 organisent sur place un fest-noz.

Le 3 décembre 1980, le gouvernement donne son feu vert à EDF pour débuter les travaux de terrassement mais, peu après son élection au printemps 1981, François Mitterrand classe le projet sans suite comme il s’y était engagé durant sa campagne. Pour la première fois, un projet d’aménagement d’« intérêt général » porté par l’Etat est abandonné en France.

 Creys-Malville (1976-1997)

Ce devait être le Graal énergétique, censé, vantait le président de la République Valéry Giscard d’Estaing, offrir à la France une ressource « comparable à celle de l’Arabie saoudite avec son pétrole ». Un réacteur nucléaire capable de produire davantage de combustible qu’il n’en brûlait – un surgénérateur –, ce qui lui avait valu le nom de Superphénix, en référence à l’oiseau mythique renaissant de ses cendres. Ce fut un fiasco technologique et financier, chiffré par la Cour des comptes à 60 milliards de francs (10 milliards d’euros d’aujourd’hui). Et une sombre page de l’histoire de l’atome civil, entachée par la mort d’un manifestant.

La construction, sur la commune iséroise de Creys-Malville, en bordure du Rhône, d’un réacteur à neutrons rapides de 1 240 mégawatts – une puissance à l’époque inédite – est décidée en 1976 par le premier ministre d’alors, Jacques Chirac. Sitôt lancé, le projet fait figure d’épouvantail pour les antinucléaires. Le 31 juillet 1977, plusieurs dizaines de milliers de manifestants, venus de toute la France, d’Allemagne, d’Italie ou de Suisse, convergent sous la pluie, au milieu des champs de maïs, vers le site de Creys-Malville.

La préfecture a déployé face à eux plusieurs milliers de CRS et de gendarmes mobiles. Aujourd’hui encore, les habitants des hameaux voisins gardent en mémoire les images d’une « zone en état de siège ». Des affrontements éclatent. Un professeur de physique, Vital Michalon, âgé de 31 ans, est tué par l’explosion d’une grenade offensive tirée par les forces de l’ordre. Deux autres manifestants et un gendarme sont mutilés, perdant la main ou le pied.

Superphénix n’en est pas moins mis en service en 1986. Durant onze ans, il accumule incidents, avaries et arrêts. Les autorités décident alors de le reconvertir en incinérateur de déchets radioactifs. Avant qu’en 1997, Lionel Jospin, premier ministre d’un gouvernement de cohabitation, n’annonce son arrêt définitif, réclamé par les Verts et la ministre de l’environnement de l’époque, Dominique Voynet.

Depuis, Creys-Malville abrite « le plus grand réacteur en démantèlement au monde », s’enorgueillit EDF. Un chantier estimé à 1 milliard d’euros au bas mot, qui devrait être achevé en 2030. Le phénix pourrait toutefois ressusciter : l’électricien n’exclut pas d’installer ici, dans le futur, un surgénérateur de nouvelle génération.

Patricia Jolly, Sophie Landrin et Pierre Le Hir