Liban – Introduction au livre « Le Hezbollah, un fondamentalisme religieux à l’épreuve du néolibéralisme »

Joseph Draher vient de publier aux éditions Syllepse Le Hezbollah, un fondamentalisme religieux à l’épreuve du néolibéralisme. Nous reproduisons ci-dessous le texte de l’introduction du livre.


Le Hezbollah a été fondé en 1985 durant une période d’intense crise politique caractérisée par la guerre civile et l’invasion du Liban par Israël en 1982. Il fut d’emblée créé comme un groupe politique islamique, basé dans les territoires peuplés par les populations chiites du Liban, mettant l’accent sur la résistance armée contre Israël. Depuis des années, le Hezbollah est apparu pour beaucoup – tant au Liban que dans le monde arabe – comme la seule force viable capable de résister aux intrusions israéliennes et à la mainmise occidentale sur le pays. À la suite des différentes guerres d’agression d’Israël contre le Liban, et plus particulièrement l’invasion de 2006, le Hezbollah est devenu célèbre en raison de ses capacités militaires disciplinées, de ses moyens propagandistes et de son aptitude à résister efficacement à l’État d’Israël. Dans les manifestations qui se sont déroulées dans les principales capitales arabes, on pouvait voir les portraits affichés de Hassan Nasrallah, le secrétaire général du mouvement. Même dans les État du Golfe, où règnent des régimes traditionnellement hostiles au Hezbollah, des figures importantes, comme le riche homme d’affaires koweitien Nasser Al-Kharafi, ont, à la suite de la guerre de 2006, publiquement encenser le groupe (Farid 2001 et Wehbe B. 2011) [1].

En plus de ses capacités militaires et de sa position dans le monde arabe, le Hezbollah est devenu un des plus importants acteurs politiques au Liban avec un important groupe parlementaire de pas moins de 10 députés depuis les élections législatives post-guerre civile de 1992 et un minimum de deux ministres dans tous les gouvernements libanais depuis 2005. Le Hezbollah a confirmé sa popularité en emportant plusieurs élections municipales et contrôle désormais les zones habitées par des populations chiites dans le sud du Grand-Beyrouth, du Sud-Liban et la vallée de la Bekaa. L’organisation est un mouvement de masse, avec un large réseau d’organismes de bienfaisance et d’autres institutions qui satisfont des besoins sociaux et apporte des services à la population. En effet, l’influence sociale et politique du Hezbollah au sein de la population chiite est bien plus importante que celle de son allié Amal.

L’idéologie du Hezbollah est celle d’un mouvement politique islamique d’inspiration chiite. Il existe dans le monde différents mouvements islamiques – les Frères musulmans (FM) en Égypte, le Jamaat-i-Islami, les associations d’Oulema et le mouvement iranien des ayatollahs. Dans tous ces mouvements l’islam est érigé en principe absolu auquel toutes les revendications, les luttes et les réformes sont subordonnées. Le dénominateur commun de tous ces mouvements islamiques est, selon Gilbert Achcar, le « fondamentalisme islamique », « en d’autres mots la volonté de revenir à l’islam, à l’aspiration d’une utopie islamique qui ne se limite pas à une nation et embrasse tous les musulmans, si ce n’est le monde entier » (Achcar 1981:2). Toutes les variantes du fondamentalisme islamique partagent un objectif réactionnaire et confessionnel commun consistant à établir « un État islamique basé sur la charia » qui préserve l’ordre capitaliste néolibéral existant.

On peut retrouver cette définition dans les mots de Muhammad Khairat Al-Shater, l’ancien adjoint du guide suprême du mouvement des Frères musulmans égyptiens et considéré comme le numéro deux de l’organisation à l’époque, et qui déclarait en mars 2011, suite au renversement du dictateur Hosni Moubarak :

« Les Ikhwan travaillent à restaurer l’Islam dans sa conception globale pour la vie des gens, et ils considèrent que cela ne se fera qu’à travers une société forte. Ainsi, la mission est claire : restaurer l’islam dans sa conception globale ; soumettre les gens à Dieu ; instaurer la religion de Dieu ; l’islamisation de la vie, renforcer la religion de Dieu ; établir la renaissance (Nahda) de la Oumma (communauté ou nation musulmane) sur la base de l’Islam. […] Ainsi, nous avons appris [pour commencer] à construire l’individu musulman, la famille musulmane, la société musulmane, le gouvernement islamique, l’État islamique mondial. » (Amal al-Ummah TV 2011 et Bargisi, Mohameed et Pieretti 2012)

Le fondamentalisme religieux ne se limite pas à la religion islamique et nous pouvons déceler des éléments communs dans les mouvements religieux fondamentalistes dans le monde entier. Il est important de noter, cependant, que malgré l’appel au retour à une époque révolue, les fondamentalismes ne doivent pas être considérés comme des éléments fossilisés du passé. Bien qu’ils emploient des symboles et des discours des périodes antérieures, les fondamentalismes sont vivants, dynamiques et représentatifs des tendances contemporaines majeures afin de satisfaire des besoins culturels (Marty 1988:17). Leur émergence doit être donc pleinement située dans le contexte politique, économique et social de la période contemporaine.

Au Moyen Orient, la montée tant des mouvements politiques islamiques chiite et sunnite s’est déroulée dans une période – au cours des années 1980 et 1990 – au cours de laquelle les forces de gauche et nationalistes ont été considérablement affaiblies pour diverses raisons : reculs du nationalisme arabe ; soutien américain à l’Arabie Saoudite, qui, elle-même, a favorisé différents mouvements fondamentalistes islamiques sunnites, plus particulièrement les Frères musulmans contre le nationalisme arabe ; succession d’évènements régionaux qui s’est ouverte en 1973 avec le boom pétrolier qui a permis aux monarchies du Golfe d’accroitre leurs financements régionaux ; affaiblissement des forces progressistes au début des années 1970, avec l’intense répression des régimes arabes comme l’Égypte, la Syrie et l’Irak qui ont abandonné leur politique sociale radicale antérieure et ont de plus en plus adopté un rapprochement avec les pays occidentaux et les monarchies du Golfe ; affaiblissement des forces progressistes palestiniennes et arabes par les multiples attaques contre le mouvement national palestinien tant par les états arabes que par Israël ; naissance de la République islamique d’Iran en 1979.

C’est dans ce contexte régional que le Hezbollah a été fondé. Sa base sociale populaire parmi la population chiite libanaise, qui était au début concentrée dans les composantes relativement pauvres et petites-bourgeoises de la population chiite, s’est ensuite élargie à l’ensemble des classes sociales. Aujourd’hui, le parti dispose d’un important soutien politique et social dans la bourgeoisie chiite en expansion, installée dans le pays et dans la diaspora.
Le processus d’intégration au système politique et l’extension de la base sociale de l’organisation soulèvent une série de questions sur la nature du Hezbollah en tant que parti politique et force sociale. Comment expliquer les politiques et la pratique du Hezbollah en relation à l’économie politique du Liban et à la population chiite du pays ? Comment a-t-il pu construire une telle base de soutien généralisée parmi la population chiite ? Quelle est la nature de la relation entre le Hezbollah et la République islamique d’Iran ? Quel rôle jouent les capacités militaires du Hezbollah dans son hégémonie sur la population chiite libanaise ? Comment expliquer l’évolution politique et sociale du Hezbollah ?

Les réponses à ces questions sont importantes tant en termes d’éclairages qu’elles offrent sur l’islam politique en tant qu’idéologie qu’en raison de leurs implications pour la compréhension plus largement de l’économie politique du Liban et du Moyen Orient.

L’objectif de ce travail est d’appréhender le Hezbollah au travers d’une compréhension matérialiste et historique de l’islam politique, en suivant l’évolution des structures de l’organisation et sa relation avec le système politique et de situer cette évolution des changements dans la formation étatique libanaise et des rapports de classe dans le pays. De cette façon, ce livre déplace la discussion au-delà de la classique polarisation autour de l’idéologie comme moyen privilégié d’identifier et de comprendre les politiques des mouvements politiques islamiques. Cet ouvrage soutient que si l’« Islamic way of life » (un mode de vie islamique) peut être le but affiché par le Hezbollah, ses réelles pratiques peuvent être le mieux comprises dans leur harmonie avec – et sont révélatrices – avec la nature de l’environnement capitaliste au sein duquel il opère.

De plus, pour permettre de comprendre l’évolution du Hezbollah et de sa place dans les politiques contemporaines de la région, nous avons voulu contrecarrer l’orientalisme dominant présent dans nombre d’études sur le monde arabe. Cet orientalisme tient la région pour un espace qui échappe aux cadres de compréhension sociale et scientifique appliqués pour comprendre des processus de changements politiques dans d’autres régions du monde. Sur ce sujet, ce livre rejoint la conclusion de l’écrivain arabe Aziz Al-Azmeh pour qui « la compréhension du phénomène politique islamique exige l’équipement normal des sciences sociales et humaines et non leur déni » (Al-Azmeh 2003:39).

Structure du livre

Cet ouvrage est organisé autour de sept principaux chapitres :
Le chapitre 1 traite des origines du confessionnalisme au Liban de l’époque du mandat français jusqu’à la fin de la guerre civile (1975-1990). Il analyse la position des différentes communautés confessionnelles sur cette période et l’impact de la guerre civile sur les conditions politiques et sociales de la population chiite en particulier. Cette période coïncide avec la fondation du Hezbollah en 1985 et apporte d’importants éclairages sur son évolution ultérieure. Dans ce chapitre, le confessionnalisme est appréhendé comme un outil de la bourgeoisie libanaise pour intervenir idéologiquement dans la lutte de classe, renforcer son contrôle sur les classes populaires et les maintenir en position de subordination à leurs dirigeants confessionnels (Amel 1986:323, 326-327). Le confessionnalisme doit être compris comme constitutif et comme un élément actif renforçant des formes actuelles du pouvoir d’État et de classe. Dans cette perspective, nous considérons le confessionnalisme comme un produit des temps modernes et non une tradition des temps immémoriaux. Un universitaire libanais Ussama Makdissi a relevé que « le confessionnalisme est une histoire moderne, et il en est de même pour ceux qui sont engagés dans son expansion – une histoire qui a et continue de définir et de dominer leurs vies » (Makdissi 2000:2).

Le chapitre 2 étudie l’évolution de l’économie libanaise de 1990 à 2016, la période qui court de la fin de la guerre civile à aujourd’hui. Il s’intéresse particulièrement à la population chiite, dont le statut politique et socio-économique était significativement inférieur comparé aux autres confessions religieuses libanaises à la fin de la guerre civile et a depuis considérablement changé. Nous observerons les changements de la position et de la stratification de la population chiite comme le produit des politiques néolibérales et la relation entre ces changements et le développement du Hezbollah comme organisation politique. Ces politiques néolibérales ont produit un approfondissement des caractéristiques historiques constitutives de l’économie libanaise : un modèle de développement orienté vers la finance et les services dans lequel les inégalités sociales et les disparités régionales sont très prononcées. Ce chapitre examine les conséquences de ces caractéristiques qui se sont développées dans la période néolibérale et l’orientation politique du Hezbollah subséquente quant à la politique économique et le système politique confessionnel. Ce chapitre se conclut sur une enquête portant sur trois études de cas spécifiques dans les zones où le Hezbollah jouit d’une influence et exerce un contrôle significatif 1) la gestion de la politique urbaine dans le quartier de Ghobeyri ; 2) les attitudes sur les lois de contrôle des loyers à Beyrouth et 3) la politique agricole dans la vallée de la Bekaa.

Après avoir décrit les tendances du développement sur la période néolibérale, le chapitre 3 examine ses implications dans la structure de classe libanaise, en particulier parmi la population chiite. Ce chapitre montre que la période néolibérale a vu l’émergence d’une nouvelle bourgeoisie chiite dans différents secteurs de l’économie et le rééquilibrage consécutif du pouvoir confessionnel dans le pays. Ce processus, cependant, n’a pas été uniforme et de nombreux chiites restent marginalisés dans des zones urbaines ou rurales. Ce chapitre s’occupe donc de la configuration concrète de la nouvelle bourgeoisie chiite à travers une analyse des plus importants groupes d’affaires chiites et leur relation au Hezbollah lui-même. Tous ces facteurs sont synthétisés dans une analyse du changement de base sociale du Hezbollah.

Le chapitre 4 suit la transcroissance du parti en mouvement de masse et tente de comprendre comme il a réussi à gagner une position hégémonique dans les zones chiites malgré les tensions produites par la nature de sa base sociale. Ce chapitre examine en détail l’organisation interne du parti et son large réseau d’institutions. Ce dernier joue un rôle important dans la diffusion des idées du parti dans la communauté chiite et dans l’expansion de son hégémonie par la mise en place de services répondant à des besoins sociaux. Le chapitre analyse comment les succès du réseau d’organisations du Hezbollah, principalement géré par le conseil exécutif du parti, lui permet de renforcer sa position parmi la population, en se concentrant dans quatre secteurs décisifs : 1) soutien social 2) institutions religieuses 3) média et culture 4) éducation/travail avec les jeunes. Le chapitre explore le contenu idéologique du travail du Hezbollah dans ces secteurs, en soulignant le rôle de deux concepts – hâla islâmiyya (l’environnement islamique) et iltizâm (l’engagement personnel) – qui ont joué un rôle dans la construction d’une allégeance au parti. Il analyse également les caractéristiques de genre des fondements idéologiques du parti.

Le chapitre 5 se tourne vers l’orientation du Hezbollah à l’égard du mouvement ouvrier libanais. Ouvert avec l’histoire du mouvement syndical durant la période de la guerre civile, ce chapitre examine les différentes protestations sociales et ouvrières qui ont perduré dans les années 1990 et la période contemporaine. Il montre comment la Confédération générale des travailleurs libanais (connue sous l’acronyme CGTL), la principale confédération syndicale, a été progressivement affaiblie par les principales forces politiques bourgeoises et confessionnelles et subordonnée à leurs intérêts car ces dernières craignaient les capacités de mobilisation de la CGTL. Dans ce domaine, le comportement du Hezbollah envers les revendications économiques, les grèves et l’organisation des travailleurs est analysé. Le chapitre apporte donc un lien entre l’analyse de l’économie politique des chapitres 2 et 3 et l’analyse socio-politique du chapitre 4. Il offre ainsi une illustration décisive des tensions nées dans l’organisation, produit de son affirmation à représenter les luttes et les besoins des couches pauvres de la population chiite, concomitamment à son changement de base sociale.

Le chapitre 6 analyse un aspect crucial de l’organisation du Hezbollah : ses activités militaires et son appareil armé. Le chapitre s’ouvre par l’examen de sa lutte militaire contre l’État israélien, puis de ses actions coercitives sur d’autres acteurs de la guerre civile libanaise, et de ses opérations militaires, plus tard en 2008, contre la Coalition du 14 Mars. L’usage de ses moyens militaires pour garantir son pouvoir et sa sécurité dans la région sont également analysés.

Le chapitre 7 s’intéresse au comportement du Hezbollah envers les soulèvements populaires au Moyen Orient et en Afrique du nord, qui ont commencé en décembre 2010 et janvier 2011 avec le renversement des dictateurs en Tunisie et en Égypte et qui sont encore en cours. Ce chapitre examine plus particulièrement l’engagement du Hezbollah en Syrie et la façon dont cette intervention a exacerbé le confessionnalisme au Liban. Nous nous pencherons également sur les conséquences du soulèvement syrien dans les relations entre le Hezbollah, l’Iran et le mouvement islamique palestinien Hamas.

Le chapitre de conclusion synthétise l’ensemble des analyses tant d’un point de vue théorique que politique.

Joseph Daher

Le Hezbollah, un fondamentalisme religieux à l’épreuve du néolibéralisme
Joseph Daher, 288 pages, 2019, 20 euros, Syllepse.


Notes

[1Kharafi a publié un article qui avait pour titre « To Live in Dignity or Die with Pride » [Vivre dans la dignité ou mourir dans la fierté], qui louait le Hezbollah une semaine avant sa mort en avril 2011. Il était classé au 77e rang en 2011 par le magazine Forbes sur la liste mondiale des plus personnes les plus fortunées, avec une richesse estimée à 11,50 milliards de dollars et était étroitement lié à la famille royale et au frère du président du Majlis al-Ummah, le parlement du Koweit, Jassem Al-Kharafi. À la suite de la mort de Kharafi, le Hezbollah a publiquement présenté ses condoléances au peuple et gouvernement koweïtiens.

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