Soudan : Trente années de colère sont venues à bout d’Al-Bachir

Jeudi 11 avril, l’armée a arrêté le président soudanais Omar Al-Bachir et l’a démis de ses fonctions. C’est le résultat d’années d’oppression du peuple soudanais, écrit la chroniqueuse du Guardian Nesrine Malik.

Le monde a condamné son régime brutal, mais c’est le peuple soudanais qui a fini par renverser le président.

Quand l’armée soudanaise a annoncé le renversement d’Omar Al-Bachir après près de trente années de règne, une personne non avertie aurait pu croire qu’il n’a fallu que quelques semaines ou quelques mois pour parvenir à ce résultat. Les manifestations les plus récentes ont en effet commencé en décembre dernier, quand la situation économique s’est dégradée, avec en point d’orgue un sit-in de près d’une semaine devant le quartier général de l’armée.

Mais la résistance au régime remonte en fait au jour même où il s’est emparé du pouvoir par un coup d’État, en 1989. Depuis lors, les vagues successives d’opposition ont été systématiquement réprimées dans la violence par lui et sa coterie d’islamistes et de mercenaires.

Une escalade de l’horreur

Ils s’en sont pris d’abord aux fonctionnaires, avant de liquider les syndicats et d’envoyer les dissidents se faire torturer et briser en prison, sans les avoir jugés. Le pogrom des cadres de la classe moyenne qui refusaient de s’aligner a pris de telles proportions au début du régime que, pendant un temps, il n’était pas rare que des familles entières quittent le pays du jour au lendemain. Quand j’allais à l’école, toutes les deux ou trois semaines, un élève de plus manquait à l’appel, parti sans prévenir ni dire au revoir, son bureau vidé.

Puis ils se sont attaqués aux minorités religieuses, persécutant les Chrétiens avec une sévérité telle (les premiers temps, le régime prônait une application jusqu’au-boutiste de la charia) que la communauté copte du pays, pourtant intégrée dans la société soudanaise depuis des siècles, a bien failli disparaître, les églises coptes fermant leurs portes.

Puis ils ont entrepris d’exploiter les conflits ethniques et tribaux pour asseoir leur pouvoir, avec des guerres sanglantes à caractère ethnique au Darfour et dans d’autres régions du pays, valant à Bachir d’être mis en accusation par la Cour pénale internationale pour crimes de guerre et génocide, et faisant du nom “Soudan” un synonyme de nettoyage ethnique.

Un terrain propice aux groupes terroristes

Bachir lui-même a présidé un gouvernement à géométrie variable qui a vu le jour après un coup d’État orchestré par un parti islamique radical sous la houlette de Hassan al-Tourabi (décédé en 2016), Bachir tenant alors le rôle de marionnette de l’armée et de faux nez du régime. Pendant les années Tourabi, l’aventurisme politico-religieux du gouvernement a fait du Soudan le terrain de jeu des groupes terroristes concurrents de la région. Le pays a accueilli Oussama Ben Laden, allant jusqu’à lui vendre, dit-on, la majorité de ses terres arables. Ces années tumultueuses ont valu au Soudan de figurer sur la liste des États commanditaires du terrorisme établie par les États-Unis et d’écoper de sanctions économiques, enfermant le peuple soudanais avec un régime tout-puissant qui connaissait à l’époque une nouvelle métamorphose : les chefs islamistes radicaux étant évincés, Bachir entreprenant de mettre en place un État policier.

À l’époque, le règne de Bachir semblait devoir durer éternellement. L’erreur qui l’a perdu aura été d’opprimer le peuple sans parvenir à stabiliser l’économie. Quand les gens sont descendus dans la rue en décembre dernier, voyant qu’ils ne pouvaient même plus récupérer leurs maigres salaires auprès des banques ou acheter du pain, dans un contexte d’inflation record et de suppression des allocations, il n’y avait plus rien à espérer dans ce pays pour quiconque. Et il n’y aura pas de deuxième acte : aucune mue ne sauvera plus Omar Al-Bachir. Et si les défenseurs internationaux des droits humains dénonçaient le régime depuis des années, c’est finalement le peuple soudanais qui l’a évincé, avec pour seules armes trente années de colère.

Nesrine Malik

L’indépendance et la qualité caractérisent ce titre né en 1821, qui abrite certains des chroniqueurs les plus respectés du pays. The Guardian est le journal de référence de l’intelligentsia, des enseignants et des syndicalistes. Orienté au


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