Gilets jaunes, acte XX : mobilisation en baisse marqué par les interdictions de manifester

Les manifestants étaient 33 700 en France, dont 4 000 à Paris, selon le ministère de l’intérieur. Vingt-sept arrêtés d’interdiction établis par les préfectures ont été recensés samedi.

Les « gilets jaunes » étaient 33 700 à manifester en France, dont 4 000 à Paris, pour leur vingtième samedi consécutif de mobilisation, selon les chiffres du ministère de l’intérieur. Un chiffre en baisse par rapport aux 40 500 recensés la semaine dernière par les autorités. Les « gilets jaunes », qui contestent depuis le début du mouvement les chiffres officiels, ont quant à eux recensé 102 713 personnes descendues dans les rues.

Les « gilets jaunes », indifférents au débat national lancé par Emmanuel Macron pour résoudre cette crise inédite, ont de nouveau défilé pour réclamer plus de justice sociale, en dépit des interdictions de manifester prononcées face à la crainte de nouveaux heurts.

« En 2025, on aura peut-être gagné », a dit à l’Agence France-Presse (AFP) en riant Sébastien, 46 ans, préparateur automobile au chômage, venu en train d’Orléans pour manifester à Paris. « On sera là tant [qu’Emmanuel Macron] n’écoutera pas. » Depuis le début de ce mouvement social, le 17 novembre, le président de la République concentre toutes les critiques pour sa politique jugée trop favorable aux Français les plus aisés.

25 interpellations à Paris

Echaudée par les saccages sur les Champs-Elysées il y a deux semaines, la Préfecture de police de Paris a de nouveau interdit les manifestations sur la célèbre avenue, ainsi que dans un périmètre incluant l’Elysée et l’Assemblée nationale.

Dans la capitale ensoleillée, le cortège est arrivé à destination (place du Trocadéro) en milieu d’après-midi dans une ambiance bon enfant, selon des journalistes de l’AFP. A 14 heures, la police avait procédé à 25 interpellations, 20 verbalisations pour avoir manifesté sur le périmètre interdit et 8 053 contrôles préventifs, selon la préfecture.

Monique, 62 ans, promet de manifester « tant qu’ils n’auront pas cédé sur les revendications qu’on demande : le RIC [référendum d’initiative citoyenne], le pouvoir d’achat, les retraites ». « Le carburant avait baissé au début des manifs, et là il a remonté encore plus haut, donc ils se foutent de nous », a dit à l’AFP cette résidente des Hauts-de-Seine, cadre dans l’événementiel.

Vingt-sept arrêtés d’interdiction établis par les préfectures ont été recensés, a précisé une source policière. La nouvelle contravention de 135 euros, à laquelle s’exposent ceux qui braveront l’interdit, reste en vigueur après le rejet vendredi par le Conseil d’Etat du recours de la Ligue des droits de l’homme.

« Non à la dictature »

La Fédération bancaire française a appelé samedi à ce que cessent les violences qui ont visé des centaines d’agences depuis le début du mouvement. Les policiers en ont « ras-le-bol » d’être des « boucs émissaires », a dit à l’AFP Frédéric Lagache, secrétaire général du syndicat de police Alliance :
« Cela fait vingt week-ends de suite que nous sommes mobilisés, vingt week-ends de suite sans repos et vingt week-ends de suite que l’on nous critique. »

A Avignon, où toute manifestation de « gilets jaunes » était interdite samedi à l’intérieur de la ville et hors des remparts, une centaine de manifestants, en majorité des femmes, se sont rassemblés vers midi non loin du Palais des papes. « Non à la dictature, on a le droit de manifester, on est en France », criaient-ils.

Des accrochages ont éclaté en milieu d’après-midi à Bordeaux que son maire a appelé à devenir « ville morte » face à la menace de violences de « centaines de casseurs ». Du matériel de chantier et des tuyaux en caoutchouc ont été incendiés en centre-ville. Les forces de l’ordre ont effectué plusieurs charges alors que des manifestants lançaient divers projectiles. Au moins une personne a été interpellée. En fin d’après-midi, le cortège, où se mêlaient des dizaines de « black blocs », se diluait en petits groupes jouant au chat et à la souris avec les forces de l’ordre. Plusieurs milliers de « gilets jaunes » s’étaient rassemblés à Bordeaux pour cet acte XX, où la mobilisation dans ce bastion du mouvement a repris de la vigueur.

Deux policiers ont été légèrement blessés à Montpellier par des jets de projectiles, lors d’une manifestation qui a rassemblé 1 650 personnes, selon la préfecture. L’un des policiers a été blessé à la jambe et pris en charge par les pompiers, l’autre a été atteint au visage, a précisé la préfecture. Huit personnes « visant à créer des troubles à l’ordre public ont été interpellées », selon la préfecture. Trois ont été relâchées.

Dans le centre de Toulouse, plusieurs centaines de personnes étaient présentes au départ de la manifestation. La préfecture de la Haute-Garonne a renouvelé son interdiction de manifester place du Capitole.

Plusieurs centaines de manifestants ont défié les forces de police à Nice devant leur commissariat, après qu’une manifestante septuagénaire, Geneviève Legay, a été grièvement blessée la semaine dernière au cours d’un rassemblement interdit. Ils y ont demandé que le commissaire responsable des opérations la semaine dernière aille « en prison ». La confrontation avec les forces de l’ordre a duré de longues minutes mais n’a donné lieu à aucun incident.

Dans un communiqué, le maire de Nice Christian Estrosi réclame « un état d’urgence pour les policiers et les gendarmes ». « Je tire le signal d’alarme : les forces de l’ordre sont au bord de l’épuisement et risquent de faire jouer légitimement leur droit de retrait. Je demande au gouvernement et au ministre de l’intérieur de décréter un état d’urgence pour les policiers et les gendarmes et de réunir, au plus vite, l’ensemble des syndicats et des interlocuteurs ».

Alors qu’un arrêté préfectoral interdisait toute manifestation dans le centre-ville d’Avignon, 21 personnes ont été placées en garde à vue pour des destructions, des violences ou des ports d’arme, a annoncé la préfecture samedi soir. Plusieurs centaines de personnes ont manifesté dans la cité des Papes selon la préfecture, 2 000 selon les organisateurs.

Entre plus d’un millier de « gilets jaunes », selon une source policière, et 2 000, selon les organisateurs, ont défilé à Lille. A la suite des « violences » et « dégradations » intervenues la semaine dernière, la préfecture avait pris dans la matinée un arrêté interdisant les rassemblements dans plusieurs rues du centre-ville. Après un rapide débat, les manifestants ont décidé de respecter le « parcours alternatif » autorisé, traversant notamment les secteurs de Wazemmes, Montebello et Cormontaigne.

Des accrochages ont éclaté à plusieurs reprises, les forces de l’ordre faisant parfois usage de gaz lacrymogène, notamment après qu’un groupe de « black blocs », vêtus de noir et cagoulés, a aspergé de peinture la devanture d’une banque. Quatre personnes ont elles été interpellées à la suite d’un « incident entre des “gilets jaunes” et des supporteurs de football », selon la préfecture du Nord.

Le Monde avec AFP

• Le Monde. Publié le 30 mars 2019 à 16h57, mis à jour à 06h56 :
https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/03/30/gilets-jaunes-mobilisation-en-baisse-pour-un-acte-xx-marque-par-les-interdictions-de-manifester_5443605_3224.html


 La manifestante blessée à Nice, Geneviève Legay, a été poussée par un policier

« C’est bien le geste d’un policier qui est à l’origine de la chute », a reconnu vendredi Jean-Michel Prêtre lors d’une conférence de presse, revenant ainsi sur ses premières déclarations.

Le procureur de la République de Nice, Jean-Michel Prêtre, a reconnu, vendredi 29 mars, l’implication d’un fonctionnaire de police dans la chute de Geneviève Legay, une manifestante de 73 ans grièvement blessée à la tête à la suite d’une charge policière lors d’une manifestation interdite à Nice, le samedi 23 mars. « C’est bien le geste d’un policier qui est à l’origine de la chute de Mme Legay », a-t-il affirmé dans une volte-face surprenante, lors d’une conférence de presse tenue vendredi soir.

« Acculé, le procureur de la République admet finalement que c’est bien un policier qui a provoqué la chute de #GenevieveLegay », a salué l’association altermondialiste Attac, pour laquelle Geneviève Legay est porte-parole, sur Twitter.

Version totalement différente

Le magistrat avait initialement assuré que cette militante, qui souffre de fractures au crâne et aux côtes et qui était toujours hospitalisée au CHU de Nice vendredi, « n’avait eu aucun contact avec les forces de sécurité ». « On ne voit pas qui la pousse. Si ce n’est que ce n’est pas un [des] agent[s] de sécurité, qui sont reconnaissables. C’est quelqu’un qui était devant elle, j’en connais trois », avait-il répété lundi. Il avait aussi laissé planer le doute sur l’identité de la personne qui aurait pu la pousser, citant notamment « un cameraman » et « un homme avec une casquette marron ».

Le même jour, Emmanuel Macron avait également affirmé : « Cette dame n’a pas été en contact avec les forces de l’ordre », dans un entretien au quotidien Nice-Matin. « Quand on est fragile, qu’on peut se faire bousculer, on ne se rend pas dans des lieux qui sont définis comme interdits et on ne se met pas dans des situations comme celle-ci », avait commenté le chef de l’Etat.

Mais plusieurs médias, dont Le Monde, le service CheckNews de Libération, l’Agence France-Presse et Arrêt sur images avaient analysé les images à leur disposition et avaient conclu qu’un policier était sorti du cordon au début de la charge et avait volontairement poussé Mme Legay, entraînant sa chute puis ses blessures. Contacté par Le Monde, jeudi, dans la journée, Jean-Michel Prêtre avait affirmé « qu’il restait sur sa position de lundi » et avait assuré que la justice détenait « des images de très près qui ne laissent aucun doute ».

Interpellé sur les interrogations qu’avaient émises plusieurs médias sur cette version des faits lors du même entretien, il avait rétorqué « qu’il répondait à la justice et non à la justice médiatique », avant de conclure que les faits étaient « indiscutables ». Il avait néanmoins précisé que ce n’était pas les images de vidéosurveillance qui provenaient de trois caméras sur la place qui permettaient aux enquêteurs de travailler, celles-ci étant « trop loin » pour être exploitables.

Pourtant, lors de sa deuxième conférence de presse, vendredi, le magistrat a assuré que c’était « l’analyse fine, pixel par pixel, des images de vidéosurveillance de la ville de Nice » qui avait permis de montrer qu’« un fonctionnaire de police en tenue qui ne se trouvait pas dans la ligne de cordon qui allait procéder à l’action d’évacuation est passé devant ce cordon avec le bras droit ».

Un policier « rectifie » son témoignage

Le procureur a par ailleurs expliqué aux journalistes vendredi que l’agent en question, entendu mardi par les enquêteurs, avait initialement reconnu avoir « poussé » une personne « qu’il pensait être un homme », puis avait ensuite « rectifié » son témoignage et admis avoir repoussé du bras une femme. Une information judiciaire a été ouverte pour « violences volontaires ayant entraîné une incapacité de travail de plus de huit jours », commises par un détenteur de l’autorité publique. Il risque une peine pouvant aller jusqu’à sept ans de prison.

Figure militante locale depuis plus de quarante ans, Geneviève Legay portait un gilet jaune à la main, samedi 23 mars, quand elle a décidé de braver l’interdiction de manifester sur la place Garibaldi, dans le centre-ville de Nice. La septuagénaire, tee-shirt noir et immense drapeau arc-en-ciel barré du mot « paix », symbole des altermondialistes, était venue « pour le simple droit de manifester ».

Me Arié Alimi, l’avocat de la famille de Mme Legay, avait déclaré au Monde dès lundi qu’il « réclamait la démission du procureur de Nice » à la vue des nouvelles images. L’avocat, qui a déposé plainte contre X au nom des trois filles de la manifestante pour « violences volontaires commises en réunion par personne dépositaire de l’autorité publique, avec usage d’une arme, et sur personne vulnérable » et « subornation de témoin », a par ailleurs sollicité le dépaysement du dossier, justifié selon lui par un manque d’objectivité du parquet de Nice dans ce dossier « particulièrement sensible ».

A Nice, comme dans la presse internationale ainsi que sur les groupes Facebook de « gilets jaunes », l’image de cette femme est venue raviver les polémiques autour des violences policières dénoncées depuis le début du mouvement. La préfecture des Alpes-Maritimes a décidé vendredi, peu avant la conférence du procureur de la République, d’interdire une nouvelle fois les manifestations, mais dans un périmètre moins étendu que la semaine dernière. Une décision prise pour « préserver l’attractivité commerciale et touristique de la ville ».

Sofia Fischer (Nice, correspondance)

https://www.lemonde.fr/police-justice/article/2019/03/29/chute-de-genevieve-legay-le-procureur-reconnait-l-implication-d-un-fonctionnaire-de-police_5443379_1653578.html


 Ces leaders qui refusent de l’être

Figures médiatiques, Eric Drouet et Maxime Nicolle donnent le ton au mouvement tout en s’en défendant.

Le jugement est tombé à la veille de l’acte XX des « gilets jaunes ». Eric Drouet a été condamné, vendredi 29 mars, à 2 000 euros d’amende, dont 500 avec sursis, pour l’« organisation » de deux manifestations parisiennes « sans déclaration préalable » en décembre et janvier. Il va faire appel. Lors de l’audience, le 15 février, M. Drouet avait assuré n’avoir « aucun rôle d’organisateur ou de leader dans ce mouvement ». « Je suis juste un relais », avait indiqué ce père de famille de 34 ans, qui fut l’un des initiateurs de la première mobilisation des « gilets jaunes » le 17 novembre en créant sur Facebook l’événement Blocage national contre la hausse des carburants.

Comme d’autres figures médiatiques qui incarnent cette fronde aux yeux de l’opinion publique, Eric Drouet réfute tout rôle de leader. Après vingt semaines de mobilisation, les « gilets jaunes », portés par un fort ressentiment à l’égard des représentants politiques comme syndicaux, assurent toujours qu’aucun chef n’a de mandat pour parler en leur nom.

Au lendemain du saccage des Champs-Elysées, samedi 16 mars, Christophe Castaner avait pourtant nommément désigné comme responsables Eric Drouet ainsi qu’une autre figure du mouvement, Maxime Nicolle. Le ministre de l’intérieur les avait accusés « d’encourager et d’alimenter la casse » et d’en être « fiers ». Des propos jugés diffamatoires par Eric Drouet. En janvier, les deux mêmes avaient été qualifiés par l’ancien porte-parole du gouvernement Benjamin Griveaux de « factieux » et de « séditieux » voulant « renverser par la violence le gouvernement, le président de la République ».

« Imaginaire alternatif »

Dimanche, Jean-Luc Mélenchon, qui cherche toujours comment capter la révolte des « gilets jaunes », tressait au contraire des louanges au même Eric Drouet, saluant son rôle « tout à fait extraordinaire » dans ce mouvement de contestation. Le leader de La France insoumise avait déjà consacré en décembre un billet de blog à sa « fascination » pour ce chauffeur routier de Seine-et-Marne.

Le leadership d’Eric Drouet est originel : c’est à lui qu’on attribue l’idée du blocage du 17 novembre qui a signé l’acte I du mouvement. Seule Priscillia Ludosky, microentrepreneuse à l’initiative d’une pétition contre la hausse des taxes sur le carburant signée par plus d’un million de personnes, partage avec lui cette position incontestée. C’est ensemble qu’ils ont d’ailleurs été reçus par le ministre de la transition écologique, François de Rugy, au début de la crise.

Barbe rousse et casquette en arrière, Maxime Nicolle, alias « Fly Rider », s’est fait connaître par ses très longs directs sur Facebook. Quand M. Drouet prend la parole brièvement, dans la cabine de son poids lourd, pour évoquer les modes de mobilisation du week-end et tenter de galvaniser les troupes, lui se lance dans de longs développements souvent alambiqués et conspirationnistes sur les dérives du système mondial.

Pourtant, ni ses propos sur sa rencontre avec un homme possédant des documents capables de déclencher une troisième guerre mondiale « en même pas une heure », ni sa vision complotiste de l’attentat de Strasbourg, le 11 décembre, ni le fait d’avoir relayé cette semaine les rumeurs sur les enlèvements d’enfants, n’ont jusqu’ici décrédibilisé Maxime Nicolle aux yeux de son audience.

« Ça ne m’étonne pas, explique l’historienne Marie Peltier, auteur d’Obsession. Dans les coulisses du récit complotiste (Editions Inculte, 2018). Maxime Nicolle est très représentatif de l’imaginaire alternatif et antisystème. Sa posture, le fait de traquer les incohérences et les mensonges du système, est en fait plus importante que ce qu’il dit. Dans ce moment où les gens ont une soif énorme d’authenticité et de transparence, il paraît authentique, et c’est sa force. Et même quand il reconnaît des erreurs, ça ne fait en réalité que l’accentuer encore. »

Ensemble, Drouet, Ludosky et Nicolle ont créé l’une des pages Facebook les plus populaires chez les « gilets jaunes » : La France en colère. Mais ils ont rapidement divergé dans leur mode d’action. Depuis quatre mois, Mme Ludosky court les tables rondes pour porter une liste de revendications. Elle a été auditionnée par le Conseil économique, social et environnemental, a saisi le Défenseur des droits, et créé des convergences avec les écologistes mobilisés dans les marches pour le climat. Elle ne fait jamais de vidéos en direct, mais diffuse des communiqués écrits.

A l’inverse, MM. Drouet et Nicolle ont multiplié les prises de parole sur Facebook et YouTube. Chaque semaine, ils répondent aux questions des internautes, commentent l’actualité, critiquent les politiques, fustigent les violences policières, poussant toujours plus loin cette logique antisystème qui les rend si populaires.

Les deux hommes ont beau avoir cessé les appels directs à manifester, ils n’en restent pas moins des meneurs de la fronde, ceux qui l’incarnent pour les responsables politiques comme pour l’opinion publique et dont la voix peut peser sur une partie du mouvement.

Affluence record

Ils sont toutefois loin de faire l’unanimité. Dans les cortèges, les « gilets jaunes » sont nombreux à dire qu’ils n’ont que faire des vidéos postées par les deux figures médiatiques. Mais, pour certains, MM. Drouet et Nicolle, tout comme Priscillia Ludosky, Jérôme Rodrigues ou François Boulo, d’autres figures ayant émergé ces derniers mois, sont des « stars » : les « gilets jaunes » veulent des photos avec eux, des dédicaces sur leurs gilets. Réussir à faire venir l’un d’eux dans une manifestation régionale est l’assurance d’obtenir une affluence record – on l’a par exemple vu quand M. Nicolle et Mme Ludosky se sont rendus à Bourges en janvier.

Dans ce mouvement qui reste extrêmement suspicieux quant aux initiatives individuelles, ces figures sont aussi seules capables de « labelliser » une action comme « gilet jaune » compatible. Quand M. Drouet félicite « Jimmy », « gilet jaune » de Toulouse, pour ses raps, c’est une manière de lui donner du galon. Quand ils cherchaient à légitimer leur site, les architectes de la plate-forme Le vrai débat insistaient quant à eux sur le soutien reçu de Mme Ludosky.

A l’inverse, tomber en disgrâce aux yeux de ces figures, c’est risquer d’être malmené par leurs fans. C’est le cas de la « gilet jaune » Sophie Tissier, qui milite pour déclarer les manifestations à Paris. Eric Drouet comme Maxime Nicolle ont dit à plusieurs reprises qu’ils désapprouvaient cette démarche, jugée inefficace et « collabo ». Ils reprochent par ailleurs à Mme Tissier de vouloir prendre la lumière. « Mais alors quoi, ils prétendent ne pas être les chefs mais décident que je suis une “gilet jaune” de seconde classe et qu’eux seuls peuvent aller dans les médias ? », s’indigne la jeune femme. Agressée lors d’une manifestation le 19 janvier, elle a porté plainte contre deux « gilets jaunes » pour violences en réunion.

« J’appelle plus à rien »

Cette aura confère à ces figures un pouvoir et donc, de fait, une responsabilité, qu’ils refusent toutefois d’assumer, répétant que « dans ce mouvement y’a personne à suivre, pas de chef, pas de leader ». Mi-mars, quelques jours avant l’acte XVIII, un internaute a interpellé Maxime Nicolle en direct, dans une vidéo, pour lui demander d’appeler « à la non-violence ». L’intéressé a répondu sèchement : « J’appellerai pas à la non-violence, j’appellerai pas à la violence. J’appelle plus à rien. Samedi ils [le gouvernement] se démerdent et subiront les conséquences de 17 semaines de foutage de gueule. »

Si ni Eric Drouet ni Maxime Nicolle n’ont directement appelé à des violences avant ce fameux acte XVIII, ils n’ont pas non plus usé de leur influence pour en modérer l’impact. M. Nicolle a même relayé un article paru sur le site Lundimatin quelques jours avant le 16 mars.Cette revue en ligne, devenue une référence pour la gauche radicale, est réputée proche du Comité invisible, collectif anonyme auteur de L’Insurrection qui vient, en 2007 (La Fabrique). Intitulé « Ultimatum », l’article appelait notamment à ne plus « respecter les cadres » et disait que « l’impulsion insurrectionnelle vers Paris s’impose ». « Il est criant de vérité (…), ça vous fera réfléchir », commentait Maxime Nicolle, en précisant qu’il ne savait pas qui en était l’auteur.

Au lendemain de l’acte XVIII, MM. Drouet et Nicolle n’ont pas condamné non plus les violences sur les Champs-Elysées. Pas davantage que les « gilets jaunes » croisés ce jour-là par Le Monde sur l’avenue parisienne. « L’acte XVIII s’est bien déroulé au niveau du nombre de participants, pour le reste je laisserai aux autres le soin de commenter ça », s’est contenté de dire Eric Drouet, ajoutant : « On déplore tous ces trucs cassés, mais on déplore aussi de ne pas être écoutés depuis 18 semaines. »

De son côté, Maxime Nicolle s’est dit « fier de voir que les gens ont arrêté d’être des moutons ». « Oui, ça amène des destructions, énormément de choses regrettables parce que la violence est toujours regrettable, mais elles viennent pas de nulle part, cette destruction et cette violence », a-t-il ajouté.

Les limites de l’influence

C’est parce qu’ils ne dérogent jamais à cette ligne consistant à renvoyer au gouvernement ou aux médias la responsabilité des incidents, qu’ils conservent leur légitimité aux yeux de nombreux « gilets jaunes ». A la minute où ils sembleront vouloir infléchir la ligne de ce mouvement hétéroclite, ils commenceront à se discréditer. La « gilet jaune » Ingrid Levavasseur en a fait l’amère expérience : adulée par les manifestants tant qu’elle clouait le bec aux politiques sur les plateaux télé, elle a subi leur foudre à l’instant même où elle a annoncé sa candidature aux élections européennes – depuis avortée.

M. Nicolle s’est rapproché de Juan Branco, avocat de Julian Assange et ancien candidat LFI aux législatives, et suggère régulièrement la lecture de ses derniers livres, très à charge contre Emmanuel Macron. M. Drouet, qui a refusé les appels du pied de différents partis politiques, évoque désormais une stratégie commune de vote aux européennes pour contrer la liste LRM – mais n’a pas directement appelé à voter pour la liste pro-« Frexit » de François Asselineau comme certains l’ont cru. Il continue de répéter les revendications les plus partagées dans le mouvement – plus de pouvoir d’achat, instauration du référendum d’initiative citoyenne – et de relayer les événements à venir.

Ses multiples appels au blocage des raffineries n’ont jamais été suivis d’effet. Le 16 mars au soir, il a annoncé qu’il arrêtait « les marches » car « ça ne marche pas ». Certains ont cru qu’il renonçait. Depuis, il a précisé qu’il continuerait à se mobiliser, mais ne défilerait plus dans les cortèges déclarés en préfecture. Samedi 23 mars, il a ainsi été verbalisé pour « manifestation non déclarée » aux abords du Châtelet, à Paris. Preuve que son influence a aussi ses limites, plusieurs milliers de « gilets jaunes » avaient, contrairement à lui, choisi de suivre le parcours déclaré entre Denfert-Rochereau et Montmartre.

Aline Leclerc

• Le Monde. Publié le 30 mars 2019 à 03h38, mis à jour hier à 06h52 :
https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/03/30/gilets-jaunes-ces-leaders-qui-refusent-de-l-etre_5443432_3224.html


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