La répression des manifestations : « Des scènes de violence qui, mises bout à bout, poussent à s’interroger sur l’existence d’un système facilitant ce type de débordements » « Je ne l’excuse pas, mais je comprends le craquage » : les policiers face à leur propre violence

L’exécutif nie l’existence même de brutalités policières lors des manifestations des « gilets jaunes » et leur demande désormais d’aller davantage au « contact », au risque de dégrader encore la situation.

Au moment où Roxane (le prénom a été changé) arme son lanceur de balles de défense (LBD), il est déjà tard en ce énième samedi de manifestation. Cette policière mobilisée depuis le début du mouvement des « gilets jaunes » n’en est pas à sa première munition de la journée. « J’avais déjà tiré plusieurs fois, des tirs justifiés, sur des personnes en train de commettre des infractions », raconte-t-elle à l’un de ses amis. La suite, elle ne sait pas très bien comment l’expliquer. « J’ai mis la cartouche, j’ai vu un manifestant, j’ai visé la tête et j’ai tiré, sans raison. » La cible, touchée sans gravité, prend la fuite. La policière, elle, reste avec ses questions : « Je ne sais pas du tout pourquoi j’ai fait ça. »

La scène ne fera pas le tour des réseaux sociaux. Et pour cause, elle n’a pas été filmée, la victime n’a pas été éborgnée, et la fonctionnaire n’a connaissance d’aucune plainte, à ce jour du moins. Mais ce témoignage rapporté au Monde, d’une sincérité brute, jette une lumière crue sur la polémique qui fait rage depuis plusieurs mois sur la gestion par les forces de l’ordre des manifestations des « gilets jaunes » et sa part ombrageuse mais indissociable, les violences policières.

« Il n’y a aucune présomption d’innocence pour nous »

La parole des agents est en effet rare, étouffée au milieu d’un débat qui a pris une ampleur nationale. D’un côté, les réseaux sociaux sur lesquels ont été lancées les premières alertes agissent comme une caisse de résonance. Les séquences de policiers en train de molester des manifestants sont diffusées en boucle. Tout y est disséqué, commenté, relayé. « On est jugé et condamné dans la même seconde, il n’y a aucune présomption d’innocence pour nous », regrette un policier.

De l’autre, le pouvoir nie contre toute évidence l’existence même des violences policières. A plusieurs reprises, le président de la République Emmanuel Macron et son ministre de l’intérieur, Christophe Castaner, ont appelé à ne pas utiliser ce vocable. Une communication appréciée en interne, surtout par les syndicats, mais qui a aussi pour conséquence de laisser le policier qui a « dérapé » – l’euphémisme officiel – seul face à ses responsabilités.

Les fonctionnaires mis en cause par des plaintes s’expliquent-ils eux-mêmes leur geste ? Difficile à dire : la plupart d’entre eux n’ont pas encore été entendus par l’Inspection générale de la police nationale, la « police des polices », même pour des dossiers remontant aux premiers actes des « gilets jaunes », en novembre ou en décembre 2018. Sur les 240 enquêtes, une soixantaine ont été clôturées et retournées aux différents parquets (dont une quarantaine sur les 161 ouvertes à Paris). Aucune poursuite n’a encore été engagée.

Pour leurs collègues, il est impossible de comprendre ces scènes qui font le tour d’Internet sans prendre en compte le contexte, celui d’une ultraviolence à laquelle font face les troupes depuis le début du mouvement des « gilets jaunes ».

« Chaque tir coûte cher à l’Etat »

Comme pour ce policier filmé dans un contexte tendu, le 1er-Mai à Paris, en train de gifler un homme qui l’invective, sous la grille d’un magasin. L’un de ses camarades se veut compréhensif : « Ça ne se fait pas, on n’apprend pas ça, ce n’est pas pro, mais franchement, c’est un craquage. C’est l’insulte de trop après vingt-cinq week-ends de manifestations. Je ne l’excuse pas, mais je le comprends. » Ou pour celui immortalisé en train de lancer un pavé dans la foule. « Des pavés, il en a probablement reçu des centaines depuis le début du mouvement, c’est un être humain, pas une machine », justifie un autre policier.

Certaines séquences laissent tout de même les policiers pantois. Ce sont souvent les mêmes qui reviennent dans la bouche des uns et des autres pour illustrer les cas de dérapages indéfendables. La scène du tabassage de manifestants dans un Burger King à Paris, en décembre 2018, trouve peu de défenseurs. Comme celle du tir de LBD à hauteur de tête en direction d’un manifestant à Bordeaux, en janvier, juste après un lancer répréhensible de grenade de désencerclement dans les airs. Idem pour la jeune fille qui s’est fait fracasser le crâne à Marseille par plusieurs policiers.

Trois scènes de violence parmi des dizaines d’autres qui, mises bout à bout, poussent à s’interroger sur l’existence d’un système facilitant ce type de débordements. Pour certains observateurs, le problème n’est d’ailleurs pas celui de la faillite individuelle mais de la faiblesse des structures et de la hiérarchie. « Il y a un gros problème avec l’entraînement, notamment au LBD, car chaque tir coûte cher à l’Etat, juge Laurent-Franck Liénard, avocat spécialisé dans la défense des policiers et des gendarmes. On a aussi mis des effectifs de BAC en première ligne, alors qu’ils n’ont pas le cadre rigide des troupes de maintien de l’ordre. Vu le déficit de formation et d’encadrement, ils s’en sont plutôt bien sortis. »

« Pas un blanc-seing »

La nouvelle doctrine mise en place par Christophe Castaner après le saccage des Champs-Elysées, le 16 mars, qui se traduit par une volonté d’aller davantage au contact, va-t-elle conduire à une dégradation de la situation ? Les nombreux journalistes du Monde présents au défilé du 1er-Mai à Paris ont tous constaté des conditions de manifestation très tendues, au milieu des gaz lacrymogènes. Plusieurs ont été touchés par divers projectiles des forces de l’ordre et l’un d’entre eux a été braqué au visage par un LBD à moins d’un mètre. Les policiers, eux, apprécient la plus grande autonomie laissée à la hiérarchie présente sur le terrain. « Ça marche très bien, ça nous donne plus de mobilité, d’initiative, de rapidité. Ça n’est pas pour autant un blanc-seing : si vous merdez, vous assumez ! », explique un gradé.

Après le 1er-Mai, les forces de l’ordre considéraient d’ailleurs avoir réussi leur opération, notamment en dispersant les black blocs, quand bien même plusieurs cas de violences policières ont été documentés. « C’est une guerre de l’image », explique un fonctionnaire, qui regrette que les scènes de violence à l’endroit des policiers et des gendarmes ne connaissent pas le même écho.

Si les policiers ont bien conscience d’être désormais au centre de toutes les attentions, ils sont nombreux à regretter la politisation de la question du maintien de l’ordre, qui est avant tout, pour eux, un sujet technique, qui ne doit pas varier au gré des polémiques. « Il y a un discours qui tente de faire entendre que tout usage de la force est forcément une violence, donc illégitime, abonde l’avocat Laurent-Franck Liénard. C’est très dangereux. La réalité, c’est que, confrontés à une violence délirante, les forces de l’ordre ont été très réticentes à user de la force, elles ont été très majoritairement exemplaires, souvent en retrait par rapport à ce qu’elles auraient pu faire, voire dû faire. »

La scène des trois gendarmes, pistolet au poing face à une voiture à Nantes, samedi 11 mai, est loin d’être une exception. D’après l’avocat, depuis novembre, au moins une dizaine de policiers et gendarmes ont pris son attache après avoir dégainé leur arme au cours d’une manifestation. Ils souhaitaient tous savoir s’ils avaient le droit de tirer.

Nicolas Chapuis

• « Je ne l’excuse pas, mais je comprends le craquage » : les policiers face à leur propre violence, Le Monde. Publié le 13 mai 2019 à 06h43, mis à jour hier à 14h29 :
https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/05/13/violences-policieres-la-nouvelle-strategie-de-maintien-de-l-ordre-inquiete_5461303_3224.html


« Gilets jaunes » : « Le fossé, déjà profond, entre les Français et leur police ne cesse de se creuser »

Samedi après samedi, le bilan des violences policières lors des manifestations s’est alourdi. L’Etat a certes la responsabilité du maintien de l’ordre, mais pas à n’importe quel prix, estime le directeur adjoint de la rédaction du « Monde », Franck Johannès.

Analyse. Robert Badinter avait eu, dès 1981, ce commentaire désabusé : « La France n’est pas la patrie des droits de l’homme, elle est la patrie de la déclaration des droits de l’homme. » Ce n’est même plus tout à fait certain, et le texte de 1789, que Pierre Joxe, ministre de l’intérieur, avait fait afficher en 1986 dans tous les commissariats, prend la poussière. Peut-on encore soutenir que « tout homme étant présumé innocent jusqu’à ce qu’il ait été déclaré coupable, s’il est jugé indispensable de l’arrêter, toute rigueur qui ne serait pas nécessaire pour s’assurer de sa personne doit être sévèrement réprimée par la loi » ?

Une étape a incontestablement été franchie depuis six mois avec les manifestations des « gilets jaunes » et leurs cortèges de blessés, samedi après samedi. Le maintien de l’ordre est un métier difficile, et la sauvegarde de l’ordre public est certes, depuis 1982, « un objectif de valeur constitutionnelle » : l’Etat en a la responsabilité – mais pas à n’importe quel prix.

Le journaliste indépendant David Dufresne a minutieusement recensé depuis septembre 2018 les violences policières : ses 784 signalements, à la date du 9 mai, agacent vivement le ministère de l’intérieur, mais n’ont pas été sérieusement contestés. Ces débordements ont fait un mort – une octogénaire de Marseille touchée le 1er décembre 2018 à sa fenêtre par un éclat de grenade –, 283 blessés à la tête, 24 personnes éborgnées, 5 dont la main a été arrachée. La Place Beauvau fait, elle, état de 1 630 blessés parmi les forces de l’ordre, mais sans détailler la gravité des blessures.

Rester maître du terrain

Le bilan de ces manifestations est incroyablement lourd, même si la violence des émeutiers a atteint un niveau inégalé. Mais, justement, on attend des forces de l’ordre, de par leur formation et leur encadrement, un sang-froid et un recul que n’ont pas des manifestants surexcités. L’image de ce CRS, qui a lancé un pavé le 1er mai sur des « gilets jaunes », est symptomatique d’un mimétisme inquiétant : il ne s’agit plus de maintenir l’ordre républicain, mais d’une bataille rangée pour rester maître du terrain.

Les exemples, et les vidéos, sont légion : une « gilet jaune », qui s’éloigne tranquillement, frappée par-derrière par un coup de matraque le 20 avril ; les claques, assénées posément, sur un manifestant refoulé le 1er mai dans une cave à cigares parisienne ; le commissaire de Toulon qui boxe le 5 janvier un jeune Noir comme à l’entraînement ; le crâne recousu de la jeune femme de 19 ans frappée à terre à Marseille le 8 décembre…

La série des violences est trop longue pour que les manifestants n’aient pas compris que la police avait les coudées franches

Les dérapages individuels sont compréhensibles, sinon admissibles, et on peut entendre le fait que, mois après mois, les policiers s’épuisent, mais la série des violences est trop longue pour que les manifestants n’aient pas compris que la police avait en réalité les coudées franches. Des policiers dissimulent leur matricule, les brigades de répression de l’action violente camouflent les plaques d’immatriculation de leur moto et sont parfois eux-mêmes masqués…

C’est parfaitement illégal – et ignoré de la hiérarchie. Le code de déontologie de la police, dont la dernière mouture est entrée en vigueur le 1er janvier 2014, semble ici dérisoire. Le policier « s’abstient de tout acte, propos ou comportement de nature à nuire à la considération portée à la police nationale », assure le texte, sa relation avec la population « est empreinte de courtoisie », et « toute personne appréhendée (…) est préservée de toute forme de violence et de tout traitement inhumain ou dégradant ».

Que penser alors de ces manifestants allongés à terre après la fausse attaque de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière et embarqués à coups de matraque ? Et des 151 lycéens de Mantes-la-Jolie, agenouillés, les mains sur la tête, le 6 décembre, avec une évidente volonté d’humiliation ? Les dizaines de milliers de « gilets jaunes » qui ont eu affaire aux forces de l’ordre depuis six mois ne l’oublieront pas, et le fossé, déjà profond, entre les Français et leur police ne cesse de se creuser.

Le silence du gouvernement

Mais, et c’est le principe premier du code de déontologie, « l’autorité hiérarchique assume la responsabilité des ordres donnés ». En cela, la responsabilité de Christophe Castaner pèse lourd. « Je ne connais aucun policier, aucun gendarme, qui ait attaqué des “gilets jaunes” », a assuré le ministre de l’intérieur, le 15 janvier. L’inspection générale de la police nationale a certes été saisie de 220 plaintes et le ministre assure que, « s’il y a des décisions judiciaires, il y aura des sanctions administratives ». Il n’y en a pas pour l’heure.

Le silence du gouvernement sur ces violences est d’ailleurs à peu près total. La ministre de la justice, Nicole Belloubet, théoriquement aussi chargée de faire respecter les libertés fondamentales, se tait. Le premier ministre, Edouard Philippe, a, lui, répondu avec agacement aux Nations unies « qu’on n’a pas attendu le haut-commissaire pour faire toute la lumière sur l’ensemble des faits ». Quant à Emmanuel Macron, il a assuré brièvement, le 7 mars, que les blessures des « gilets jaunes » n’étaient pas des « violences policières » : « Ne parlez pas de “répression” ou de “violences policières”, ces mots sont inacceptables dans un Etat de droit. »

« Toutes les fois qu’une violence illégitime est commise contre un manifestant, ce sont des dizaines de ses camarades qui souhaitent le venger », le préfet de police Maurice Grimaud, en 1968

Ils le sont, en effet. A une époque autrement troublée, le préfet de police Maurice Grimaud avait, le 29 mai 1968, abordé franchement le sujet : « Celui des excès dans l’emploi de la force. » « Si nous ne nous expliquons pas très clairement et très franchement sur ce point, nous gagnerons peut-être la bataille dans la rue, mais nous perdrons quelque chose de beaucoup plus précieux et à quoi vous tenez comme moi : c’est notre réputation. (…) Frapper un manifestant tombé à terre, c’est se frapper soi-même. (…) Dites-vous bien et répétez-le autour de vous : toutes les fois qu’une violence illégitime est commise contre un manifestant, ce sont des dizaines de ses camarades qui souhaitent le venger. Cette escalade n’a pas de limites. »

Franck Johannès

• Le Monde. Publié le 13 mai 2019 à 06h38, mis à jour à 10h45 :
https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/05/13/frapper-un-manifestant-a-terre-c-est-se-frapper-soi-meme_5461292_3232.html


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