Acte X : les Gilets jaunes restent mobilisés !

Les « gilets jaunes » restent mobilisés après le lancement du débat national
Toulouse a connu une mobilisation record, avec 10 000 manifestants. Dans certaines villes, comme Paris ou Bordeaux, des heurts ont eu lieu en fin de manifestation.

Le lancement par Emmanuel Macron d’un « débat national », censé canaliser deux mois de colère sociale, n’a pas permis d’endiguer la contestation des « gilets jaunes ».

Quelque 84 000 « gilets jaunes » ont manifesté dans toute la France, samedi 19 janvier, pour leur dixième journée d’action, soit autant que la semaine précédente. Des chiffres qui sont habituellement critiqués par les « gilets jaunes », qui communiquent eux-mêmes leur comptage via plusieurs pages Facebook.

La ville de Toulouse a connu sa plus forte journée de mobilisation, avec près de 10 000 manifestants dans les rues, se plaçant ainsi comme l’épicentre de la contestation, devant Paris, où 7 000 « gilets jaunes » se sont réunis samedi. Des heurts entre forces de l’ordre et manifestants ont éclaté dans plusieurs villes de France. Côté forces de l’ordre, 80 000 policiers et gendarmes étaient mobilisés, dont 5 000 à Paris.

Défilé « classique » à Paris

Pour la première fois depuis le début du mouvement social, la manifestation parisienne s’est, elle, déroulée sans débordements et avec un parcours pré-établi. La mobilisation était en léger recul, avec 7 000 manifestants, contre 8 000 le 12 janvier, selon le ministère de l’intérieur.

Le cortège est parti de l’esplanade des Invalides vers midi. La manifestation a rallié la place d’Italie, avant de revenir aux Invalides. Un aller-retour de quinze kilomètres le long de la rive gauche, qui abrite de nombreux ministères et lieux de pouvoirs, et avait jusqu’ici échappé aux grands rassemblements.

La traversée s’est effectuée dans le calme, mais une fois le cortège disloqué, les forces de l’ordre ont fait usage de gaz lacrymogène et de canon à eau contre les manifestants qui jetaient des bouteilles et des pavés, dans le 7e arrondissement. Un feu tricolore a été descellé et une voiture vandalisée.

Toulouse, nouvel épicentre de la mobilisation

La mobilisation a atteint un record à Toulouse, avec 10 000 manifestants selon la préfecture, loin devant la capitale et Bordeaux. La mobilisation des « gilets jaunes » dans la Ville rose avait déjà battu un record le 12 janvier, avec 6 000 manifestants officiellement recensés.

Le cortège avait débuté dans le calme à 14 heures, derrière des banderoles rejetant le grand débat lancé par l’exécutif et dénonçant des violences policières. Comme au cours de la plupart des samedi de mobilisation, la manifestation a dégénéré avec des heurts entre les forces de l’ordre et des manifestants. Un canon à eau a été utilisé vers 17 h 30 pour repousser les manifestants sur le grand boulevard entourant le centre historique, après que les forces de l’ordre ont à plusieurs reprises fait usage de gaz lacrymogènes sous divers projectiles envoyés des rangs des manifestants.

A Angers, le rassemblement se termine par des violences

La rassemblement des « gilets jaunes » à Angers (environ 2 500 personnes), s’est achevé par des violences après avoir débuté pacifiquement. Quatre personnes ont été interpellées, a précisé la préfecture, qui mentionne une tentative d’incendie contre la Banque de France et des dégradations sur le chantier du tramway. Les manifestants ont aussi incendié des barricades constituées notamment de matériel de chantier.

Le rassemblement était annoncée comme une manifestation régioniale (Pays-de-la-Loire). Mais un autre a réuni entre 800 et 900 « gilets jaunes » à Nantes, selon la préfecture de Loire-Atlantique.

Ailleurs en France

Plusieurs rassemblements, de moindre importance mais comptant parfois plusieurs milliers de personnes, ont eu lieu à Marseille, Saint-Etienne, Roanne (Loire), Valence, Clermont-Ferrand, Montélimar (Drôme), Dijon ou Nevers.
A Lille, entre 1 500 et 3 000 personnes ont défilé dans le centre-ville, dans le calme.

A Lyon, des « gilets jaunes », qui manifestaient sur les quais du Rhône, ont été empêchés d’accéder à l’hypercentre par les forces de l’ordre qui ont fait usage de gaz lacrymogènes.

A Dijon, alors que quelque 2 500 « gilets jaunes » ont défilé dans les rues, une cinquantaine d’entre eux a pénétré « dans le périmètre de la prison » pour demander la « libération de leurs camarades » avant de repartir d’eux-mêmes.

A Bordeaux, un bastion du mouvement, quelque 4 000 « gilets jaunes » ont participé à la mobilisation, qui s’est terminée par de violents affrontements et 49 interpellations.

A Nantes, entre 800 et 900 « gilets jaunes » se sont rassemblés, selon la préfecture de Loire-Atlantique.

A Rennes, la situation était plus tendue, avec 2 000 manifestants qui ont parfois affrontés la police.

A Nancy, environ 2 000 « gilets jaunes » ont manifesté. Le rassemblement a été marqué par quelques heurts avec les forces de l’ordre.

A Béziers (Hérault), quelque 2 500 manifestants selon la police, 3 000 selon les organisateurs, ont défilé dans le centre-ville.

A Rouen, le rassemblement d’environ 2 500 personnes avait débuté dès le matin avec une pause pique-nique le midi, avant que le rassemblement dégénère, donnant lieu à quinze interpellations.

A Caen, 1 100 manifestants ont été comptabilisés au plus fort du rassemblement non déclaré au cours duquel quatorze personnes ont été interpellées.

Le débat national s’invite dans les slogans

Les slogans « Macron démission » ou « Tes hauts et débats, on n’en veut pas, Macron dégage » ont donné le ton, affichant le scepticisme général vis-à-vis du grand débat national lancé cette semaine par le chef de l’Etat.

Réticent face à la revendication des « gilets jaunes » qui réclament partout l’instauration d’un référendum d’initiative citoyenne (RIC), le président a défendu lors de deux déplacements cette semaine en région le grand débat, articulé autour de quatre thèmes : pouvoir d’achat, fiscalité, démocratie et environnement. « Je veux juste plus de démocratie », « Macron, ton compte est bon », « RIC ! » ont répondu les pancartes dans les rues.

Les violences policières dans les esprits

Dans la capitale comme en région, la colère était toujours intacte face à la violence policière, dénoncée ses derniers jours. Depuis le début du mouvement le 17 novembre, plus de 1 800 « gilets jaunes » ont été blessés, selon une source policière samedi soir.

« Stop aux massacres » affichait une pancarte à Dijon ; « Castaner le boucher, France mutilée », a crié la foule à Toulouse, visant le ministre de l’Intérieur qui a défendu, vendredi, l’utilisation par les forces de l’ordre du lanceur de balles de défense controversé LBD. « Bienvenue en lacrymocratie », pouvait-on lire à Tours.

Des dizaines d’interpellations

En fin de journée, Christophe Castaner a salué dans un tweet « l’action des forces de l’ordre à nouveau mobilisées partout en France » et il a condamné « sans réserve des dégradations commises à Rennes, Bordeaux, Toulouse… et des violences à nouveau perpétrées contre des journalistes ».

Plusieurs dizaines de personnes ont été interpellées en France, selon les préfectures : quarante-deux à Paris (dont trente-six gardes à vue selon le parquet), quarante-neuf à Bordeaux, vingt-quatre à Toulouse.

La mobilisation doit se poursuivre dimanche dans plusieurs villes. Des femmes « gilets jaunes » appellent à une manifestation à Paris, inspiré par l’événement pacifique qu’elles avaient déjà organisé le 6 janvier.

Le Monde avec AFP et Reuters

• Le Monde. Publié le 19 janvier 2019 à 12h55, mis à jour le 20 à 06h36 :
https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/01/19/a-paris-les-gilets-jaunes-s-elancent-des-invalides-en-denoncant-les-violences-policieres_5411608_3224.html


 Mobilisation record à Toulouse avec 10 000 manifestants

Comme la plupart des derniers samedis de mobilisation, la manifestation, qui a rassemblé plus de « gilets jaunes » qu’à Paris, a dégénéré avec des heurts.

« C’est bien que “Fly Rider” soit là, il va amener du monde », espère un « gilet jaune », samedi 19 janvier, vers 14 heures. Comme il l’avait annoncé sur les réseaux sociaux, Maxime Nicolle, figure du mouvement et du collectif La France en colère, était bien à Toulouse pour la dixième journée de mobilisation.

« Je suis ici, car c’est le souhait de plein de personnes, explique celui qui est surnommé « Fly Rider ». Comme il n’y a ni chef, ni leader dans ce mouvement, je me déplace à droite, à gauche, pour voir si les gens sont motivés et connaître leurs revendications. » Attendu par des manifestants, le Breton de 31 ans, administrateur de la page Facebook de Fly Rider infos blocage, qui enregistre plus de 166 000 abonnés, a pris la tête du cortège toulousain.

Près de 10 000 personnes ont manifesté dans ce cortège hétéroclite, composé de jeunes, d’étudiants, de retraités, de salariés et de précaires. Il s’agit d’un record de mobilisation depuis le début du mouvement toulousain, qui constitue, désormais, l’épicentre de la contestation des « gilets jaunes », dépassant le nombre de manifestants parisiens, qui s’élevait à 7 000 samedi, selon le ministère de l’intérieur. En début d’après-midi, peu après son départ boulevard de Strasbourg, le cortège a été rejoint par une poignée de militants syndicaux de la CGT, de FO et de la FSU.

« Le grand débat, c’est du pipeau »

Déambulant dans le centre-ville, les manifestants de ce rassemblement non déclaré en préfecture ont scandé des « Toulouse, soulève-toi », quand d’autres ont entonné La Marseillaise. Devant les forces de l’ordre, un homme dénonçant les violences policières, exhibe des photos de victimes blessées au visage lors des précédentes manifestations.

Dans le cortège, les « gilets jaunes » réclament notamment l’instauration d’un référendum d’initiative citoyenne (RIC) et le rétablissement du l’ISF. Aux revendications initiales contre la hausse du prix du carburant et du pouvoir d’achat, s’ajoute également une vive protestation contre le « grand débat national », voulu par Emmanuel Macron, et lancé cette semaine.

« Le grand débat, c’est du pipeau, explique un retraité de 62 ans qui participe au mouvement depuis le 17 novembre. On a fait des doléances, mais on n’est pas écoutés ». Pour « Fly Rider », ce débat national, « c’est de l’enfumage » :
« On veut aussi que les privilèges d’Etat, rentes, salaires, anciennes retraites diminuent. »

Cette colère se porte aussi sur l’exécutif. « Il faut tout changer, la République et sa Constitution », tonne un jeune chômeur. « Il faut aller plus loin. Cette France à deux vitesses, qui oppose les riches aux pauvres, doit cesser », ajoute une fonctionnaire d’une cinquantaine d’années.

Canon à eau

A 16 h 30, le monument aux morts disparaît sous un épais nuage de lacrymogène. Bruits sourds, cris, explosions. En fin d’après-midi, des échauffourées se poursuivaient, sans comparaison toutefois avec les violences des semaines précédentes.

Un canon à eau a été déployé vers 17 h 30 pour repousser les manifestants sur le grand boulevard entourant le centre historique, après que les forces de l’ordre ont à plusieurs reprises fait usage de gaz lacrymogène répondant au jet de divers projectiles, envoyés depuis les rangs des manifestants.
Sur la place centrale du Capitole, la façade de la mairie – un bâtiment historique du XVIIe siècle – a été taguée, avec notamment le message « Macron Bolsonaro, Non », assimilant le président français à son homologue brésilien d’extrême droite, Jair Bolsonaro. Plusieurs vitrines bancaires ont également été attaquées.

A 18 heures, le bilan de cette nouvelle journée de mobilisation faisait état de 24 interpellations. Depuis le début du mouvement, 350 personnes ont été interpellées et 34 incarcérées. Dimanche, à partir de 11 heures, le mouvement des femmes « gilets jaunes » manifestera dans la ville.

Commerçants inquiets

Pour anticiper d’éventuelles dégradations lors de cette dixième journée de mobilisation, cafés et commerces avaient baissé le rideau. Les Galeries Lafayette, prises pour cible la semaine passée, avaient érigé dès vendredi de grandes plaques en bois. « Je suis angoissée et dépitée. J’ai préféré fermer ma boutique car, dans ce contexte, la sécurité prime sur le chiffre d’affaires », témoigne Eugénie, gérante d’une boutique pour enfants, qui juge « légitimes les contestations des “gilets jaunes” ».

Comme cette gérante, depuis mercredi, des centaines de commerçants de la
Ville rose, impactés régulièrement par les dégradations, ont placardé « à vendre » sur leurs vitrines, pour interpeller passants et pouvoirs publics. Fédérés dans le collectif des commerçants en colère 31, ils redoutent des conséquences « désastreuses » pour leur activité.

En fin de semaine, la chambre de commerce et d’industrie indiquait que 97 % des commerçants ou artisans ont connu une baisse de fréquentation de leur clientèle. Ils sont 43 % à avoir subi « un impact négatif sur la relation avec les fournisseurs » et 20 % à accuser un recul de leur activité au-delà de 50 %. Après une série de mesures annoncées par le maire de Toulouse, Jean-Luc Moudenc (LR), c’est la présidente de la région Occitanie, Carole Delga (PS), qui a débloqué un fonds d’intervention exceptionnel de trois millions d’euros pour venir en aide aux commerçants, artisans et entreprises des centres-villes de la région.

Audrey Sommazi

• Le Monde. Publié le 19 janvier 2019 à 20h59, mis à jour à 22h53 :
https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/01/19/gilets-jaunes-mobilisation-record-a-toulouse-avec-10-000-manifestants_5411715_3224.html


 A Paris, un « acte X » des « gilets jaunes » aux allures de cortège syndical

Loin des attroupements anarchiques des débuts, le défilé de samedi était encadré par des véhicules de police et structuré de manière classique avec un cordon de tête, un parcours préétabli et un service d’ordre.

« C’est trop calme », regrette presque Christophe, 48 ans, venu depuis Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne), pour participer à la manifestation hebdomadaire des « gilets jaunes », samedi 19 janvier, à Paris. Et pour cause, cet « acte X » a davantage ressemblé à un défilé syndical traditionnel qu’aux attroupements anarchiques des débuts.

Encadré à l’avant et à l’arrière par des véhicules de police, le cortège était structuré de manière classique avec un cordon de tête, un parcours préétabli et un service d’ordre. A l’avant, une voiture au coffre ouvert diffuse Hexagone de Renaud. Ne manquaient que les drapeaux syndicaux et un peu de soleil pour que la ressemblance avec un 1er -Mai soit flagrante. Les syndicats, justement : à l’angle du boulevard Raspail, un grand gaillard bloque l’accès au cortège à un petit groupe de manifestants estampillés CGT. « Rangez vos drapeaux si vous voulez venir avec nous », leur intime-t-il. « La CGT vous avez rien fait depuis quarante ans et en plus vous avez appelé à voter Macron », lance un autre.

La longueur du parcours, qui avait fait l’objet d’une demande d’autorisation en préfecture, et l’allure du cortège avaient aussi de quoi dérouter les habitués des traditionnelles marches syndicales : de l’esplanade des Invalides à la place d’Italie puis retour au point de départ, soit près de quinze kilomètres parcourus en trois heures et demie. Le froid n’a pas découragé les manifestants, à peu près aussi nombreux que la semaine précédente : ils étaient 7 000, selon le ministère de l’intérieur.

Autre différence notable avec une manifestation classique, l’absence de slogan unifié, chacun chantant ou criant ce qu’il lui plaît, avec parfois, de longues plages de silence : Emmanuel Macron et, dans une moindre mesure, Christophe Castaner, le ministre de l’intérieur, sont les principaux visés ; mais aussi Alexandre Benalla, à qui l’on reproche d’être en liberté alors que des « gilets jaunes » sont en prison, ainsi que Brigitte Macron, devenue aux yeux de nombreux manifestants une Marie-Antoinette de film X…

Rhétorique antimigrants

Les panneaux, souvent écrits à la main, reprenaient les principales revendications du mouvement : hausse du pouvoir d’achat et baisse des taxes, instauration du « RIC » (référendum d’initiative citoyenne) sans limite, moralisation du train de vie des élus.

Nombre de « gilets jaunes » arboraient des pancartes en hommage à la douzaine de « martyrs » du mouvement et aux 1 800 blessés – selon une source policière citée par l’AFP – par des tirs de « lanceurs de balles de défense » (LBD) ou de grenades lacrymogènes et de désencerclement. Des bougies ont été allumées et une minute de silence, sur fond de sonnerie aux morts, a été respectée en l’honneur des morts et des blessés.

Lionel, lui, a écrit sur son gilet jaune sa détestation du traité de coopération franco-allemand qui doit être signé le 22 janvier à Aix-la Chapelle par Emmanuel Macron et Angela Merkel. « Macron est tout sauf Français, il défend les pays du Maghreb, l’Allemagne, mais jamais la France, il n’est pas digne d’être président », lance-t-il, en faisant aussi référence au pacte de Marrakech (Maroc) sur les migrations. Selon lui, Paris s’apprête à se vendre à Berlin : un argumentaire porté par la présidente du Rassemblement national Marine Le Pen et par le souverainiste Nicolas Dupont-Aignan. La rhétorique antimigrants affleure régulièrement dans les conversations : pourquoi donner à des nouveaux arrivants alors qu’il n’y a pas de travail, pas d’argent et qu’on ne s’occupe pas de « nos » SDF ?

Un jeune homme, qui refuse de dire son prénom, fustige sur une pancarte « les médias » qui font de la « propagande d’Etat ». Lesquels ? « Tous. » Même ceux qui appartiennent à des fortunes privées ? « Mais c’est l’Etat qui est aux mains de la finance mondiale, des lobbies et des francs-maçons. » Autant de forces qui voudraient, selon lui, « détruire l’identité ethnoculturelle des peuples ».

Méfiance envers les médias

Le matin, place de la République, un rassemblement contre les violences visant les journalistes, à l’initiative de Reporters sans frontières (RSF), avait regroupé… une trentaine de personnes et autant de photographes. « C’est une petite action symbolique pour défendre une liberté, celle d’informer, qui est entravée tant par les violences policières que par celles de manifestants, explique Christophe Deloire, président de RSF. Personne n’a intérêt à ce que les manifestations ne soient plus couvertes. »

Un petit groupe de « gilets jaunes » du quartier de Belleville débarque et engage le dialogue, qui tourne à la cacophonie. « Votre liberté est inféodée à votre patron », déplore une « gilet jaune ». « Pas du tout, je suis libre d’écrire ce que je veux, répond une journaliste des Echos. De toute façon, je ne suis pas là pour mettre mes opinions dans mes articles. » « Les Echos ! C’est le journal qu’il faut lire pour savoir à quelle sauce on va être mangés. Je l’achèterai quand vous ferez en sorte que mon pouvoir d’achat s’améliore », réplique un troisième.

Pascale Justice, présidente de la société des journalistes de France 3, déploie des trésors de patience : « Je comprends votre colère et vos critiques, mais on ne peut pas accepter la violence. » « Le service public travaille pour Macron et non pas pour le peuple », lui répond-on.

Dans la manifestation de l’après-midi, les chaînes de télévision sont systématiquement accompagnées de gardes du corps. La méfiance envers les médias traditionnels est palpable. Sur un panonceau, un manifestant fait l’apologie de RT, la chaîne russe pro-Kremlin, au détriment des chaînes d’info en continu françaises, qui sont vilipendées. Un autre s’enquiert de savoir si Le Monde diffuse des « fake news » : « Quand on dit A, vous écrivez B de toute façon ». Beaucoup de manifestants s’improvisent reporter, smartphone en main, racontant ce qu’ils voient et diffusant le tout en direct.

Des colères diverses

Tout comme l’ensemble du mouvement, la manifestation agrège des colères si diverses qu’il est difficile de les résumer.

Des « infirmières en colères », venues en blouses blanches, espèrent bénéficier de « la convergence des luttes ». « Nous, ça fait plusieurs années qu’on proteste mais on n’a jamais été médiatisées », regrette Sylvie, 47 ans, qui travaille à l’hôpital Saint-Louis, à Paris. Sa collègue Cathy, 44 ans, de l’hôpital Beaujon à Clichy, renchérit : « On se reconnaît dans ce mouvement. Il faut davantage de moyens pour le service public, plutôt que de redistribuer l’argent aux actionnaires ou aux gens riches en supprimant l’ISF [l’impôt de solidarité sur la fortune]. » D’autres veulent « moins de taxes », moins d’Etat.

Le grand débat voulu par le gouvernement ne trouve grâce aux yeux de personne. « Macron parle aux maires, mais il vient pas nous parler à nous, alors que c’est quand même nous qui avons provoqué tout ça. Il nous méprise », juge Sylviane, 63 ans, qui travaille dans le logement social dans les Yvelines.

« Ce grand débat, ils l’organisent parce qu’ils ont peur, pour se justifier », assure Farid, 47 ans. L’homme, qui vit à Argenteuil et travaille dans la maintenance, ne cache pas sa fierté d’être là : « Je suis venu pour participer à quelque chose d’extraordinaire, à l’émergence de quelque chose. On prend enfin en compte le collectif. On n’a pas besoin d’eux pour organiser le débat. On s’était laissé prendre la parole, mais là, on a repris la main nous-mêmes ! »

Fleur de lys, Opus Dei et Parti pirate

Parfois, les extrêmes se côtoient. Un grand barbu du collectif « Vérité et justice pour Adama Traoré », venu protester contre les violences policières, s’est fait secouer par des militants d’extrême droite qui ont arraché sa pancarte « Welcome à tous les migrants. »

Plus tard, il s’en plaint à son voisin de défilé, vêtu d’un béret bleu et d’un treillis, qu’il ne connaît pas et qui se présente comme un Serbe de passage en France. Entre les deux, un dialogue de sourds s’instaure. Le premier essaie d’expliquer que tous les étrangers sont bienvenus en France tandis que le second tente de le convaincre que « le grand capital et les gens comme BHL, qui fomentent des guerres à l’étranger, sont responsables des migrations ». Ils sont à peu près d’accord jusqu’au moment où le « no border » déclare que « plein de fachos ont infiltré la manif ». Là, le Serbe se rebiffe et lui assure qu’il s’agit de « policiers infiltrés en civil », avant de rejoindre ses copains du service d’ordre.

Une partie du service d’ordre est en effet assurée par des militants identitaires dont certains ont fait le coup de feu en Ukraine aux côtés des milices prorusses du Donbass, comme Victor Lenta et Sergei Munier, présents tous les deux ce samedi. Organisés et disciplinés, ils arborent souvent un écusson bleu-blanc-rouge ou des breloques militaires, ainsi qu’un brassard « sécurité jaune ». On croise aussi quelques drapeaux à fleur de lys, un sigle de l’Opus Dei, mais aussi un emblème du Parti pirate. En fin de manifestation, une émule nationaliste des Femen s’exhibe torse nu devant un trio de Marianne rouge sang qui clame « J’ai mal à ma République ». Un Jésus-Christ en toge et perruque jaunes porte une grande croix frappée du slogan Liberté, égalité fraternité…

Outre le service d’ordre, reconnaissable à son brassard blanc, des équipes de « street medic » accompagnent le cortège. Muni d’un nécessaire de soins avec compresses, bandages et collyre, Yann, un informaticien de 53 ans, croix rouge sur le bras, estime qu’il sert mieux le mouvement ainsi.

Au moment de la dispersion, à 17 heures, une bonne partie des manifestants ayant peur d’être « nassée » sur l’esplanade des Invalides a reflué vers le boulevard du Montparnasse, malgré les assurances données au mégaphone par l’un des organisateurs. Pour la première fois depuis deux mois et demi à Paris, la manifestation des « gilets jaunes » s’est achevée dans le calme et sans heurts.

Christophe Ayad et Nicolas Chapuis

• Le Monde. Publié le 20 janvier 2019 à 06h36 :
https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/01/20/a-paris-un-acte-x-des-gilets-jaunes-aux-allures-de-cortege-syndical_5411796_3224.html


 A Angers, la ville secouée par l’afflux de « gilets jaunes » bretons et vendéens

Anticipant un déferlement de manifestants, les banques avaient calfeutré leurs façades et le maire lancé un appel pour inviter ses concitoyens à ne pas fréquenter le centre-ville.

Habitués à des manifestations tranquilles, les Angevins appréhendaient cet « acte X » depuis l’appel au rassemblement lancé en début de semaine par les « gilets jaunes » locaux à leurs cousins des Pays de la Loire, de Bretagne et du Centre. Dès vendredi 18 janvier au soir, les banques avaient calfeutré leurs façades, le préfet pris un arrêté martial et le maire lancé un appel pour inviter ses concitoyens à ne pas fréquenter le centre-ville ce samedi.

De fait, la journée a été nettement plus mouvementée que les précédentes. C’est même la première fois que les forces de l’ordre, rapidement débordées, ont été obligées de faire usage de grenades lacrymogènes et assourdissantes sur la place du Ralliement — la bien nommée, en plein cœur de la ville — qui devait pourtant rester imprenable, selon les ordres donnés par le représentant de l’Etat. Sur les boulevards, le chantier du tramway a lui aussi subi les assauts de cette foule inédite (environ 2 500 manifestants, cinq fois plus que le samedi précédent).

Barrières arrachées pour dresser des barricades, feux tricolores jetés au sol, pavés descellés pour servir de projectiles… Avec la tombée de la nuit, les affrontements se sont durcis aux abords de l’hôtel de ville, lui aussi visé par une cinquantaine de casseurs, sous le regard interdit d’une majorité silencieuse mais bien présente. Protégés par les gendarmes mobiles, les pompiers ont même dû s’employer à éteindre plusieurs incendies allumés par les plus virulents des « gilets jaunes ». Un peu plus loin, la Banque de France — symbole honni — a elle aussi été visée par des dégradations.

« Même moi je serai le premier à lancer des pavés »

Deux heures plus tôt, dans le cortège encore pacifique, le cégétiste Didier Testud prophétisait : « Ça ne va pas s’arrêter comme ça. » La section locale du syndicat appelle depuis le 17 novembre à soutenir les « gilets jaunes », contre l’avis des responsables départementaux et nationaux. « Il faut que ça bouge dans les entreprises maintenant, le mouvement est orphelin de ça. Il faut la grève générale, quoi ! »

Eric, un « gilet jaune » plutôt modéré confirme : « Si ça n’a pas bougé dans deux mois, là, ça va vraiment devenir violent. Même moi, je serai le premier à lancer des pavés. » Une petite dame est arrêtée devant le Monoprix, rideau baissé. Elle remarque à peine la cohue autour d’elle. « Je ne peux même pas faire mes courses. Mais comment je vais manger ce soir, moi ? », souffle-t-elle.

C’est l’un des paradoxes de cette journée de lutte. Malgré les appels à la prudence, celui des soldes a été plus fort encore. Les commerces, éreintés par des mois de novembre et décembre catastrophiques, sont restés ouverts dans leur très grande majorité. Et les clients, parfois un peu perdus au milieu des manifestants casqués et munis de masques et de lunettes, ont répondu présent. Comme s’ils ne croyaient pas vraiment que leur ville puisse être le théâtre de débordements comme à Rennes ou Nantes, plus habitués à ces scènes de guérilla urbaine.

Christophe Béchu, maire (DVD) d’Angers, n’a, lui, pas tardé à faire part de son « écœurement » et de sa « colère », estimant « qu’en restant présents aux côtés des casseurs, et donc en se montrant publiquement solidaires d’eux, les “gilets jaunes” se sont discrédités ».

Depuis la préfecture, le député La République en marche (LRM) Matthieu Orphelin, qui recevait le matin même une délégation de « gilets jaunes » dans sa permanence, a décidé de suspendre le dialogue disant sa « honte » et sa « rage » de voir de « tels affronts aux valeurs de notre République ».

Il a fallu attendre le début de soirée pour que le calme revienne sur la ville. A l’heure du bilan, ces affrontements ont fait sept blessés sans gravité, dont quatre parmi les forces de l’ordre. Ces dernières ont procédé à quatre interpellations.

Yves Tréca-Durand (Angers, correspondant)

• Le Monde. Publié le 19 janvier 2019 19h27, mis à jour hier à 20h15 :
https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/01/19/a-angers-la-ville-secouee-par-l-afflux-de-gilets-jaunes-bretons-et-vendeens_5411706_3224.html


 A Bourg-en-Bresse, une « expérimentation » pour que les policiers filment leurs tirs

Pour répondre à la polémique sur l’usage de lanceurs de balles de défense (LBD) par les forces de l’ordre lors de manifestations des « gilets jaunes », des policiers de l’Ain porteront une « caméra-piéton ».

Au fil des semaines, la polémique sur l’usage des lanceurs de balles de défense (LBD) par les forces de l’ordre pour réprimer les manifestations des « gilets jaunes » a grossi. Pour tenter d’apaiser la situation, les policiers de l’Ain équipés de l’arme tant critiquée porteront sur leur torse une caméra-piéton, samedi 19 janvier à Bourg-en-Bresse, a annoncé le directeur départemental de la sécurité publique.

« Par rapport aux manifestations de début décembre, on a une utilisation du LBD qui diminue et un nombre de personnes qui se déclarent blessées qui augmente », a déploré le commissaire divisionnaire Yves Cellier. « Dans le cadre de cette polémique », les caméras aideront à « voir exactement qui [le policier] désigne, comment il le désigne, à quoi il fait face et le contexte du tir », a-t-il ajouté.

« Aujourd’hui, c’est une expérimentation »

La police a enregistré une seule plainte à Bourg-en-Bresse depuis le début du mouvement des « gilets jaunes » – pour une blessure potentiellement due à un LBD. Mais d’autres manifestants ont affirmé, notamment dans la presse et sur les réseaux sociaux, en avoir été victimes, faisant monter la tension.
« Bourg-en-Bresse est le théâtre tous les samedis de violences importantes, de dégradations et d’agressions sur les policiers. (…) Le LBD est employé, mais je me suis toujours attaché à avoir une réponse proportionnée et graduée », a fait valoir le responsable policier. « Aujourd’hui, c’est une expérimentation. Si c’est concluant, on pourra tout à fait le reconduire sur les prochaines manifestations », a-t-il indiqué, précisant que les policiers « ont accueilli très favorablement cette idée ». Cinq d’entre eux seront concernés par ce nouveau dispositif samedi après-midi.

Le ministre de l’intérieur, Christophe Castaner, avait défendu vendredi l’utilisation par les forces de l’ordre du LBD. « Si vous supprimez les moyens de défense à nos forces de l’ordre, il leur reste quoi ? Il leur reste le contact physique – et il y aura certainement beaucoup plus de blessés – ou il leur reste l’utilisation de leurs armes de poing qui est la solution ultime », a déclaré M. Castaner sur Europe 1.

« Il peut arriver que des armes de défense comme le LBD soient mal utilisées », a concédé le ministre, et « dans ce cas nous faisons des enquêtes ». Pour utiliser un LBD, les forces de l’ordre doivent avoir « un agrément », être « formées » et respecter des « règles strictes » qui leur ont été rappelées récemment.

Appel à interdiction

Le ministre réagissait notamment aux déclarations du Défenseur des droits, Jacques Toubon, qui avait demandé la veille la suspension de l’utilisation du LBD en raison de sa « dangerosité ». Vendredi, la Ligue des droits de l’homme a également demandé, dans un communiqué, « l’interdiction sans délais de ces armes inadaptées et le retour à un maintien de l’ordre proportionné ».

Alors que le gouvernement ne donne aucun chiffre global des manifestants blessés par LBD, le collectif militant « Désarmons-les » et le journaliste indépendant David Dufresne ont recensé près d’une centaine de blessés graves, en grande majorité par des tirs de LBD, depuis le début de la contestation des « gilets jaunes » en novembre 2018. Une quinzaine d’entre eux ont perdu un œil.

Depuis le début du conflit, il y a eu 81 saisines judiciaires de l’IGPN, la « police des polices », pour « des atteintes diverses qui vont de l’insulte à la blessure grave », a fait savoir Christophe Castaner. Malgré la polémique, le ministère de l’intérieur a lancé le 23 décembre un appel d’offres pour l’acquisition de 1 280 nouveaux LBD.

Le Monde avec AFP

• Le Monde. Publié le 19 janvier 2019 à 12h28, mis à jour hier à 12h34 :
https://www.lemonde.fr/police-justice/article/2019/01/19/lanceurs-de-balles-de-defense-a-bourg-en-bresse-une-experimentation-pour-que-les-policiers-filment-leurs-tirs-samedi_5411585_1653578.html


 Une partie du mouvement s’accroche, l’autre raccroche

Après l’évacuation de nombreux ronds-points, de nouvelles stratégies sont élaborées par les protestataires pour continuer à mobiliser.

A la veille de l’acte X des « gilets jaunes », samedi 19 janvier, le mouvement est désormais moins visible lorsque l’on arpente les routes de France et rassemble moins de monde qu’à ses débuts. Mais, alors que beaucoup prédisaient qu’il ne passerait pas les fêtes de Noël – période au cours de laquelle il a effectivement marqué le pas –, il a repris, début janvier, sous une forme différente, souvent loin des ronds-points, dont les manifestants ont été délogés.

Le 17 novembre 2018, première journée de manifestation nationale, les « gilets jaunes » étaient plus de 280 000 à travers la France. La semaine suivante, ils bloquaient routes et péages. Pour résister au froid, les premiers braseros sont apparus, puis, début décembre, de vrais campements se sont installés sur nombre de ronds-points, devenus des agoras à ciel ouvert et le cœur battant du mouvement. Devenus trop impopulaires, les blocages ont été abandonnés.

Les annonces du président de la République, le 10 décembre, ont marqué une nouvelle étape. Certains ont alors quitté le mouvement, satisfaits par les mesures. De leur côté, les préfets ont durci le ton, prenant des arrêtés pour interdire rassemblements et manifestations, délogeant les « gilets jaunes » et détruisant les campements de fortune.

Deux temps forts par semaine

Ces contraintes ont poussé les manifestants à s’organiser autrement. Les plus déterminés tentent encore d’occuper « leurs » ronds-points, qu’ils considèrent comme la place forte de leur lutte, même s’ils en sont régulièrement chassés par les forces de l’ordre. Les cas de figure varient toutefois d’une ville à l’autre, selon les relations que les manifestants ont réussi à tisser, ou non, avec leur maire. Certains ont eu l’autorisation de s’installer sur un bout de terrain à côté du carrefour giratoire qu’ils occupaient. D’autres n’ont rien obtenu, ce qui a parfois porté un coup sévère à leur mobilisation. Ainsi, à Bernay, dans l’Eure, aucun des trois « noyaux » de rassemblement n’a tenu. Des manifestantes qui avaient sympathisé autour de leur rond-point tentent malgré tout de maintenir le lien en se retrouvant « de maison en maison », comme l’explique Muriel, retraitée de 63 ans.

Pour beaucoup de « gilets jaunes », la semaine se résume dorénavant à deux temps forts. D’abord, une réunion hebdomadaire organisée par leur groupe local dans des salles prêtées par les mairies. L’objectif est de débattre, d’organiser des actions et de se structurer. Certains tentent notamment de mettre sur pied un « cadre de réflexion et d’organisation » au niveau national. Des délégations venant de toute la France sont ainsi attendues à Commercy (Meuse), les 26 et 27 janvier.

Le second temps fort a lieu le samedi, lors des manifestations. Depuis que la mobilisation ne se fait plus aux ronds-points de Bernay (Eure), Muriel a ainsi été manifester pour la première fois à Evreux, la grande ville près de chez elle, début janvier. Pour faire masse et contrer l’idée d’un essoufflement du mouvement, les « gilets jaunes » appliquent désormais une nouvelle stratégie : ils se coordonnent avec d’autres départements afin de converger tous ensemble vers une grande ville, Paris, Rouen ou Bordeaux…

Désaccords sur les revendications

Depuis le début du mouvement, de nombreux manifestants ont raccroché leur gilet jaune. Si l’acte IX a connu un regain, ils n’étaient cependant plus que 84 000, selon les chiffres du ministère de l’intérieur, contestés par les « gilets jaunes ». Les raisons de cet essoufflement peuvent être multiples : l’usure, les désaccords sur les revendications, la désapprobation devant les violences commises par des « gilets jaunes », la peur face à la répression des forces de l’ordre, l’impression que se mobiliser ne sert plus à rien, la satisfaction après les annonces gouvernementales, mais aussi le travail et les impératifs de la vie quotidienne.

Des guerres d’ego ou de chefs ont aussi contribué à la démobilisation. Elles ont éclos au sein des microsociétés qui s’étaient formées sur les ronds-points, poussant certains à quitter la « famille » qu’ils disaient s’être trouvée. Delphine, mobilisée près de Sens (Yonne) et devenue une référente au sein de son groupe de « gilets jaunes », est ainsi rentrée chez elle, agacée par l’attitude jugée autoritaire d’un autre membre. Cette mère au foyer ne participe plus qu’aux manifestations du samedi. La bande soudée à laquelle elle appartenait et qui tenait le « rond-point des Gaulois », où elle était postée, s’est délitée. Ne restent plus que cinq ou six personnes, qui ont fini par se fondre dans le paysage.

Les klaxons des voitures affichant leur solidarité se sont aussi fait plus rares. Ceux qui restent engagés dans le mouvement, aux opinions et profils encore divers, mais dont certains sont des sympathisants du Rassemblement national (ex-FN) ou de La France insoumise, jurent toutefois qu’ils ne « lâcheront rien », comme ils le clament régulièrement.

Reste à savoir si le grand débat, proposé par le gouvernement, permettra de sortir définitivement de la crise. Certains affichent leur scepticisme. D’autres sont tentés d’y croire et ont décidé de se prêter à l’exercice. Ainsi, des dizaines de « gilets jaunes » étaient présents dans les premières réunions, lancées depuis mardi. « On n’a aucune visibilité sur la manière dont vont être traitées les contributions, mais on y participera, explique Florian, 28 ans, intermittent du spectacle, mobilisé à Vernon (Eure). On nous ouvre une voie démocratique, il faut la prendre. Personne ne l’a fait depuis longtemps. »

Aline Leclerc et Faustine Vincent

• Le Monde. Publié le 19 janvier 2019 à 06h31, mis à jour hier à 08h34 :
https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/01/19/gilets-jaunes-une-partie-du-mouvement-s-accroche-l-autre-raccroche_5411425_3224.html


 A Ecouen, lors du « grand débat national » : « C’est tout le système qu’il faut changer »

Une réunion « préparée à l’arrache », 40 participants, pas de « gilets jaunes » mais pour la maire Catherine Delplat, c’était une expérience satisfaisante.

La salle des Ecuries située à l’arrière de la mairie d’Ecouen (Val-d’Oise) est plus habituellement réservée à des activités d’expression gymnique que d’expression orale. En cette froide matinée du samedi 19 janvier, une quarantaine de personnes, seulement, ont répondu à l’invitation de la maire, Catherine Delplat (PS), de prendre part à cette réunion du « grand débat national ». « On l’a préparée à l’arrache, depuis trois jours, s’excuse-t-elle. Elle a été annoncée sur le site Internet de la mairie, sur notre compte Facebook et sur les panneaux d’affichage de la commune. Mais on n’a pas eu le temps de faire du boîtage. »

La plupart des participants se connaissent : beaucoup de personnes âgées ou d’âge mûr, souvent impliquées dans la vie associative locale, quelques conseillers municipaux et une visite surprise, celle du député de la circonscription, Dominique Da Silva (LRM), élu en juin 2017. En revanche, aucun « gilet jaune » ne s’affiche en tant que tel. Dans cette petite commune de 7 500 habitants, à une trentaine de kilomètres au nord de Paris, le mouvement n’a pas embrayé.

La mairie a bien fait les choses : plusieurs tables de six ont été disposées dans la salle pour que chacun y trouve la « charte du grand débat », la lettre d’Emmanuel Macron aux Français et des exemplaires des fiches thématiques sur les quatre thèmes versés au débat – fiscalité et dépenses publiques, organisation de l’Etat et des services publics, démocratie et citoyenneté, transition écologique – munies chacune de leur questionnaire.

Ainsi que des feuilles blanches et un formulaire mis à disposition de la municipalité pour ceux qui souhaitent émettre des « doléances et propositions à l’attention du préfet et des pouvoirs publics ». C’est la directrice générale de la mairie, quant à elle, qui va prendre en note les débats et en fera le compte rendu qui sera transmis au préfet et à la plate-forme du grand débat.

« Ils se moquent de nous. Vous croyez qu’il y en a beaucoup qui vont répondre “augmenter les impôts” ? »

Mme Delplat explique que la réunion se tiendra en deux temps : un premier temps pour répondre aux questionnaires ou formuler par écrit des suggestions avant de passer, dans un deuxième temps, au débat proprement dit. De petits groupes se forment à chaque table. Rapidement, les échanges se nouent. Certains trouvent les questions trop fermées, d’autres les jugent orientées, parfois difficiles à interpréter. « “Considérez-vous qu’il y a trop d’échelons administratifs ?” Qu’est-ce que vous voulez que je réponde ? Si je réponds oui, qu’est-ce qu’ils vont nous enlever ? », s’interroge une mère de famille accompagnée de sa fille.

« C’est quoi leur truc ? Ça tient pas debout, peste un autre. “Afin de réduire le déficit public de la France qui dépense plus qu’elle ne gagne, pensez-vous qu’il faut avant tout : réduire la dépense publique, augmenter les impôts, faire les deux en même temps, je ne sais pas.” Ils se moquent de nous. Vous croyez qu’il y en a beaucoup qui vont répondre “augmenter les impôts” ? » Les participants échangent entre eux à chaque table, se consultent, s’aident, se conseillent, les conversations se nouent.

Retraite et ISF, les deux sujets du débat

Place au débat. Une bonne quinzaine des présents y prendront part. Pas étonnant, vu la composition de la salle, la première intervention porte sur le sujet des retraites, de leur non-revalorisation et de la perte de pouvoir d’achat des retraités. Vient ensuite la suppression de l’impôt sur la fortune (ISF), fréquemment évoquée et critiquée. « C’est un symbole pour la population, dit une intervenante. Il faut qu’il le remette. Pourquoi est-ce que la première chose que Macron a faite, c’est en faveur des plus riches, qui ont une armada de conseillers et de juristes pour échapper déjà à l’impôt ? » « On nous parle d’évaluation mais, cette évaluation, c’est un prétexte pour ne pas rétablir l’ISF, parce que la campagne de Macron a été financée par des grandes fortunes et c’est le renvoi d’ascenseur, renchérit un autre. Or c’est le point de départ du mouvement actuel. »

Rapidement, ceux qui ont plus l’habitude de la prise de parole en public et dont le discours est rodé accaparent un peu plus que les autres la parole. On reconnaît aisément les argumentaires soit de La France insoumise, d’Attac ou du PCF, à l’instar de Bernard Vigne, conseiller municipal (PCF) de la commune qui, en deux interventions, aura déroulé la quasi-totalité du programme de revendications et de la dialectique de sa formation. « Je suis là pour débattre, pas pour répondre à un questionnaire », rétorque-t-il quand certains participants manifestent quelques signes d’impatience.

« On n’avancera pas si on continue à avoir, chacun de notre côté, une vision fantasmée de la réalité, tente un ancien directeur du développement dans une PME locale, aujourd’hui retraité, électeur de Macron. Si on veut vraiment refaire de la politique et avoir des réponses pertinentes, peut-être qu’il faut d’abord faire de la pédagogie pour rendre plus claire la complexité qui nous entoure. » Un enseignant, lui, s’inquiète de la « méconnaissance des institutions publiques par les citoyens ».

« Ce débat est une bonne chose mais ça ne peut pas être un coup et après on arrête. Il faut que ça devienne un mouvement régulier »

Dans leur ensemble, cependant, les participants jugent plutôt favorablement l’initiative du débat, « parce que c’est ensemble qu’on doit faire nation ». « Je souhaite que les doléances puissent effectivement être prises en compte mais j’ai des doutes », s’interroge cependant une retraitée. Le débat s’achève au bout de deux heures. Quelques participants s’en prennent au député de la circonscription, resté silencieux au fond de la salle, lui reprochant de ne pas y avoir pris part. « Mais si j’étais intervenu, vous me l’auriez reproché », se défend-il. « De toute façon, c’est une marionnette. Tout comme Macron c’est une marionnette du capital, s’énerve une insoumise convaincue. C’est tout le système qu’il faut changer. »

Mme Delplat se dit malgré tout satisfaite de cette première expérience et déterminée à en organiser d’autres, dans les quartiers cette fois, pour tenter d’associer un plus grand nombre d’administrés à ces échanges. « Ce débat est une bonne chose mais ça ne peut pas être un coup et après on arrête. Il faut que ça devienne un mouvement régulier », approuve un participant.

Patrick Roger

• Le Monde. Publié le 19 janvier 2019 à 17h52, mis à jour hier à 17h52 :
https://www.lemonde.fr/politique/article/2019/01/19/a-ecouen-lors-du-grand-debat-national-c-est-tout-le-systeme-qu-il-faut-changer_5411661_823448.html


 A Arras, les citoyens s’emparent de l’organisation du grand débat national

Samedi, une centaine d’habitants se sont réunis au beffroi d’Arras pour préparer le grand débat national et goûter aux joies et frustrations de la démocratie participative.

Un exercice concret de démocratie participative. Samedi 19 janvier au matin, le beffroi d’Arras dans le Pas-de-Calais a ouvert ses portes à une centaine de citoyens venus préparer le grand débat national. C’est le maire centriste, Frédéric Leturque, qui a proposé aux habitants de cette ville de 41 000 âmes, la semaine dernière lors de ses vœux, de s’emparer de l’organisation du grand débat annoncé par le gouvernement en réponse au mouvement des « gilets jaunes ».

Réunies dans la salle des fêtes de ce monument historique au style gothique flamboyant, plus de 140 personnes, dont sept revêtues de leurs gilets jaunes, ont affronté le froid – à peine un degré dehors – pour entamer les discussions. « On ne s’attend à rien, on est là pour voir ce qu’ils vont nous dire », prévient Christophe Penin, 45 ans. Depuis le 17 novembre, ce travailleur indépendant ne quitte plus son gilet jaune fluo.

Avec d’autres camarades, il a tenu le rond-point des Douanes pendant plus de deux mois, chaque nuit, jusqu’au démontage de ce QG le 20 décembre dernier. Avec sa femme, assistante maternelle, il tente de vivre avec 2 000 euros par mois : « On a un fils de dix ans handicapé. A partir du 15 du mois, c’est difficile, et c’est de pire en pire. Il est temps de tout remettre à plat, surtout les taxes. »

« Si ça part dans la boîte à oubli… »

Christophe est donc venu parler de pouvoir d’achat. Il écoute, dubitatif, le maire expliquer l’objectif de cette réunion : la ville d’Arras veut être un facilitateur dans ce grand débat national. Frédéric Leturque veut permettre « l’expression de tous, même les plus timides, pour que cela soit pertinent ». Il propose donc aux citoyens présents d’amender un texte préparé en amont, intitulé « règlement du grand débat du 2 février 2019 », date proposée pour organiser une série de tables rondes de 10 heures à 16 heures dans l’hôtel de ville.

Pour qu’un débat se déroule dans le respect, il faut quelques règles, résumées dans ce document provisoire, et des garants. Frédéric Leturque, également conseiller régional et secrétaire de l’association Villes de France, a donc réuni quatre personnalités locales chargées d’être les « garants » du futur débat arrageois.

L’élu local insiste : pas question pour lui ou ses collaborateurs de gérer les discussions. « Nous sommes une armée de bénévoles au service de la République, à vous d’être les animateurs, les rapporteurs et les rédacteurs », lance-t-il à l’assistance. Mais il a bien l’intention de faire en sorte que « ce qui sera mis sur la table soit pris en compte, car si ça part dans la boîte à oubli, on accentuerait les déceptions et la fatigue générale ».

« Comment on va faire pour les petites communes ? »

Dans la salle, les « gilets jaunes » au dernier rang soupirent en découvrant la présence de « garants » : « Ah ben c’est mort… », souffle l’un. L’encadrement annoncé du grand débat, ou le fait de proposer quatre discussions dans quatre salles différentes autour des quatre thèmes proposés par le gouvernement (fiscalité et dépenses publiques, transition écologique, démocratie et citoyenneté, organisation de l’Etat et des services publics) déroutent la petite bande de « gilets jaunes » qui aspiraient à un débat unique sur tous les sujets. « Nous, sur notre groupe Facebook 2CHT (comité contre la hausse des taxes), on a déjà balancé nos questions aux gens, explique Cendrine Woillet, ex-assistante maternelle sans emploi et mère de trois enfants, gilet fluo sur le dos. Maintenant, on veut entrer dans le vif du sujet. »

Pour cela, il va falloir encore attendre un peu. Les 140 personnes réunies ce matin se répartissent dans quatre salles de la mairie pour un premier exercice de démocratie participative : amender et valider le règlement du grand débat du 2 février. Dans la salle des fêtes baignée de soleil, les remarques fusent. « Comment on va faire pour les petites communes du sud d’Arras ? », demande cette dame venue d’un village de 250 habitants. Le Pas-de-Calais est le département qui compte le plus de petites communes (891).

« Nous allons essayer de regrouper les demandes avec l’appui des maires, confie Alain Bessaha, directeur de cabinet du préfet du Pas-de-Calais chargé d’accompagner les collectivités dans l’organisation des débats. A Vimy, Biache-Saint-Vaast ou Tilloy-les-Mofflaines, les maires nous ont déjà interpellés. »

Ne pas oublier les absents

Un monsieur suggère de délocaliser les débats dans les quartiers. Une autre renchérit : « Oui, et donner la parole aux personnes âgées qui ne peuvent pas se déplacer aussi. » Au premier rang, un homme d’une soixantaine d’années se lève : « Si les gens ne sont même plus capables de se déplacer pour dire ce qu’ils ont à dire ! C’est même plus de l’assistance ça ! » Léger brouhaha dans la salle. Une salariée d’un centre social reprend la parole : « Dans les quartiers, il y a des gens qui ont besoin d’être accompagnés pour comprendre ce qu’il se passe. Il faut les faire parler et au moins noter ce qu’ils ont à dire. »

Dans la salle Robespierre, au rez-de-chaussée, un autre groupe travaille autour du projet de règlement. « Vous proposez pour le grand débat de faire des tables rondes à huit personnes mais un débat à huit, c’est pas un débat », estime Cendrine Woillet, l’ancienne assistante maternelle, restée avec ses six camarades « gilets jaunes ». Un trentenaire lui répond : « Ça peut être intimidant de prendre la parole dès qu’on est plus de dix, et puis, à plus de douze, c’est la foire. »

Quelques « gilets jaunes » devant le buste de Robespierre, participent à la préparation du « grand débat national » : « Faut-il un Facebook live pour permettre aux gens de commenter sur les réseaux sociaux ? »

« Macron a brouillé cette image d’espoir qu’il avait suscitée »

Pendant ce temps, le maire sillonne les couloirs du beffroi pour prendre la température dans chaque salle : « Il faut faire confiance aux citoyens. Il faut leur donner les clés de la coorganisation pour que cela ne soit pas pensé de là-haut. » L’élu sait que les attentes, tout comme les colères, sont grandes. Confiant, il croit à ce grand débat national : « Les gens auront vidé leur sac.

Si l’édile a voté Macron dès le premier tour de la présidentielle, il n’a pas fait campagne pour lui. Et aujourd’hui, il liste les erreurs du chef d’Etat : « Dès juillet 2017, il n’a pas eu les mots qu’il fallait dans la concertation avec les élus locaux. Il a été maladroit avec Jean-Louis Borloo à l’Elysée. Et quand il a validé la baisse d’APL de cinq euros ou la baisse des contrats aidés, il a brouillé cette image d’espoir qu’il avait suscitée. » Frédéric Leturque est persuadé que ce qui ressortira des débats ne pourra pas rester lettre morte. « Il faudra lui faire confiance pour poser une trajectoire soutenable pour tous. Il ne faut pas que les catégories moyennes se sentent écrasées. »

Il est 11 h 15. Les quatre groupes de citoyens se retrouvent dans la majestueuse salle des fêtes où trône le portrait du président de la République. Les rangs sont un peu clairsemés. Christophe Penin, le travailleur indépendant, espérait parler de la baisse des salaires des députés et de la mise en place d’un loyer pour le président à l’Elysée, etc. Il n’a pas été satisfait sur ce point, mais trouve tout de même que cette matinée a été « impeccable » : « Tout le monde a pu parler. » A ses côtés, Cendrine Woillet ajoute : « On s’attendait à entrer plus dans le vif du sujet, mais là on a échangé et ça permet aux gens de se rendre compte que l’on n’est pas violents, bornés, et réfractaires comme le dit la télévision. On se bat pour tous. »

« On est en train de smicardiser la France »

Les Arrageois mettent en commun les amendements décidés dans chacune des quatre salles. Le mot « règlement » a disparu au profit de « fonctionnement du grand débat ». Il est, finalement, décidé de ne pas se contenter d’un seul débat le 2 février mais d’en proposer d’autres dans les quartiers pour être « dans la plus grande proximité ». A chaque amendement, les citoyens sont amenés à voter pour en levant une fiche verte, contre en rouge et abstention en blanc.

Marc Devlaminck, enseignant, aura comme tous les autres passé sa matinée en mairie, la maison commune, pour poser les bases d’une future grande concertation. « Je suis venu pour donner ma voix. Quand François Hollande avait décidé d’augmenter les impôts pour baisser la dette publique, je comprenais, mais la dette a augmenté. »

Après vingt ans d’enseignement, il gagne 2 200 euros net et paie 6 000 euros d’impôts par an en comptant l’impôt sur le revenu, la taxe d’habitation et la taxe foncière. « Il y a vingt ans, nous étions la classe privilégiée. Aujourd’hui, on est en train de smicardiser la France. » Le 2 février prochain, il sera présent au grand débat à Arras, comme beaucoup d’autres citoyens qui étaient réunis ce samedi en mairie dans l’espoir de faire entendre leur voix.

Laurie Moniez

• : Le Monde. Publié le 19 janvier 2019 à 18h56, mis à jour le 20 à 14h12 :
https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/01/19/a-arras-les-citoyens-s-emparent-de-l-organisation-du-grand-debat-national_5411685_3224.html


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