Sur les multiples enjeux et facettes du conflit commercial Etats-Unis / Chine


 Chine - Etats-Unis : « La guerre commerciale aura bien lieu »

Pourquoi les initiatives de l’UE pour remettre à plat le système et contraindre la Chine par le droit ne sont-elles pas intervenues plus tôt ? Résultat : la question se règle désormais à la Trump, c’est-à-dire par le rapport de force, explique Stéphane Lauer, éditorialiste au « Monde ».

Chronique. Les guerres ont cette caractéristique que, jusqu’à la veille du déclenchement des hostilités, personne ne se rend à l’évidence de leur inéluctabilité. L’obstination, le cynisme et la bêtise se mêlent dans un cocktail nocif si bien décrit en 1935 par Jean Giraudoux dans La guerre de Troie n’aura pas lieu.

La guerre commerciale dans laquelle s’est lancé Donald Trump n’échappe pas à la règle. Voilà six mois qu’on nous explique que les menaces proférées par le président des Etats-Unis ne sont qu’une posture pour forcer ses « partenaires » commerciaux à négocier et que l’affrontement ultime sera finalement évité.

« Dans la guerre, tout est simple, mais le plus simple est difficile », écrivait le Prussien Karl von Clausewitz dans son traité De la guerre. Concernant la Chine, les choses se compliquent sérieusement. Le point de non-retour est imminent et l’on ne voit pas bien ce qui pourrait enrayer la machine infernale mise en branle par M. Trump. Semaine après semaine, la surenchère entre les deux premières puissances mondiales prend de l’ampleur, les mesures de rétorsion des uns répondent aux sanctions des autres, le dialogue devient impossible.

SI L’ON PEUT ÊTRE DUBITATIF SUR LES REPROCHES QUE M. TRUMP ADRESSE À SES ALLIÉS, LES CRITIQUES CONTRE LA CHINE SONT EN GRANDE PARTIE JUSTIFIÉES

Washington vient de faire un pas de plus vers cette nouvelle version de la doctrine du « Big Stick », dans laquelle la taxation des importations a remplacé la canonnière. A ce jour, les Etats-Unis ont augmenté les droits de douane sur la moitié des biens venant de Chine. Pékin a répliqué, ce sera donc bientôt la totalité de ce qui transite vers les côtes américaines qui sera surtaxée.

Si l’on peut être dubitatif sur les reproches que M. Trump adresse à ses alliés européens, mexicains et canadiens à propos de leur manque de loyauté dans les échanges commerciaux, les critiques contre la Chine sont en grande partie justifiées. Le pays ne s’est pas transformé en une économie de marché telle que l’avaient espérée les pays occidentaux lorsqu’ils acceptèrent en 2001 son adhésion à l’Organisation mondiale du commerce (OMC). L’Etat reste omniprésent en arrosant de subventions les secteurs stratégiques ou en difficulté. Les entreprises publiques constituent toujours l’ossature du tissu économique. Sans compter toute une panoplie de barrières protectionnistes et le non-respect des droits sur la propriété intellectuelle. Des distorsions que l’OMC n’a pas su faire disparaître.

LA FORME QUE PREND LA CROISADE DANS LAQUELLE S’EST LANCÉ LE PRÉSIDENT AMÉRICAIN EST HAUTEMENT CRITIQUABLE

La naïveté des Occidentaux s’est révélée encore plus flagrante lorsque, en 2015, Pékin a dévoilé son plan « Made in China 2025 », dont l’ambition est de faire de la Chine un leader mondial de l’innovation grâce à une large intervention de la puissance publique. La formulation ostentatoire de ces ambitions constitue une erreur du président Xi Jinping, qui n’a pas eu la sagesse de continuer, comme la Chine avait très bien su le faire jusqu’alors, à avancer discrètement ses pions dans cette quête du leadership.

Toutefois, la forme que prend la croisade dans laquelle s’est lancé M. Trump est hautement critiquable. Tout d’abord, il est naïf de croire que des barrières douanières vont stopper la marche de l’histoire et l’ascension économique de la Chine. Cette stratégie est promise à autant d’efficacité que la ligne Maginot : mur infranchissable en théorie, qui s’est révélé facilement contournable dans la pratique. Le fait d’acculer ainsi la Chine ne va que la pousser à intensifier ses efforts pour améliorer sa compétitivité et accélérer sa mutation vers une économie à plus forte valeur ajoutée.

Hausse du billet vert en vue

Ensuite, Pékin n’a pas tiré toutes ses cartouches, à commencer par la dévaluation monétaire. A ce stade, le premier ministre chinois Li Keqiang, soucieux de préserver la réputation de la Chine sur les marchés financiers s’est présenté comme « défenseur des principes fondamentaux du multilatéralisme et du libre-échange ». Il a assuré à ce titre que « la Chine ne s’engagera jamais sur la voie d’une dépréciation du yuan pour stimuler ses exportations ».

En fait, Pékin n’en aura pas besoin : M. Trump travaille à son corps défendant pour le yuan. Le stimulus budgétaire décidé par le président américain alors que son économie est déjà en haut de cycle, va pousser la Réserve fédérale à accélérer la remontée de ses taux d’intérêt, ce qui aura pour conséquence directe de doper le dollar. Cette hausse du billet vert renforcera la compétitivité des biens chinois, ce qui compensera partiellement les effets des hausses des taxes qu’ils subissent.

LES GOUVERNEMENTS DES PAYS OCCIDENTAUX SE SONT LAISSÉS BERCER PAR LES ILLUSIONS DE LA MONDIALISATION HEUREUSE

Enfin, la Chine, premier créancier des Etats-Unis, pourrait également décider d’arrêter d’acheter de la dette américaine, au moment où celle-ci est sur le point d’exploser. La réforme fiscale décidée par M. Trump va doubler le déficit budgétaire, qui devrait dépasser les 1 000 milliards de dollars (858 milliards d’euros) d’ici à 2020. A ce niveau, aucun amateur de bons du Trésor américain ne devra manquer à l’appel. C’est une carte à jouer pour la Chine.

En attendant, le bellicisme de M. Trump est hautement contre-productif. Ses coups de boutoir menacent de bouleverser les chaînes d’approvisionnement du commerce mondial, d’affaiblir l’économie américaine en réduisant la visibilité des investisseurs et de saper la compétitivité de celle-ci en renchérissant les coûts de production. Le risque de déstabilisation de l’économie mondiale n’est pas à prendre à la légère.

Il est évident qu’il aurait fallu réformer l’OMC bien avant qu’un Donald Trump émerge. Les gouvernements des pays occidentaux se sont laissés bercer par les illusions de la mondialisation heureuse sans se préoccuper des dégâts que celle-ci provoquait sur leurs classes moyennes. Pourquoi les initiatives de l’UE pour remettre à plat le système et contraindre la Chine par le droit ne sont-elles pas intervenues plus tôt ? Résultat : la question se règle désormais à la Trump. Comme le résume Rob Scott, économiste à l’Economic Policy Institute : « Si vous coupez toutes les routes pour parvenir à une solution, vous n’allez pas résoudre le problème. En tout cas, pas de façon pacifique. » Les Chinois n’ont aucun moyen de sauver la face. La guerre de Troie aura bien lieu.

Stéphane Lauer

• LE MONDE | 24.09.2018 à 10h21 • Mis à jour le 24.09.2018 à 14h03 :
https://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2018/09/24/chine-etats-unis-la-guerre-commerciale-aura-bien-lieu_5359271_3232.html ?


 Commerce : inquiétude et débats en Chine sur la réponse à apporter à Donald Trump

Les nouveaux droits de douane américains portant sur 200 milliards d’importations chinoises sont entrés en vigueur lundi.

Pour le patron du géant chinois du commerce en ligne Alibaba, Jack Ma (ici le 17 septembre, à Shanghaï), le conflit commercial entre Washington et Pékin « va durer longtemps, peut-être 20 ans ».

Au départ, les Chinois considéraient plutôt Donald Trump d’un bon œil. Contrairement à sa rivale Hillary Clinton, il ne risquait pas de leur administrer une leçon sur les droits de l’homme. Surtout, le repli sur soi de l’Amérique laissait carte blanche à la Chine pour dérouler ses nouvelles Routes de la soie et permettait au président Xi Jinping d’être accueilli en sauveur de la planète libérale au Forum économique mondial de Davos (Suisse), en janvier 2017.

Lorsqu’en mars 2018, le président américain impose des taxes à l’importation sur l’aluminium et l’acier, les Chinois veulent n’y voir qu’une foucade électoraliste avant les élections de mi-mandat, le 6 novembre. A présent, l’incompréhension et l’inquiétude n’en sont que plus grandes en Chine.

C’est sans doute Jack Ma, le patron d’Alibaba, qui exprime le mieux le désarroi des dirigeants chinois. « Ça va durer longtemps, peut-être 20 ans. Ça va être la pagaille », a-t-il déclaré, mercredi 19 septembre, devant un parterre d’investisseurs, avant de faire deux annonces : il renonce à créer un million d’emplois aux Etats-Unis comme il s’y était engagé auprès de Donald Trump ­début 2017, et Alibaba va se lancer dans un nouveau métier, les semi-conducteurs. Un secteur stratégique pour toute l’électronique, qui fait figure de talon d’Achille chinois depuis les déboires essuyés par le leader ZTE, foudroyé en plein vol par M. Trump.

« Un nouveau type de guerre »

DÉSIREUX DE NE PAS PERDRE LA FACE, LES DIRIGEANTS CHINOIS MULTIPLIENT LES DÉCLARATIONS RASSÉRÉNANTES SUR LA SANTÉ DE LEUR ÉCONOMIE

Face à lui, les Chinois tentent de répondre sur plusieurs registres. Le président américain impose, à partir du 24 septembre, des droits de douane sur 200 milliards d’importations chinoises ? La Chine taxe, à cette même date, 60 milliards d’importations américaines, tout en rassurant ses autres partenaires. Le 19 septembre, devant le Forum économique mondial de Tianjin, Li Keqiang, le premier ministre, a annoncé, sans plus de précisions, que Pékin abaisserait prochainement certains droits de douane.

Désireux de ne pas perdre la face, les dirigeants chinois multiplient les déclarations rassérénantes sur la santé de leur économie. De fait, le commerce extérieur ne représente plus que 18 % du produit intérieur brut (PIB) national, soit deux fois moins qu’il y a douze ans. Et les Etats-Unis, moins d’un quart de ce pourcentage. Mais les dirigeants chinois accordent une telle importance à la croissance – sans doute parce qu’ils savent qu’elle fonde en partie leur légitimité – qu’une réduction, même minime, de celle-ci est vécue comme un échec potentiellement lourd de conséquences.

Résultat : plus ou moins discrètement, Pékin soutient sa demande interne. « Depuis le début de l’année, la Chine a diminué sa TVA et certains impôts sur les sociétés. Ces baisses représentent 0,8 % à 0,9 % du PIB. C’est beaucoup. De plus, on assiste à une relance du crédit à la consommation avec une baisse d’environ 0,7 % du crédit interbancaire », observe Sébastien Jean, le directeur du Centre d’études prospectives et d’informations internationales (Cépii).

Le gouvernement a aussi annoncé, vendredi 21 septembre, qu’il allait soutenir le crédit à la consommation. Les entreprises publiques sont également mobilisées : 13 000 kilomètres supplémentaires de ligne ferroviaire devraient s’ajouter, d’ici à 2025, aux 25 000 déjà existantes. De quoi faire tourner les aciéries mises à l’arrêt par Donald Trump.

A court terme, ces mesures sont sans doute suffisantes. Mais répondent-elles aux vrais défis ? Comme Jack Ma, Kevin Rudd, ancien premier ministre d’Australie et expert de la Chine, se montre pessimiste. Pour lui, 2018 marque « le début d’un nouveau type de guerre : une guerre commerciale, une guerre d’investissements et une guerre technologique entre les deux grandes puissances du XXIe siècle ». Des guerres « à l’issue incertaine », précise-t-il.

Vives discussions entre économistes

Si les débats entre dirigeants communistes se déroulent à huis clos, les discussions très vives entre économistes sont révélatrices du désarroi de l’intelligentsia et sans doute de la classe politique. Dimanche 16 septembre, un influent groupe d’économistes libéraux, créé par Liu He, vice-premier ministre et principal conseiller du président Xi Jinping sur les questions économiques, s’est réuni à Pékin. Liu He y était présent « à titre privé ». Et ce qu’il a entendu valait avertissement.

« Ce que nous avons appris ces quarante dernières années, c’est que nous devons insister sur des ­réformes libérales et basées sur la loi », a notamment déclaré Wu Jinglian, un économiste réputé. Yang Weimin, qui était jusqu’au début de l’année l’un des experts du secrétariat du Parti communiste (PCC), est même allé plus loin : « Nous avons besoin de construire et d’améliorer les institutions qui protègent les droits démocratiques des gens. C’est cela qui leur importe. C’est plus important que de simples questions économiques », a-t-il osé.

A l’autre bout du spectre, un autre économiste, Wu Xiaoping, a au contraire jugé, dans un post très commenté, que l’économie de marché avait joué un rôle historique en permettant au secteur public de progresser et qu’elle pouvait être progressivement supprimée. Des propos iconoclastes et rapidement censurés, mais pas forcément en totale contradiction avec la politique actuelle, qui insiste sur le rôle du PCC au sein des entreprises, même privées.

Frédéric Lemaître

• LE MONDE | 24.09.2018 à 11h31 • Mis à jour le 24.09.2018 à 16h37 :
https://abonnes.lemonde.fr/economie/article/2018/09/24/commerce-inquietude-et-debats-en-chine-sur-la-reponse-a-apporter-a-donald-trump_5359344_3234.html


 La bataille commerciale Chine-Etats-Unis pourrait aussi faire des gagnants

La bataille commerciale Chine-Etats-Unis pourrait aussi faire des gagnants
Certains pays tiers peuvent espérer tirer profit de la réorganisation des flux commerciaux.

Pour les économistes, l’affaire est entendue : les guerres commerciales sont néfastes à la croissance mondiale et font surtout des perdants. Chez les ménages, qui voient les prix augmenter, et parmi les entreprises aux chaînes de productions éclatées aux quatre coins de la planète. La bataille commerciale entre Washington et Pékin « pourrait avoir un coût économique important », vient encore de mettre en garde le Fonds monétaire international (FMI).

L’ambiance entre les deux pays est plus que fraîche : la Chine a annulé la nouvelle série de négociations commerciales prévue prochainement avec les Etats-Unis ainsi que le déplacement à Washington du vice-premier ministre Liu He programmé la semaine prochaine, a ainsi rapporté, vendredi 21 septembre, le Wall Street Journal.

Il n’empêche. Ces dernières semaines, les scénarios se sont multipliés sur les potentiels bénéficiaires, parmi les pays tiers, de l’épreuve de force opposant la Chine aux Etats-Unis. Depuis plusieurs mois, les deux géants s’affrontent à coups de droits de douane punitifs, dont une nouvelle salve doit entrer en vigueur, lundi 24 septembre.

Spectatrices de l’escalade, certaines entreprises d’Europe, d’Amérique du Nord ou d’Asie espèrent être les gagnantes de ce que les analystes appellent les « effets de détournement de trafic » : leurs produits, aux prix devenus comparativement plus attractifs, pourraient se substituer à ceux de leurs concurrentes chinoises et américaines sur ces deux marchés.

Le Mexique et le Canada bien placés

L’INDUSTRIE AUTOMOBILE, LES MACHINES ET L’AÉRONAUTIQUE DEVRAIENT BÉNÉFICIER DE CETTE ÉPREUVE DE FORCE BILATÉRALE

Au jeu du « qui perd gagne », le Mexique et le Canada, partenaires traditionnels des Etats-Unis, sont évidemment bien placés. Ils ne sont pas les seuls. L’Union européenne (UE) a aussi ses chances, a fortiori en étant déjà le deuxième plus gros fournisseur à la fois des Etats-Unis et de la Chine.

Certains secteurs sont mieux positionnés que d’autres pour tirer les marrons du feu. C’est le cas lorsqu’ils sont spécialisés sur des produits désormais frappés par les taxes sino-américaines. Selon les économistes de Natixis, « l’industrie automobile, les machines, l’aéronautique, ainsi que les fabricants d’articles de bureautique devraient bénéficier de la guerre commerciale Etats-Unis - Chine, au moins en termes relatifs ».

Naturellement, certains seront aussi pénalisés. « Si des groupes européens présents aux Etats-Unis et en Chine produisent pour le marché mondial, leurs coûts vont également augmenter. Ce serait le cas par exemple si [le groupe allemand] Siemens aux Etats-Unis devait utiliser des composants électroniques de Chine, souligne dans une note Gabriel Felbermayr, de l’institut de recherche économique allemand IFO. Mais pour de plus petites entreprises européennes aux chaînes de valeur régionales, la guerre commerciale va créer de nouvelles opportunités. » Un propos qui semble viser particulièrement les champions du « Mittelstand », ces grosses PME allemandes spécialisées sur des niches industrielles qu’elles dominent mondialement.

D’après les calculs de Natixis, les gains potentiels pour les exportateurs européens sont deux fois plus gros sur le marché américain que chinois. Rien de très surprenant : les Etats-Unis, qui importent beaucoup plus de Chine que l’inverse, ont imposé des droits de douane additionnels sur des montants bien plus élevés. Les besoins de substitution sont donc plus importants.

Mais si Pékin ne peut rivaliser avec la surenchère de Donald Trump, sa riposte pourrait inclure des mesures dites « qualitatives » : des actions visant à compliquer la vie des entreprises américaines faisant des affaires en Chine... au bénéfice peut-être de firmes concurrentes. « La Chine pourrait choisir de favoriser les sociétés européennes de façon non officielle, estime ainsi Agatha Kratz, directrice associée du cabinet de recherches Rhodium Group. Par exemple en donnant des consignes, lors de joint-ventures, de chercher des partenaires européens plutôt qu’américains. »

Effets ambivalents en Asie

En Asie, les effets possibles de l’affrontement Pékin-Washington sont nettement plus ambivalents. Et à première vue, plutôt négatifs tant la région est économiquement intégrée. Les biens « made in China » contiennent de nombreux composants intermédiaires importés de pays voisins. Une chute des exportations chinoises vers les Etats-Unis aurait ainsi des répercussions en chaîne pour les fournisseurs d’Asie du Sud-Est. Parmi les plus vulnérables figurent Singapour, la Malaisie et surtout Taïwan, dont près de la moitié des exportations sont destinées à la Chine.

Cependant, à plus long terme, de bonnes surprises ne sont pas exclues pour ces économies. En particulier si des industriels décidaient de déplacer leur production hors de Chine pour contourner les taxes américaines. « Les pays asiatiques seraient bien placés pour en bénéficier », analyse le cabinet de recherche Oxford Economics. Une enquête de la Chambre de commerce américaine en Chine (AmCham), publiée jeudi 13 septembre, l’atteste. Parmi les entreprises interrogées, un tiers disent vouloir délocaliser une partie de leur ­production ou de leur chaîne d’approvisionnement en réponse aux droits de douane. Leur destination privilégiée ? Non pas les Etats-Unis, mais l’Asie du Sud-Est.

La région ne manque pas d’atouts, entre de solides taux de croissance, de faibles coûts de production et une base industrielle déjà bien établie. Comme le rappelle Oxford Economics, de tels mouvements ont déjà été observés dans un passé récent. Ainsi, en 2012, l’imposition par les Etats-Unis de droits de douane sur les panneaux solaires chinois a poussé toute une série de producteurs à se relocaliser en Malaisie.

« Nous recevons tant de demandes que notre principal problème est de savoir comment augmenter les capacités de production », notamment dans l’électronique ou l’acier, rapportait mi-septembre le ministre malaisien des finances, Lim Guan Eng, cité par l’agence Bloomberg. Même son de cloche au Vietnam, où le premier ministre Nguyen Xuan Phuc a affirmé voir dans les tensions commerciales sino-américaines « plus d’opportunités que de défis ».

Marie de Vergès

LES CHIFFRES

200 milliards

C’est, en dollars (environ 171 milliards d’euros), le montant des importations américaines issues de Chine sur lesquelles les Etats-Unis imposent des nouveaux droits de douane de 10 %, à compter de lundi 24 septembre, en sus des 50 milliards taxés depuis le début de l’année.

60 milliards

C’est, en dollars (51 milliards d’euros), le montant des produits américains exportés en Chine que Pékin taxe désormais à hauteur de 5 % à 10 %, en plus des 50 milliards déjà taxés.

97,6 milliards

C’est, en dollars (83,2 milliards d’euros), le montant des gains potentiels pour les firmes européennes sur le marché américain, selon les calculs de Natixis, à la suite de la dernière salve de taxes imposées par les Etats-Unis sur les produits chinois.

• LE MONDE | 22.09.2018 à 10h03 • Mis à jour le 23.09.2018 à 06h40 :
https://abonnes.lemonde.fr/economie/article/2018/09/22/la-bataille-commerciale-sino-americaine-pourrait-aussi-faire-des-gagnants_5358742_3234.html


 Les conseillers commerciaux de Donald Trump tirent à hue et à dia

Deux camps s’affrontent avec, d’un côté, les « nationalistes » protectionnistes et, de l’autre, les « globalistes » favorables au libre-échange.

Au printemps, les Chinois n’en sont pas revenus. Pas plus que les Européens, emmenés par Jean-Claude Juncker, le président de la Commission, cet été : les équipes commerciales de Donald Trump se querellent et s’envoient des noms d’oiseaux devant leurs hôtes et le président. Deux camps s’affrontent : d’un côté, les « nationalistes » protectionnistes – le conseiller pour le commerce Peter Navarro et le représentant pour le commerce Robert Lighthizer – ; de l’autre, les « globalistes », républicains traditionnels influencés par Wall Street et partisans du libre-échange – le secrétaire au Trésor Steven Mnuchin, celui au commerce Wilbur Ross et le conseiller économique Larry Kudlow.

M. Trump laisse faire, pris au piège de ses propres contradictions : « Eh bien, je suis un nationaliste et je suis un “globaliste”. Je suis les deux », avait expliqué le locataire de la Maison Blanche au Wall Street Journal, en avril 2017. Le point de jonction ? Prétendre que les partenaires des Etats-Unis ne jouent pas le jeu du libre-échange et s’alarmer de la volonté de puissance de la Chine.

Peter Navarro, l’idéologue antichinois. Cet ancien professeur de l’Université de Californie à Irvine a connu la célébrité avec deux ouvrages, en 2006 et en 2011, mettant en garde contre la Chine. Sa vision du conflit avec Pékin n’est pas commerciale, mais géostratégique et civilisationnelle : M. Navarro veut combattre une Chine qui conteste la suprématie américaine. Il avait rejoint très tôt l’équipe de campagne de Donald Trump, mais avait été marginalisé au fil des mois. Privé d’accès direct au président, M. Navarro, 69 ans, contourne alors ce blocage en s’invitant sur les plateaux de télévision que M. Trump regarde régulièrement. Cette stratégie porte ses fruits. Le président fait savoir qu’il apprécie la manière dont cet habile parleur s’exprime. M. Navarro profite de la démission du conseiller économique Gary Cohn, en mars 2018, lors des prémices de la guerre commerciale, pour monter en puissance. Il s’oppose frontalement au secrétaire au Trésor, Steven Mnuchin, qu’il traite régulièrement de « Neville Chamberlain », en référence au premier ministre britannique qui, avec la France, passa sous les fourches caudines d’Adolf Hitler à Munich, en septembre 1938.

Steven Mnuchin, le partisan du compromis. Le silence serait, selon la presse, la manière pour cet ancien banquier de Goldman Sachs, devenu producteur de cinéma, âgé de 55 ans, de marquer son mécontentement envers Donald Trump. Lors d’un voyage à Pékin, en mai 2018, il tente de nouer une relation personnelle avec le négociateur chinois Liu He, qu’il décide de rencontrer seul. L’affaire donne lieu à une altercation mémorable avec M. Navarro à la maison des hôtes d’Etat. M. Mnuchin remporte provisoirement la partie, annonçant que les Chinois vont réduire le déficit commercial et la « suspension » de la guerre avec l’ex-empire du Milieu. Las ! M. Navarro explique que M. Mnuchin a été mal compris et Robert Lighthizer, le représentant pour le commerce, fait savoir que les Etats-Unis sont prêts à utiliser « tous les moyens pour protéger leur technologie par les droits de douane ». Quelques jours plus tard, les premières sanctions sont décrétées.

Robert Lighthizer, l’adepte de la manière forte. A 70 ans, Robert Lighthizer apparaît comme le grand gagnant de la bataille qui se joue actuellement. Parce qu’il est le seul à maîtriser les dossiers, il est respecté par les « globalistes », mais aussi par les nationalistes, dont il partage les idées. Opposant de toujours à l’entrée de la Chine dans l’Organisation mondiale du commerce (OMC) actée en 2001, il estime que les administrations américaines successives se sont fait berner par Pékin. En conséquence, il prône la manière forte pour l’amener à changer d’attitude sur les transferts de technologie et les subventions indues à son économie.

La formation idéologique de cet homme remonte, comme celle Donald Trump, au premier mandat de Ronald Reagan (1981-1985). A l’époque, l’ennemi désigné était le Japon. Adjoint du représentant au commerce, il obtint des accords d’autolimitation des exportations automobiles et la protection, par le biais de droits de douane, des motos Harley Davidson. Devenu avocat, il défendit pendant des années les producteurs d’acier américains. L’occasion de se confronter à l’OMC, dont les règles sont, pour lui, dévoyées au profit de la Chine. Un credo particulièrement compatible avec celui de M. Trump. Dès l’automne 2017, Robert Lighthizer avait exposé à des patrons américains médusés qu’il comprenait leur objectif de maximiser leurs profits. « Mon boulot est différent. Mon boulot consiste à représenter les travailleurs américains. Et là, nous n’allons pas être d’accord », avait-il déclaré, selon le Wall Street Journal.

Wilbur Ross, le grand perdant. A 80 ans, cet homme d’affaires, dont la fortune s’élève à 700 millions de dollars (près de 600 millions d’euros), est le plus vieux ministre jamais désigné aux Etats-Unis. Au début du mandat de M. Trump, M. Ross travaillait sur la négociation commerciale avec la Chine, avant d’être dessaisi du dossier à l’été 2017 en raison de sa trop grande mollesse. Cet hiver, il a longuement négocié avec les Européens pour éviter les taxes sur l’acier, en pure perte.

Larry Kudlow, l’opposant aux guerres commerciales. Quand Donald Trump l’appelle, cet économiste reconverti en commentateur de télévision pense qu’il va se faire sermonner du fait de ses propos critiques à propos des barrières douanières. Il s’agit en fait de le nommer économiste à la Maison Blanche, après le départ de Gary Cohn. Comme Robert Lighthizer, Larry Kudlow, 71 ans, est un ancien membre des équipes Reagan, mais version libérale. En juillet, il a donné un sérieux coup de main aux Européens pour suspendre la menace des droits de douane sur les automobiles. Il est opposé aux guerres commerciales, mais, comme il l’a résumé en juin : « La personne chargée du commerce est, sans équivoque, le président Trump ».

Arnaud Leparmentier (New York, correspondant)

• LE MONDE | 22.09.2018 à 10h29 :
https://abonnes.lemonde.fr/economie/article/2018/09/22/les-conseillers-commerciaux-de-donald-trump-tirent-a-hue-et-a-dia_5358757_3234.html


 Taxes douanières : les firmes américaines en Chine accusent le coup

L’escalade dans la bataille commerciale qui oppose Washington à Pékin inquiète les entreprises implantées dans l’ex-empire du Milieu.

La Chine avait prévenu ; la riposte ne s’est pas fait attendre. En écho à la décision du président américain Donald Trump d’imposer une taxe de 10 % sur 200 milliards de dollars (171 milliards d’euros) d’importations chinoises, Pékin a annoncé qu’il taxerait 60 milliards de dollars de produits américains.

POUR JACK MA, PATRON DU GÉANT CHINOIS DU COMMERCE EN LIGNE ALIBABA, CES FRICTIONS POURRAIENT DURER ENCORE VINGT ANS

Ces nouveaux droits de douane de 5 % à 10 % entreront en application lundi 24 septembre, en même temps que les taxes américaines, a précisé le ministère chinois des finances, mardi 18 septembre. La Chine a aussi déposé une nouvelle plainte devant l’Organisation mondiale du commerce. Ces montants s’ajoutent aux 50 milliards de produits taxés à 25 % de part et d’autre début juillet.

Cette guerre commerciale risque de peser rapidement sur les entreprises. Jack Ma, le président du géant chinois du commerce en ligne Alibaba, s’est inquiété de ces frictions commerciales qui pourraient, selon lui, durer encore vingt ans et compliquer sérieusement la situation des sociétés.

Les trois quarts des entreprises américaines (74,3 %) estiment qu’elles souffriront de cette deuxième salve de taxes, contre 60 % pour la première, d’après une étude de la Chambre de commerce américaine en Chine (AmCham), publiée le 13 septembre. Près de la moitié des firmes (47,2 %) prévoient un « fort impact négatif », contre 21,5 % pour les premières taxes américaines.

« Suffisance de la part du gouvernement américain »

Kenneth Jarrett, le président de l’AmCham, met en garde contre les suites du conflit. « Le montant concerné par la première phase (…) était assez modeste, en particulier pour les grands groupes qui ont des activités diversifiées. Cela a pu donner lieu à une certaine suffisance de la part du gouvernement américain. On le voit dans les déclarations de l’administration assurant que les taxes n’ont pas eu d’effets sur les consommateurs et sur l’économie américaine. »

Si la plupart des entreprises touchées se montrent discrètes sur les conséquences de cette bataille commerciale, elles ne sont pas pour autant immunisées. Mi-juillet, General Electric a ainsi estimé que les taxes américaines sur ses importations de Chine augmenteraient ses coûts de 300 à 400 millions de dollars. D’autres industriels, comme Honeywell, ont indiqué s’être préparés en achetant plus de pièces et de matériaux à l’avance. L’entreprise a toutefois souligné qu’elle s’attelait à diversifier sa chaîne d’approvisionnement hors de Chine.

Fin août, Ford a annoncé l’abandon de son projet de vendre aux Etats-Unis sa nouvelle Ford Focus Active, produite en Chine. Le président de la marque en Amérique du Nord, Kumar Galhotra, a déclaré que les 25 % de taxes américaines présentaient « un problème économique très difficile pour Ford ». « C’est pourquoi nous choisissons de déployer ces ressources économiques ailleurs. »

L’annonce n’a pas échappé à Donald Trump. « Cette voiture peut maintenant être construite aux Etats-Unis et Ford ne paiera pas de taxes », a lancé le président américain sur Twitter le 9 septembre. De quoi inciter Ford à donner un cours d’économie industrielle au locataire de la Maison Blanche. « Il ne serait pas rentable de construire la Focus Active aux Etats-Unis étant donné les faibles volumes estimés », a défendu un porte-parole de la marque, toujours sur Twitter.

De fait, si un tiers des entreprises américaines en Chine comptent délocaliser une partie de leur production ou de leur chaîne d’approvisionnement en réponse aux droits de douane, elles ne sont que 6 % à envisager de relocaliser aux Etats-Unis, d’après l’étude de l’AmCham. La plupart des industriels concernés songent plutôt à l’Asie du Sud-Est, pour ses coûts de production inférieurs à la Chine.

Une méthode qui irrite

Les plus petits acteurs, quant à eux, disposent d’une marge de manœuvre plus limitée. Après à peine deux ans passés en Chine, Matthew McFetridge, un jeune importateur de vins américains, voit son activité menacée. Le vin américain figure sur la liste des produits soumis à 25 % de droits de douane supplémentaires en Chine. Il a pu s’approvisionner pour l’année, juste avant l’application des taxes, mais ses stocks tendent à s’épuiser.

« Jusqu’ici, j’espérais que le conflit soit résolu avant d’avoir à me réapprovisionner, mais ça n’a pas l’air d’aller en s’arrangeant », soupire-t-il. « Les vins américains sont déjà chers. Je ne peux pas augmenter mes prix de 25 % du jour au lendemain. Je ne sais pas quoi dire aux vignerons indépendants à qui j’avais promis de nouveaux débouchés. J’essaie de rester optimiste… », poursuit-il. Comme lui, 31,1 % des entreprises américaines citées par l’AmCham déclarent reporter ou annuler des investissements prévus en Chine.

Si les entreprises américaines ne contestent pas la validité des revendications de l’administration Trump, c’est la méthode adoptée qui irrite. « La communauté des affaires veut plus d’ouverture du marché chinois », souligne Kenneth Jarrett, citant la protection de la propriété intellectuelle, les restrictions appliquées à certains secteurs de l’économie ou la concurrence déloyale des entreprises chinoises.

« Mais la question, c’est comment on y arrive. Nous admettons que la première salve de taxes a permis de mettre le gouvernement chinois sous pression, mais nous pensons que l’administration américaine devrait être plus précise dans ses demandes, et qu’ajouter de nouvelles taxes n’arrange rien pour parvenir à une solution négociée », conclut-il.

Simon Leplâtre (Shanghaï, correspondance)

• LE MONDE | 18.09.2018 à 09h15 • Mis à jour le 18.09.2018 à 12h22 :
https://abonnes.lemonde.fr/economie/article/2018/09/19/taxes-douanieres-les-firmes-americaines-en-chine-accusent-le-coup_5357244_3234.html


 Commerce : Trump frappe, menace... puis négocie

Les Etats-Unis ont décidé d’imposer une taxe de 10 % sur 200 milliards de dollars de produits chinois à partir du 24 septembre.

Frapper pour mieux négocier : c’est la recette que prétend utiliser Donald Trump dans le cadre de sa négociation commerciale avec la Chine. A l’occasion d’un communiqué publié lundi 17 septembre en début de soirée, presque discrètement alors que tous les médias américains se passionnaient pour la nomination du candidat à la cour suprême Brett Kavanaugh, accusé d’agression sexuelle, Donald Trump a annoncé l’imposition de droits de douane sur 200 milliards de dollars (171 milliards d’euros) d’importations en provenance de Chine.

Le ton est menaçant. Le président accuse Pékin de « nombreuses pratiques et politiques inéquitables pour la technologie et la propriété intellectuelle – comme le transfert forcé de technologie imposé aux compagnies américaines au profit de leurs homologues chinoises ». Mais le locataire de la Maison Blanche conclut par une note d’espoir, estimant que « la Chine a eu de nombreuses occasions de répondre à nos inquiétudes… Heureusement, cette situation commerciale sera résolue à la fin, par moi-même et le président Xi, pour lequel j’ai un profond respect et une grande affection ».

Contexte d’apaisement

Comment analyser l’attitude américaine ? D’abord, elle a lieu dans un contexte global d’apaisement après la crise du premier semestre, en tout cas avec les alliés traditionnels des Américains. L’armistice avec les Européens, décidé fin juillet, tient pour l’instant, même si les Américains, dans leurs négociations avec Bruxelles, insistent pour rouvrir les négociations agricoles. Ensuite, l’accord avec le Mexique est vu positivement s’il est appliqué tel que négocié : une taxe de 2,5 % sur les véhicules automobiles, ainsi qu’un salaire minimal dans l’industrie automobile, bien difficile à vérifier, ne chagrinent pas les producteurs. Enfin, le silence sur les tractations avec le Canada laisse entendre que les fils ne sont pas rompus.

Le dossier commercial se concentre de fait sur la Chine. Donald Trump va donc taxer 200 milliards de dollars d’importations en sus des 50 milliards taxés depuis le début de l’année. Et si les Chinois ripostent, il rajoutera, écrit-il dans son communiqué, 257 milliards de dollars supplémentaires, ce qui reviendrait à taxer 100 % des importations chinoises.

Toutefois, il y a un « mais ». Cette taxe sera de 10 % à compter du 24 septembre. Le taux de 25 % n’entrera en vigueur que le 1er janvier 2019. Trois arguments expliquent ce délai : laisser aux négociateurs américains et chinois le temps de trouver un accord, alors que M. Trump pourrait rencontrer M. Xi au G20 de Buenos Aires (Argentine), en novembre ; donner aux entreprises américaines quelques mois de répit pour réorganiser leur approvisionnement et se fournir hors de Chine ; retarder la facture pour les consommateurs américains, qui achètent des produits grand public, à l’approche des fêtes de Thanksgiving et surtout des élections de mi-mandat du 6 novembre.

Car, à la différence des droits de douane imposés précédemment, ceux-ci concernent désormais des produits grand public. Pendant les semaines d’audition, qui ont permis d’entendre 300 témoins et de collecter 6 000 contributions écrites, essentiellement opposées aux sanctions, les entreprises sont allées demander des exemptions. Elles ont obtenu la suppression de 300 lignes de taxation, tel Apple, dont les montres et les systèmes Bluetooth ont été exemptés. Il en va de même des chaises pour enfant, des casques de cycliste ou des produits chimiques pour l’agriculture. Avant ces annonces, la Tax Foundation estimait que l’administration devait encaisser annuellement 22 milliards de dollars supplémentaires grâce à ces droits de douane, payés par le consommateur et les entreprises américains. Ce chiffre peut être relativisé si on le compare aux baisses d’impôt (1 400 milliards de dollars sur dix ans) décidées par M. Trump. Les économistes de la banque Morgan Stanley estiment que les droits de douane actés depuis le début de l’année ont coûté jusqu’à présent 0,1 point de croissance aux Etats-Unis et que les annonces de lundi devraient la réduire de 0,1 point supplémentaire. Des montants qui expliquent la sérénité relative de Wall Street… et de Donald Trump.

Le président américain estime que le rapport de force lui est favorable, avec une économie qui tourne à plein régime (4,2 % de croissance au deuxième trimestre) et proche du plein-emploi, tandis que la Chine souffre d’un fort endettement et d’une croissance relativement ralentie. La syncope de l’entreprise de téléphonie chinoise ZTE, sanctionnée par Washington pour avoir violé les embargos américains sur l’Iran et la Corée du Nord, a montré que les Chinois étaient bien plus vulnérables aux rétorsions américaines que ne le pensaient de nombreux observateurs.

Assécher le potentiel de riposte chinois

Il n’empêche, la méthode Trump ne fait pas l’unanimité, y compris au sein de ses équipes. Selon la presse américaine, Steven Mnuchin, le secrétaire au Trésor, et Larry Kudlow, le conseiller économique de la Maison Blanche – un ancien de l’époque Reagan –, plaident pour une approche plus douce. Mais ils sont pour l’instant contrés par le conseiller au commerce Peter Navarro, violemment antichinois, et le représentant au commerce Robert Lighthizer, lequel juge que les précédentes administrations ont été abusées par les Chinois faute de fermeté suffisante.

Ce train de sanctions est pris alors que le vice-premier ministre chinois Liu He était attendu cette semaine à Washington, où il devrait rencontrer M. Mnuchin, voire M. Trump. Un voyage que Pékin remet désormais en cause, refusant de négocier « avec un pistolet sur la tempe ». C’est la deuxième fois au moins que les Chinois sont humiliés par Donald Trump. Un armistice avait été annoncé en grande pompe au printemps par M. Mnuchin, avant d’être sèchement dénoncé par M. Trump, « retourné » par Robert Lighthizer.

La tactique américaine vise à assécher le potentiel de riposte chinois. Les règles de l’Organisation mondiale du commerce, que chacun fait mine de respecter, disposent que les sanctions et contre-sanctions doivent être d’un même montant. Mais les Chinois ne vont pas pouvoir tenir la distance, puisqu’ils ont exporté 523 milliards de dollars aux Etats-Unis, mais n’importent que 187 milliards de dollars. Les Chinois le savent. Ils envisagent donc d’autres mesures, comme des restrictions à l’exportation, comme l’a déclaré dimanche l’ancien ministre des finances Lou Jiwei, cité par le Wall Street Journal. Dans un discours très dur, ce dignitaire du Parti communiste a estimé que les entreprises américaines mettraient des années à se relocaliser dans des pays tiers. « Cela prend du temps – et quelle douleur pendant trois à cinq ans ? C’est assez pour passer un cycle politique », a déclaré M. Lou.

La tactique chinoise n’est pas claire. Pékin s’interrogerait sur l’opportunité d’attendre les élections de mi-mandat, alors que les sondages se dégradent pour le parti républicain. Néanmoins, la contestation des pratiques commerciales chinoises et leur politique en matière de transferts de technologie forcés, ou de vol de propriété intellectuelle, font l’objet d’un consensus bipartisan outre-Atlantique.

Mardi, le ministère du commerce a répondu au président des Etats-Unis : « Afin de protéger ses droits et intérêts légitimes, ainsi que l’ordre du libre-échange mondial, la Chine se verra contrainte de prendre des mesures de représailles de façon synchrone. » Pékin a prévenu envisager de nouveaux droits de douane sur 60 milliards de dollars de biens états-uniens.

Arnaud Leparmentier (New York, correspondant)

• LE MONDE | 18.09.2018 à 09h15 • Mis à jour le 18.09.2018 à 12h22 :
https://abonnes.lemonde.fr/economie/article/2018/09/18/trump-taxe-200-milliards-de-dollars-produits-chinois-mais-a-10-seulement_5356571_3234.html


 Pékin prépare sa riposte à de nouvelles sanctions des Etats-Unis

Selon la presse américaine, Donald Trump annoncera dans les prochains jours une nouvelle salve de taxes sur 200 milliards de dollars d’importations chinoises.

Guerre commerciale, troisième acte. Après avoir taxé les importations d’acier et d’aluminium en mars, puis instauré cet été des taxes de 25 % sur 50 milliards de dollars (43 milliards d’euros) de produits chinois importés, le président américain Donald Trump s’apprête à imposer à hauteur de 10 % « dans un premier temps » pas moins de 200 milliards de dollars d’importations chinoises, affirment ce week-end le Washington Post et le Wall Street Journal.

Après avoir soufflé le chaud, en proposant, le 12 septembre, à la Chine de discuter de nouveau, Washington souffle donc à nouveau le froid.

Anticipant le nouveau train de mesures, Geng Shuang, porte-parole du ministère chinois des affaires étrangères, a déclaré, vendredi, que « les mesures tarifaires américaines seront seulement contre-productives ».

Il s’est notamment appuyé sur plusieurs appels émanant de groupements d’entreprises américaines ainsi que sur de nouvelles mises en garde de Christine Lagarde, directrice générale du Fonds monétaire international (FMI). La Chine, qui jusqu’ici a toujours répondu en adoptant en représailles des mesures similaires à celles prises par les Américains, tente cette fois une approche plus subtile.

Les Américains lui reprochent-ils de ne pas ouvrir son marché, notamment aux établissements financiers ? Pékin invite en catastrophe, dimanche, le gratin de Wall Street à lui faire des propositions concrètes. Pour des raisons de calendrier, et sans doute aussi pour ne pas être récupérés par les autorités chinoises, la plupart des dirigeants des grandes banques américaines se sont fait représenter par un adjoint.

Double provocation à l’égard de Washington

D’un autre côté, la Chine veut montrer qu’elle n’entend pas céder aux injonctions américaines. Selon le South China Morning Post, le quotidien de Hongkong, les dirigeants des entreprises publiques chinoises – ces conglomérats aux finances opaques accusés par les Occidentaux de ne pas respecter les règles de la concurrence – vont être conviés à la fin septembre à Pékin. Présidée par Liu He, le plus proche conseiller du président Xi Jinping pour les questions commerciales, cette conférence aurait comme objectif de rappeler que les entreprises publiques ont un rôle majeur à jouer pour atteindre l’objectif que s’est fixé la Chine : être leader mondial, en 2025, dans dix secteurs technologiques clés.

Si sa tenue se confirme, cette réunion pourrait donc constituer une double provocation à l’égard des Etats-Unis. Non seulement les autorités chinoises n’ont aucune intention de réduire le rôle de ces entreprises publiques, mais elles n’entendent pas non plus renoncer à leur programme « Made in China 2025 » même si, depuis juin, celui-ci n’est plus mis en avant comme auparavant.

Si la guerre commerciale avec les Etats-Unis illustre la rivalité qui oppose les deux principales puissances mondiales pour maîtriser les technologies de l’avenir, ses effets sur la croissance chinoise devraient rester modérés. Selon Carlos Casanova, économiste pour l’assureur-crédit Coface basé à Hongkong, son « impact devrait être inférieur à 0,5 % », juge-t-il, même en intégrant les taxes sur 200 milliards d’exportations chinoises. A ses yeux, « l’obsession [de Pékin] pour la croissance est dépassée ». Selon lui, un endettement massif des entreprises publiques afin de soutenir à tout prix la progression du produit intérieur est plus dangereux qu’un ralentissement de celui-ci.

Frédéric Lemaître (Hongkong, envoyé spécial)

• LE MONDE | 16.09.2018 à 15h48 • Mis à jour le 17.09.2018 à 06h26 :
https://abonnes.lemonde.fr/economie-mondiale/article/2018/09/16/la-chine-prepare-sa-riposte-a-de-nouvelles-sanctions-americaines_5355864_1656941.html


 La Chine ferme la porte aux entreprises américaines de la finance

Pékin a suspendu l’attribution de licences aux groupes financiers américains qui commencent à souffrir des tensions commerciales.

C’est la première mesure concrète visant les firmes américaines en Chine. Pékin a suspendu l’attribution de licences pour les entreprises financières américaines. Certes, l’empire du Milieu – accusé de protectionnisme – avait fait de l’ouverture partielle de son secteur financier aux entreprises étrangères l’une de ses réformes phares de 2018. Mais c’était compter sans la guerre commerciale qui tend les relations entre les Etats-Unis et la Chine.

Mardi 11 septembre, lors d’une réunion avec des officiels de rang ministériel, les membres US-China Business Council (USCBC) ont été informés que les entreprises américaines de la finance devraient patienter pour obtenir leurs licences. Et ce tant que les relations sino-américaines ne s’améliorent pas, s’est vu expliquer Jacob Parker, le vice-président du USCBC, qui représente deux cents grandes entreprises américaines présentes en Chine, interviewé par Associated Press. Et celui-ci de préciser que c’est la première fois que le lobby a accès à des responsables aussi haut placés, signe que la Chine compte sur les patrons américains pour décourager l’administration de Donald Trump de mettre ses menaces à exécution.

Eviter une escalade

Après des taxes de 25 % appliquées mutuellement par la Chine et les Etats-Unis sur 50 milliards de dollars (43 milliards d’euros) de produits importés, le président américain menace, en effet, d’imposer des droits de douane supplémentaires sur 200 milliards de dollars de produits chinois dans les jours qui viennent, voire même sur l’ensemble des 500 milliards d’importations chinoises. Lundi, un porte-parole du ministère des affaires étrangères chinois, Geng Shuang, a assuré que la Chine « prendrait assurément des contre-mesures », si les droits de douane américains sur 200 milliards de dollars d’importations chinoises étaient appliqués.

Dans ce contexte tendu, Chinois et Américains se sont dit prêts, cette semaine, à reprendre langue pour éviter une escalade. Le secrétaire américain au Trésor, Steven Mnuchin, a proposé au gouvernement chinois de reprendre les discussions, a rapporté, mercredi, le conseiller économique de la Maison Blanche, Larry Kudlow. « La partie chinoise estime que l’escalade du conflit commercial n’est dans l’intérêt d’aucune des deux parties », a commenté M. Feng le lendemain, précisant que les détails d’une possible rencontre étaient encore en discussion.

Premières salves

En attendant, la guerre commerciale commence à pénaliser les entreprises américaines implantées en Chine : 60 % d’entre elles disent souffrir de cette situation, et 42 % affirment que leurs produits se vendent moins bien auprès des consommateurs chinois, d’après un rapport de la chambre de commerce américaine à Pékin, publié jeudi 13 septembre.

En novembre 2017, la Chine avait annoncé l’ouverture du secteur de la finance aux entreprises étrangères : pour la première fois, celles-ci allaient être autorisées à posséder plus de 49 % de leurs entités en Chine d’ici à trois ans. Un agenda accéléré en avril, peu après les premières salves de la guerre commerciale. Pour montrer sa bonne volonté, le président chinois, Xi Jinping, avait promis, lors du Forum de Boao pour l’Asie, en avril, d’importer davantage de produits étrangers et d’ouvrir le secteur des services aux sociétés étrangères. Le chef de la banque centrale chinoise, Yi Gang, avait alors spécifié que les groupes étrangers pourraient posséder la majorité (51 %) de leurs branches chinoises dès cette année, et 100 % d’ici trois ans.

Cette ouverture des marchés financiers chinois devrait d’abord bénéficier aux entreprises européennes. Même si ce marché est loin de représenter un eldorado, maintenant que les mastodontes chinois dominent le secteur bancaire et l’assurance, plusieurs banques internationales ont manifesté leur intérêt. En avril, la commission de régulation pour la banque et l’assurance avait mentionné que des banques anglaises, japonaises et singapouriennes, ainsi que des assureurs français et allemands avaient fait part de leur intérêt, sans donner de noms. La banque suisse UBS a confirmé sa volonté de faire passer ses parts de 24 % à 51 % dans sa coentreprise UBS Securities, basée à Pékin. Côtés français, Axa est le plus présent : associé à la banque d’Etat ICBC, l’assureur contrôle 1,6 % du marché des assurances-vie, en tête parmi les groupes étrangers.

Simon Leplâtre (Shanghaï, correspondance)

• LE MONDE | 14.09.2018 à 12h47 :
https://abonnes.lemonde.fr/economie/article/2018/09/14/la-chine-ferme-la-porte-aux-entreprises-americaines-de-la-finance_5355025_3234.html


 La Chine sur la défensive renoue le dialogue avec Washington

Plusieurs dossiers économiques et diplomatiques mettent les dirigeants chinois en difficulté.

Relance de la guerre commerciale par les Etats-Unis, revers diplomatiques à répétition, indicateurs économiques décevants… Les dirigeants chinois ont à peine fini de fêter le dixième anniversaire des Jeux olympiques de 2008 qui avaient marqué le retour de la puissance chinoise sur la scène mondiale qu’ils doivent affronter une inhabituelle série de difficultés propres, selon certains, à semer le doute sur la ligne politique suivie.

Les coups les plus durs viennent des Etats-Unis. Jeudi 23 août, 279 nouveaux produits chinois, d’une valeur de 16 milliards de dollars (13,8 milliards d’euros), devaient être taxés à hauteur de 25 % par Washington. Les exportations chinoises avaient déjà subi le même sort en juillet, à hauteur de 34 milliards. Certes, Pékin répond par des mesures équivalentes, mais la Chine exportant bien davantage aux Etats-Unis que l’inverse, elle peut difficilement être gagnante. Mardi, dans une mesure parallèle, le secrétariat au commerce a imposé une taxe de 132% sur les pipelines chinois.

Après deux moins d’invectives, une délégation chinoise, conduite par Wang Shouwen, vice-ministre du commerce, devrait se rendre à Washington les 22 et 23 août pour rencontrer le sous-secrétaire américain au trésor chargé des affaires internationales. Une reprise de contacts dont Donald Trump n’attend « pas grand-chose », selon un entretien diffusé mardi 21 août par Reuters.

Un « conflit stucturel »

C’est qu’il ne s’agit pas d’une simple guerre commerciale, comme le résume Aidan Yao, économiste chez Axa Investments, dans le South China Morning Post, un quotidien de Hongkong :

« C’est un conflit structurel déguisé en guerre commerciale entre deux adversaires. Un conflit structurel centré sur le rapide rattrapage de la Chine dans la technologie et l’innovation qui, aux yeux de l’administration Trump, a été obtenu par un transfert illégal de technologies et une protection relâchée de la propriété intellectuelle. »

Un conflit qui a pris les Chinois de court.

« Contrairement aux Européens, les élites chinoises au départ n’avaient aucun préjugé contre Donald Trump, juge François Godement, directeur du programme Asie et Chine au centre de réflexion ECFR (European Council on Foreign Relations). Les hommes forts ne leur déplaisent pas. Elles ont donc été d’autant plus surprises par l’attitude du président américain. Cela crée sans doute des tensions à Pékin, mais ne prenons pas les désirs de certains pour la réalité. Le pouvoir de Xi Jinping n’a jamais été aussi fort. »

Si les sanctions américaines ne se voient pas encore dans les statistiques, « elles ont un impact psychologique : elles mettent un frein à l’exaltation des succès chinois, analyse de son côté Zhang Lun, un intellectuel chinois réfugié en France. De plus, le modèle chinois n’a pas encore la capacité de maintenir la croissance en substituant la consommation interne aux exportations. Du coup, le pouvoir en Chine est actuellement fébrile. »

Pour calmer le jeu face aux Américains, ordre a été donné en juin aux médias et aux fonctionnaires chinois de ne plus faire référence au programme « Made in China 2025 » qui définissait les secteurs économiques que privilégiait Pékin pour devenir la première économie mondiale. Autre signe de la fébrilité du pouvoir : alors que la consommation et surtout les investissements marquent le pas, la banque centrale et le ministère des finances semblent en désaccord sur la stratégie à adopter : utiliser l’arme des taux d’intérêt ou celle des dépenses publiques pour soutenir l’activité.

Accusation d’ingérence

Mais l’économie n’est pas la seule pomme de discorde entre Washington et Pékin. Ces derniers jours, Donald Trump et son administration ont explicitement accusé la Chine d’ingérence dans la campagne électorale en cours aux Etats-Unis. Le 13 août, la nouvelle loi de la défense nationale adoptée par Donald Trump était apparue comme un véritable acte hostile par Pékin. Le document cite en effet explicitement la Chine comme source de danger et interdit à la quasi-totalité des administrations américaines de se fournir auprès de certaines sociétés chinoises, dont les emblématiques Huawei et ZTE.

« CE QUE RECHERCHE WASHINGTON, C’EST DÉTRUIRE LA SÉCURITÉ NATIONALE DE LA CHINE ET NON PROTÉGER SA PROPRE SÉCURITÉ NATIONALE », LE QUOTIDIEN NATIONALISTE GLOBAL TIMES

Dès le 14 août, le quotidien nationaliste Global Times dénonçait « cette loi agressive qui mentionne les détroits de Taïwan, la mer de Chine du Sud, les investissements chinois aux Etats-Unis et même les Instituts Confucius ». « Ce que recherche Washington, c’est détruire la sécurité nationale de la Chine et non protéger sa propre sécurité nationale », poursuit le quotidien. Dans le quotidien China Daily, contrôlé par l’Etat, un colonel juge que désormais le Pentagone « suggère que la Chine a la capacité de prendre la place de l’ex-Union soviétique comme un challenger des Etats-Unis dans tous les domaines ».

Que la présidente de Taïwan, Tsai Ing-wen, en route vers l’Amérique du Sud, ait été autorisée non seulement à faire escale aux Etats-Unis mais aussi à prononcer, mi-août, un discours à la bibliothèque présidentielle Ronald Reagan près de Los Angeles ne peut qu’aviver les inquiétudes chinoises. C’est en effet un sérieux revers diplomatique pour Pékin, qui s’efforce de nier toute légitimité aux représentants de l’île. Un revers qui s’ajoute à d’autres.

Le 13 août, à Genève, devant le comité des droits de l’homme de l’ONU, la Chine a dû justifier la politique menée au Xinjiang à l’égard des Ouïgours. Un membre de ce comité, la juriste américaine Gay McDougall, s’était basé sur de « nombreux rapports crédibles » pour dénoncer l’enfermement d’un million de musulmans et la transformation de cette région du nord-ouest de la Chine en « quelque chose qui ressemble à un énorme camp d’internement ». Le représentant chinois a évidemment rejeté toutes les accusations, mais le mal est fait : la question ouïgoure, qui n’a longtemps intéressé que les ONG et les spécialistes, figure désormais sur l’agenda international. « C’est intéressant car, avec le retrait américain, l’ONU était de plus en plus dominée par les Chinois », note François Godement, de l’ECFR.

Objectif de croissance maintenu

Sur tous ces fronts, la rentrée s’annonce donc délicate pour les dirigeants chinois et notamment pour le président Xi Jinping qui, depuis la modification de la Constitution en mars, a centralisé tous les pouvoirs. Mais la chercheuse Alice Ekman, responsable de la Chine à l’Institut français des relations internationales, met en garde contre toute interprétation excessive :

« L’opinion publique chinoise n’est pas assez informée pour faire cette lecture globale. Par ailleurs, pour la Chine de Xi, le pays n’a pas de leçon à recevoir de l’Occident. Enfin, ne sous-estimons pas les ambitions internationales de Xi. Seule une crise économique majeure pourrait les remettre en question. »

Or, si la situation économique est tendue, elle n’en est pas pour autant mauvaise, et le gouvernement peut jouer sur plusieurs leviers. En juillet, les crédits bancaires accordés par l’ensemble des banques chinoises ont bondi de 75 % par rapport à juillet 2017, a révélé la Commission de régulation du secteur financier. Comme en 2008, le pays pourrait accélérer le développement de ses infrastructures. D’ailleurs, le 15 août, un porte-parole du gouvernement a confirmé que l’objectif de croissance (6,5 % en 2018) était maintenu.

Frédéric Lemaître

• LE MONDE | 22.08.2018 à 06h38 • Mis à jour le 22.08.2018 à 17h40 :
https://abonnes.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2018/08/22/la-chine-sur-la-defensive-renoue-le-dialogue-avec-washington_5344805_3216.html


 La guerre commerciale commence à pénaliser les Etats-Unis

Les producteurs américains sont touchés par la hausse des produits importés. Depuis le début de l’année, le prix de l’acier a augmenté de 33 %, celui de l’aluminium de 11 %.

Les amandes de Californie sont frappées à leur tour. Pas par les incendies ou un dangereux parasite, mais par la guerre commerciale déclenchée par Donald Trump. Victimes des droits de douane de 50 % imposés par les Chinois. Pékin mène la guerre sérieusement : elle a fermé un « trou » dans sa réglementation qui permettait jusqu’à présent d’importer semi-légalement en franchise de droit les amandes via le Vietnam et s’approvisionne désormais en Australie ou en Afrique. Conséquence, les Américains qui sont de très loin les premiers producteurs au monde subissent une chute des prix de 10 %, incapables d’écouler leur production.

Selon le Wall Street Journal, cerises de Californie et citrons de Floride subissent désormais des délais avant d’être dédouanées dans les ports chinois. Quant aux véhicules Ford, il serait question de les démonter pour examiner leurs composants à Tianjin, le port de Pékin.

La guerre commerciale frappe les exportateurs américains, essentiellement les agriculteurs, victimes des rétorsions étrangères. Mais aussi les producteurs, touchés par la hausse des produits importés dont ils ont besoin pour fournir leur marché national, à commencer par l’acier et l’aluminium. Depuis le début de l’année, les prix de ces matières essentielles ont progressé respectivement d’un tiers et de 11 %.

Toutes les industries augmentent leurs tarifs

L’entreprise Whirlpool, qui fut aux premières loges de la guerre commerciale en obtenant une taxation des lave-linge en janvier, n’en finit pas de descendre aux enfers : son cours de Bourse a perdu près d’un tiers de sa valeur depuis janvier. Plus fondamentalement, toutes les industries augmentent leurs tarifs, mettant à mal la légende selon laquelle l’acier et l’aluminium représentent une part minime du prix final payé par le consommateur. Les entreprises ont augmenté de 3,4 % leurs dépenses et répercutent en partie ces hausses sur les consommateurs (l’inflation est 2,9 %).

Tout comme les fabricants de bière, Coca-Cola a annoncé une hausse de ses canettes de sodas, invoquant les droits de douane, mais aussi le coût des transports et des salaires, alors que l’économie est proche de la surchauffe avec une croissance de 4,1 % en rythme annualisé au second trimestre.

Les trois constructeurs américains, General Motors, Ford et Fiat Chrysler ont vu leur cours de Bourse baisser la semaine dernière, en raison de leur trop faible compétitivité en Chine, de la hausse des coûts aux Etats-Unis et de la crainte de se voir imposer par ce pays des droits de douane de 25 %, y compris sur les importations de pièces détachées.

Panique généralisée

Les Américains découvrent que les rétorsions étrangères leur font plus de mal que prévu. L’allemand BMW a indiqué que les ripostes étrangères le contraindraient à délocaliser une partie de la production de son usine de Caroline du Sud. Le fabricant de motos Harley-Davidson, frappé par les droits européens, a également annoncé des mesures similaires, s’attirant les foudres de Donald Trump.

Enfin, les acquisitions sont plus difficiles que par le passé. L’entreprise de semi-conducteurs Qualcomm a renoncé à acheter pour 44 milliards de dollars (38 milliards d’euros) son concurrent néerlandais, faute d’avoir un feu vert rapide des autorités chinoises de la concurrence.

Les partisans pro-Trump assurent que la Chine perd la guerre commerciale : sa Bourse a perdu 25 %, la dévaluation du yuan a cependant été stoppée, car l’arme monétaire est trop risquée pour Pékin. De plus, le boycott de l’entreprise ZTE, coupable d’avoir violé les embargos iranien et nord-coréen, a montré la dépendance technologique chinoise aux Etats-Unis. Mais les entreprises américaines souffrent aussi.

C’est dans ce contexte de panique généralisée qu’il faut remettre l’armistice signé entre l’Union européenne, représentée par le président de la Commission, Jean-Claude Juncker, et Donald Trump, le 25 juillet à Washington : se concentrer sur un seul adversaire. Reste à savoir si le président américain se tiendra à cette stratégie.

Arnaud Leparmentier (New York, correspondant)

• LE MONDE | 30.07.2018 à 14h00 :
https://abonnes.lemonde.fr/economie/article/2018/07/30/la-guerre-commerciale-commence-a-penaliser-les-etats-unis_5337557_3234.html


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