A propos de l’antisémitisme, de l’antisionisme et des racismes en France, en Palestine et ailleurs Du portail de Strasbourg à la place de l’Etoile (en passant par la porte de Jaffa)

Nous publions ci-dessous les « avertissements » et le « résumé » du texte, préparés par l’auteur, ainsi que, sous forme de PDF attaché, le texte complet de ce document.


Avertissements et résumé

Avertissements

Premier avertissement au lecteur : « Quand vous entendez dire du mal des juifs, dressez l’oreille, on parle de vous ». – Frantz Fanon, Peau noire, Masque Blanc 1952

Deuxième avertissement de l’auteur cette fois-ci : Ce texte est écrit après les incidents à caractère antisémite en marge de manifestations des Gilets Jaune de février 2019 et des rassemblements contre l’antisémitisme qui ont suivi. Il aborde la question de la judéophobie (antisémitisme) dans l’histoire et dans la société française, et ses manifestations récentes. Il évoque aussi les questions du sionisme et de l’antisionisme, et de leurs rapports ou non au sujet du racisme, et des manipulations politiciennes dont elles font l’objet.

S’interrogeant sur les formes et les moyens de luttes contre les racismes et mécanismes de stigmatisations, infériorisation, discriminations, il évoque les autres types de racisme et ciblages de groupes et populations mais ne contient pas de développement sur des fondements et mécanismes propres à chaque racisme particulier en dehors de l’antisémitisme., et qui doivent faire l’objet d’autres analyses dans d’autres textes, (en particulier pour les formes les plus virulentes qui affectent aujourd’hui nos sociétés, les racismes « post-coloniaux » et l’islamophobie). Le débat est utile, le présent texte - en particulier ses deux dernières parties - veut y contribuer. L’objectif, étant la constitution d’un front large contre les racismes et les discriminations, actif partout face aux racistes et discriminateurs de toutes obédiences.

Résumé

I - Un fantasme antisémite très ancien, un racisme particulier

En quoi l’antisémitisme est-il particulier par rapport à d’autres racismes ?

Cette première partie s’efforce de revenir sur les spécificités du racisme judéophobe en Europe, appelé depuis le XIXe siècle « antisémitisme ». Ce sont : 1° la très longue durée et l’enracinement culturel, la force et la permanence des stéréotypes et de l’idéologie (les stéréotypes se perpétuent même quand des minorités juives ne sont plus physiquement présentes dans une société) ; 2° L’instrumentalisation politique qui en a été et en est faite dans de nombreuses circonstances historiques ; 3° le fait qu’il a affecté et affecte des fractions de la société française métropolitaine (et non des populations des zones périphériques, extérieures, conquises et colonisées), que sa la violence a été au XXe siècle jusqu’à la persécution généralisée et l’extermination. C’est la combinaison de ces caractéristiques qui font de l’antisémitisme un cas particuliers par rapport à d’autres idéologies et pratique racistes visant d’autres groupes. En Europe, seul le racisme anti-tsigane (Rromophobie) pourrait lui être comparé (longue durée, violence, interne à la société, tentatives d’éradication ou d’extermination, etc.), mais sans le même impact culturel, idéologique et politique.

II - le Sionisme réellement existant, ses critiques, notamment antisionistes

En quoi le sionisme est un ethno-nationalisme et en quoi il s’inscrit dans le mouvement colonial ? A l’instar d’autres mouvements de même type qui se développent dans les empires vacillants à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, le sionisme en tant qu’ethno-nationalisme, développe une logique de séparation, voire d’exclusion, des autres « ethnies ». Il s’y ajoute une autre dimension, coloniale celle-ci, dans le mesure ou la réalisation de son projet suppose l’installation d’une « colonie de peuplement » en Palestine, comme ils s’en sont établies d’autres au XIXe siècle dans diverses régions du monde.

Si tous les courants sionistes politiques proposent des solutions « nationales » similaires, avec l’établissement d’une implantation nationale juive en Palestine, tous n’ont pas envisagé de la même manière la construction d’un Etat. La différence n’étant pas entre sionistes de « gauche » ou de « droite » mais entre ceux qui, majoritaires, ont nié au nom du sionisme l’égalité des droits nationaux des peuples vivant en Palestine et ceux qui (très minoritaires) ont reconnu ou reconnaissent ces droits et ont proposé des solutions binationale ou israélo-palestinienne.

Jusqu’à la IIe guerre mondiale, le mouvement sioniste était minoritaire (voire très minoritaire) dans les communautés juives. De très nombreux Juifs, politisés à gauche notamment, s’affirmaient antisionistes. Après la fondation de l’Etat d’Israël, les antisionistes juifs ou non, à l’intérieur d’Israël et dans le monde, ont continué à critiquer la doctrine qui justifiait la politique de conquête et de discrimination de l’Etat israélien. D’autres, Juifs ou non, à l’intérieur d’Israël et dans le monde, sans se prononcer sur le sionisme en tant que tel, et sans remettre en cause l’existence de l’Etat, ont critiqué et critiquent cet Etat pour les actes.

III - Instrumentalisations des minorités et manipulations de l’antisionisme

La stigmatisation d’un groupe ou d’une communauté comme « ennemi intérieur » est un puissant moyen de justifier racisme et discrimination à son encontre. Ainsi l’accusation de « sionisme » a été utilisée à cette fin en URSS et dans certaines démocraties populaires staliniennes contre les Juifs et des opposants.

En Afrique du Nord et au Moyen Orient, dans le contexte des épurations ethniques et « transferts » de population arabes et juives consécutifs à la création d’Israël (et réalisées avec souvent l’action des autorités israélienne), et des guerres israélo-arabes, s’est développée une judéophobie rhétorique, recyclant les standards de l’antisémitisme européen. Cette idéologie « antisioniste » a été instrumentalisée par des régimes arabe, par ailleurs incapables (ou non désireux) de soutenir les Palestiniens, et utilisée par les gouvernements israéliens pour justifier leur politique contre des adversaires « antisémites ».

On a aussi vu se développer, surtout à la fin du XXe siècle des justifications judéophobes puisant dans un corpus historico-religieux musulman, portées par certains courants islamistes.

IV - La question de l’antisémitisme aujourd’hui, notamment en France

L’écrasement du nazisme en 1945 et la création de l’Etat d’Israël en 1948 n’ont pas fait disparaitre l’antisémitisme. Certes, après la fin du nazisme le crime de génocide a été juridiquement reconnu à l’encontre des nazis . Le racisme est condamné par la déclaration universelle des droits de l’homme. L’antisémitisme fait l’objet d’une large condamnation morale en France et en Europe, et constitue comme d’autres formes de racismes, un délit. Cela n’a pas fait disparaitre pour autant et par miracle l’antisémitisme des manières de voir, ni de certaines pratiques.

La création de l’Etat d’Israël, puis la politique discriminatoire et belliciste de ses gouvernements successifs, n’ont pas créé le « refuge » espéré. L’Etat n’a pas contribué à « défendre les juifs » mais les gouvernements israéliens ont demandé aux Juifs de défendre inconditionnellement leur politique.

Des manifestations d’antisémitisme existent aujourd’hui concrètement dans diverses attaques contre des personnes ou des biens, mais aussi symboliquement comme dans des « affaires Rothschild » régulières. Au-delà des anciennes extrême-droites antisémites sont apparues de nouvelles expressions ou actions antisémites dans certains pays et en France de la part de mouvements comme « Egalité et Réconciliation » ou certaines mouvances musulmanes sectaires takfiries.

De nombreux intellectuels et personnalités ont stigmatisé un « nouvel antisémitisme » qui serait le fait de « jeunes de banlieue » et « musulmans », encouragés par des « islamogauchistes ». Ces personnalités ont été relayées par des politiques de diverses obédiences, et par le président Emmanuel Macron lui-même qui considère l’antisionisme comme forme moderne de l’antisémitisme. Ils ont appelé à criminaliser en France les critiques de la politique israélienne, jugées « antisémites » par nature.

L’impression est, pour beaucoup, que sur le plan intérieur comme sur le plan extérieur, la politique française pratique un « deux poids deux mesures » en faveur de « toujours les mêmes », qu’elle encouragerait l’islamophobie mais combattrait l’antisémitisme judéophobe, qu’elle soutiendrait Israël au détriment des droits des palestiniens et des peuples arabes. Les déclarations d’Emmanuel Macron accréditent cette impression et comme le remarque Rony Brauman « contribuent à nourrir l’antisémitisme ».

V - Des gilets jaunes et des textes à signer

L’entrée en révolte d’une partie de la population française sous ses Gilets jaunes a constitué un mouvement social d’importance.

Dès le début les gouvernants ont cherché à discréditer ce mouvement, notamment en le qualifiant de fascisant (ou carrément fasciste) et autant que possible pour faire bonne mesure, d’antisémite. Ce sont donc des incidents survenus à la marge de manifestation Gilets Jaunes, qui, parmi de multiples autres manifestations antisémites, ont été mis en avant pour justifier la convocation d’une manifestation contre l’antisémitisme. Il est juste de manifester spécifiquement contre l’antisémitisme, vu son histoire et son enracinement dans notre pays. Mais est-il juste de le faire en union sacrée au côté de divers mouvements prônant racismes et discriminations ? Et surtout dans ce contexte d’instrumentalisation ? Un appel a été lancé pour manifester « contre les actes antisémites et leur instrumentalisation », et favorable à une telle manifestation je l’ai signé, malgré quelques réserves sur sa rédaction. Un autre appel « Agir contre l’antisémitisme et tous les racismes » a été écrit, pour souligner cependant à quel point la lutte contre l’antisémitisme était importante en France, à côté de la lutte contre toutes les autres formes de racismes, et que, malgré mon appréciation de larges parties, je n’ai pas signé, n’en comprenant pas l’objet exact et du fait de quelques réserves sur sa rédaction.

VI – Pour un antiracisme vigoureux et universel

Nous vivons dans le contexte de la brutalité néolibérale, de la dislocation et de la montée des racismes et stigmatisations identitaires où l’hystérie politique se répand (nationalismes et/ou confessionalismes démagogiques, racisme, xénophobie). Une situation où fleurit le complotisme, et où sont recyclées les ancestrales théories antisémites du complots.

Après la deuxième guerre mondiale, l’antisémitisme n’est plus apparu comme la question principale y compris pour les mouvements antiracistes. Certains de ces mouvements toutefois n’ont pas su ou voulu faire face au racisme colonial et post-colonial dans le contexte d’abord de la décolonisation, puis de l’arrivée massive de migrants souvent en provenance de ces anciennes colonies.

Contrairement à ce qui était arrivé pour les primo-migrants des vagues antérieures, interne et externe en France, la stigmatisation et le racisme ont continué à toucher les générations suivantes « issues de… » ces migrants « post- coloniaux ». Dans la période plus récente, qui est aussi celle de nouvelles vagues de migrants liées aux dislocations provoquées par la mondialisation, les tensions ont augmenté, accentuées par les propagandes de forces politiques d’extrême droite (mais pas seulement) et les politiques gouvernementales.

Des organisations et mouvements officiellement antiracistes ont déserté le combat antiraciste, ou se sont limité à quelques aspects particuliers. Mais les antiracistes conséquents (par exemple ceux supposés « à gauche de la gauche ») sont-ils déficients eux-aussi ? Des critiques reprochent à ces derniers d’avoir sous-estimé la nouvelle montée de l’antisémitisme en France, et/ou de l’avoir plus ou moins occulté pour ne pas rompre une alliance anti-impérialiste ou propalestinienne avec d’autres mouvements et courants. Ces reproches ne me paraissent globalement pas fondés. Cependant l’affaiblissement, voire la complète disparition de la « gauche de gauche », et hélas plus généralement de l’antiracisme actif, dans certains espaces et milieux sociaux explique largement cette impression d’aphasie, et cette réalité d’inefficacité, de l’antiracisme. Cette absence ou cette disparition de courants et d’expression antiraciste concerne toute une partie de la population française, notamment dans les couches populaire de toutes origines, et plus particulièrement une partie da « communauté » juive, et certaines des populations musulmanes en France.

Un antiracisme qui combat tous les racismes, en prenant en compte les situations différentes de chacun.e.s des victimes, et toutes les autres formes de discrimination et de stigmatisation sociales est pourtant bien vivant dans notre pays. Mais il doit pouvoir s’affirmer dans le débat public, exister dans les organisations, associations et mouvements dans toute la société française et faire reculer les racistes et discriminateurs de toutes obédiences.

Un antiracisme conséquent doit prendre la mesure de l’antisémitisme. Il doit faire face à l’islamophobie, forme la plus virulente du racisme aujourd’hui, s’opposer aux racismes « post-coloniaux », et à toutes les formes de racisme.
Si la lutte antiraciste ne se divise pas, chaque forme de racisme à ses particularités. De même chaque forme d’exploitation et de ségrégation sociale, chaque forme de domination et d’exclusion (par exemple le sexisme ou l’homophobie). Et chaque groupe ségrégué, racisé, exploité doit pouvoir s’organiser. Faut-il parler d’intersectionnalité à ce sujet ?

D’autres débats doivent être menés ; peut -on parler de racisme d’Etat et de philosémitisme d’Etat par exemple ?

Bernard Dreano, Mars 2019


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