Martin Sellner, l’autrichien au cœur du réseau identitaire

Complice du terroriste de Christchurch, leader d’un mouvement fantomatique ou influenceur de la coalition gouvernementale ? Quel danger représente le chef du Mouvement identitaire autrichien ?

Lundi 25 mars, en début d’après-midi, les services de renseignement autrichiens (BVT) s’engouffraient dans un banal immeuble du quartier viennois de Währing. Ils étaient munis d’un mandat ordonnant de “fouiller : 1) l’appartement de Martin Sellner et “2) la voiture dont il se sert”.

Quelques heures plus tard, ils avaient saisi plusieurs ordinateurs, téléphones portables, disques durs, appareils photo, dictaphones, dossiers, cartes de crédit et de retrait. Et ils avaient entendu Martin Sellner et sa fiancée. La raison de cette perquisition se trouve dans le paragraphe 278b du Code pénal autrichien : Martin Sellner est soupçonné d’être “membre d’un réseau terroriste mondial d’extrême droite”.

Le Mouvement identitaire autrichien

Le porte-parole du Mouvement identitaire autrichien [Identitäre Bewegung Österreich, IBÖ] serait-il un terroriste  ? Ce youtubeur au sourire moqueur serait-il de mèche avec le terroriste qui a tué 50 personnes à Christchurch  ? Lors d’une conférence de presse improvisée, Sellner balaie tous les reproches qui lui sont faits : un “État profond” cherche à nuire à son mouvement, déclare-t-il.

Éloquent, ironique, il n’a rien d’un casseur. À voir sa prestation, cet étudiant en droit de 30 ans, déjà diplômé en philosophie, pourrait être le porte-parole d’une grande entreprise. L’objectif de son Mouvement identitaire est, lit-on dans les statuts de l’association, la défense de la patrie (Heimat), des traditions et de la culture populaire. La violence n’est pas de son fait, sa plateforme s’adresse à des patriotes pacifiques. Coiffé dans un style années 1930, les lunettes en harmonie avec son visage, Sellner n’a rien d’une brute nazie. Tout cela relève d’une mise en scène de la marque Sellner. Il est bien plus que l’influenceur patriotique qu’il prétend être. Il incarne le racisme 2.0. La figure sympathique d’un groupe que le renseignement intérieur considère comme “l’un des principaux piliers de l’extrême droite moderne”.

Chaque peuple a sa place, et doit y rester. La natalité mondiale met en péril la culture européenne. Les identitaires s’inquiètent du “grand remplacement” causé par les Arabes en France ou les musulmans en Allemagne. Sellner a signé la préface du livre Le Grand Remplacement, du Français Renaud Camus.

Action fort médiatisée

Les services de renseignement ont-ils raison  ? Ou bien le Mouvement identitaire n’a-t-il d’un géant que l’apparence  ? Sommes-nous en présence d’un groupe important, membre d’un réseau mondial d’extrême droite usant de la violence, ou de quelques dizaines de personnes cherchant à droitiser le discours public par l’actionnisme et les réseaux sociaux  ?

En septembre 2017, les identitaires de Sellner ont mené une action fort médiatisée : la commémoration, par quelque 200 activistes, de la défaite des Ottomans aux portes de Vienne en 1683. Les troupes de Sellner brandissaient des flambeaux et des drapeaux portant l’inscription “Libération de Vienne”. Les photographes l’ont immortalisé dans sa pose favorite : en défenseur de l’Occident contre l’islam, face aux antifascistes et aux forces de l’ordre. Les contre-manifestants ont eu tôt fait de prendre le dessus.

Des liens avec Brenton Tarrant

Mais dans la nuit du 30 décembre 2017, au pied de son immeuble, sa voiture est détruite par les flammes. La police parle d’incendie criminel. Sellner, lui, parle d’un attentat d’extrême gauche. Le lendemain, il lance un appel à dons dans une vidéo qu’il tourne en anglais. Ses fans de plusieurs pays répondent présents et envoient de l’argent sur son compte. L’un d’eux utilise l’adresse électronique btarrant333 hotmail.com. Le 5 janvier 2018, de l’autre bout du monde, il transfère 1 500 euros à Martin Sellner. Une somme inhabituellement élevée. L’heureux bénéficiaire le remercie par courriel  ; en retour, le donateur, un Australien du nom de Brenton Tarrant, le félicite pour son travail. Dans un deuxième message, Sellner évoque ses vidéos en anglais. Tarrant est peut-être entré à ce moment-là dans l’une de ses listes de diffusion.

Ainsi aurait pris fin la correspondance entre le leader du Mouvement identitaire autrichien et le terroriste australien Brenton Tarrant. Un an et dix semaines plus tard, ce dernier prend d’assaut deux mosquées de Christchurch, en Nouvelle-Zélande, et tue 50 personnes. Son manifeste, il l’intitule The Great Replacement – “Le Grand Remplacement”.

Après les attentats, Sellner a, dit-il, envoyé un message à ses camarades identitaires. “Quelqu’un parmi vous a-t-il eu des contacts avec un Australien  ?” Tous répondent par la négative. Six jours après les attentats, ils perturbent la “manifestation du jeudi” [manifestation hebdomadaire hostile au gouvernement de droite et d’extrême droite du chancelier Sebastian Kurz] sous la bannière “Stop au grand remplacement”.

Maquiller l’idéologie d’extrême droite

Le fait d’être soupçonné de terrorisme constitue un grand revers pour Sellner. Car depuis des années, il modernise et maquille l’idéologie d’extrême droite. La race est devenue l’identité  ; la supériorité biologique est devenue culturelle. Il affectionne le groupe de pop autrichienne Wanda plutôt que la musique militaire  ; le mot “patriotisme” remplace le mot “fascisme” ; le fossé ne sépare plus les nations, mais l’Europe et l’Afrique, le christianisme et l’islam. L’ethnopluralisme est au cœur de son projet et, pour islamophobe qu’il soit, il ne mise pas sur la violence.

Martin Sellner a grandi dans une famille de médecins, d’abord à Vienne, puis à Baden [banlieue résidentielle], où son père tient un cabinet d’homéopathie. L’adolescent croit à la supériorité de la race blanche et idéalise le national-socialisme. Étudiant, il intègre la corporation Olympia [extrême droite] et se rapproche du négationniste Gottfried Küssel. Mais il finit par s’en éloigner. Avant tout parce que, ailleurs, des jeunes activistes d’extrême droite émergent. En France, à l’automne 2012, ils sont 70 à monter sur le toit d’une mosquée à Poitiers, armés en tout et pour tout d’une banderole et d’un appareil photo. L’événement marque la naissance du mouvement identitaire. La vidéo de l’action devient virale.

Rassemblement des identitaires

À partir de ce moment-là, les identitaires pratiquent cette forme efficace de perturbation de l’ordre public, d’abord en France, puis en Autriche et bientôt en Allemagne. L’art de l’actionnisme, Sellner l’a enseigné un mois durant à Schnellroda, en Saxe. C’était en 2013, auprès de Götz Kubitschek, le cerveau de la “Nouvelle Droite” allemande. Kubitschek est à l’origine de l’idée d’actions de guérilla  ; avec sa maison d’édition Antaios, il forge les fondements idéologiques du mouvement. C’est lui qui a conçu la campagne de dons “Un pour cent pour la patrie”. Il confie à Sellner la mission de rassembler derrière lui le milieu identitaire, qui est à l’époque éclaté. Le jeune Sellner, alors âgé de 23 ans, accepte.

C’est ainsi que les identitaires prospèrent au sein de la Nouvelle Droite, qui réunit des groupes radicaux d’Europe et des États-Unis. Des ultraconservateurs chrétiens y côtoient des antisémites, des islamophobes des extrémistes de droite, lesquels, avec des partis comme le FPÖ [Parti de la liberté d’Autriche, partenaire de la coalition gouvernementale] et l’AfD [Alternative pour l’Allemagne, 90 députés au Bundestag], créent des liens avec les parlementaires. On ne parle plus ni Führer ni Aryens. L’Allemagne et l’Autriche doivent se débarrasser de leur “culture de la culpabilité”. À chaque groupe de banaliser à sa guise l’idéologie.

Tête d’affiche

La caméra est un outil important des identitaires. Bien filmée, une action menée par une poignée de militants peut toucher des centaines de milliers de personnes. Qu’ils prennent d’assaut une église, un lieu de pèlerinage, une frontière [où arrivent les migrants], une scène de théâtre ou le siège d’un parti, pour eux, l’important, au-delà de l’action elle-même, c’est aussi son exploitation sur les réseaux.

Sellner compte plus de 30 000 abonnés sur Twitter. Les vidéos de sa chaîne Youtube affichent toujours environ 50 000 vues. C’est le “poster boy” du mouvement, écrit Paul Middelhoff dans son livre sur les réseaux de la Nouvelle Droite [Das Netzwerk der Neuen Rechten, coécrit avec Christian Fuchs, 2019, non traduit en français]. Sans Sellner, estime l’auteur, les identitaires n’existeraient pas en Allemagne.

Mais cet homme est-il vraiment si influent  ? si dangereux  ? Ces questions, la justice autrichienne se les pose depuis des années. Pour l’heure, elle n’a pas trouvé grand-chose contre le Mouvement identitaire. Incitation à la haine  ? Organisation criminelle  ? Les identitaires restent dans les limites de la liberté d’expression, disent les juges. Participation à une organisation terroriste  ? La procédure d’enquête est lancée.

Influence sur le Parlement

Et, avec elle, un débat politique en Autriche : le don de 1 500 euros à Sellner n’est pas le seul lien du terroriste australien avec ce petit pays européen situé à quelque 18 000 kilomètres de chez lui. Entre le 27 novembre et le 4 décembre 2018, Tarrant s’est rendu en Autriche. Mais il n’a pas pris contact avec lui ou d’autres identitaires, affirme Sellner.

Sellner, il est vrai, n’est pas un terroriste politique. La peur de voir triompher l’extrême droite donne peut-être trop d’importance à ses troupes. Le noyau dur ne dépasse pas 20 personnes, ils ont toujours condamné les attentats terroristes.

Plus que sur les attentats de Christchurch, c’est sans doute sur le Parlement autrichien que les identitaires ont de l’influence : le FPÖ [Parti de la liberté], qui en a été la force protectrice, est au gouvernement depuis quinze mois. Soucieux de voir la droite bien organisée et redoutant d’être débordé sur sa droite, le FPÖ a soigné ses rapports avec les identitaires.

Le FPÖ prend ses distances

L’actuel vice-chancelier, Heinz-Christian Strache (FPÖ), a rencontré les identitaires en 2015 dans un pub de Spielfeld  ; il a ensuite fait sur Facebook l’éloge de ces “jeunes activistes d’une société civile qui n’est pas de gauche”. En 2016, le ministre de l’Intérieur, Herbert Kickl (FPÖ), s’est exprimé devant les identitaires réunis au congrès d’extrême droite des “Défenseurs de l’Europe”. Et ses manœuvres à la frontière austro-slovène relevaient de l’opération “Pro Border”, comme l’un de leurs slogans. Le vocabulaire commun est frappant : le “remplacement de la population” est une vieille hantise du FPÖ.

Echaudé, le FPÖ commence à se démarquer des activistes identitaires. Le vice-chancelier Strache prend ses distances et le ministre de l’Intérieur Herbert Kickl envisage même de dissoudre les trois associations identitaires. Pour Sellner, c’est une grosse déception. Pour le FPÖ, une manière de tourner le dos à un protégé.

Mais tout cela ne change pas grand-chose à leur convergence idéologique. Götz Kubitschek a dit un jour de la Nouvelle Droite qu’elle était comme une régate en haute mer. Ainsi en va-t-il des identitaires et du FPÖ : ils ne sont pas dans le même bateau, mais ils tiennent le même cap.

Eva Konzett Lukas Matzinger Matthias Dusini
Lire l’article original


Eva Konzett
Lukas Matzinger
Matthias Dusini

Abonnez-vous à la Lettre de nouveautés du site ESSF et recevez chaque lundi par courriel la liste des articles parus, en français ou en anglais, dans la semaine écoulée.