Elections européennes : en Seine-Saint-Denis, le RN espère capitaliser sur l’effondrement de LFI

En Seine-Saint-Denis, département ancré à gauche, le RN a réalisé une percée aux européennes en arrivant en tête dans 17 communes sur 40.

« A l’annonce des résultats, j’étais véritablement sans voix. » Les mots de Jacques (tous les témoins ont souhaité conserver l’anonymat), habitant d’Aubervilliers sont forts mais significatifs du choc qu’ont représentées les dernières européennes dans de nombreuses villes de la Seine-Saint-Denis. Dans ce territoire, traditionnellement ancré à gauche, le Rassemblement national est arrivé en deuxième position derrière La République en marche sur l’ensemble du département. Dans 17 communes sur 40, il est même ressorti vainqueur du scrutin.

Des scores « inquiétants » pour bon nombre de Séquano-Dionysiens. Pourtant ce n’est pas la première fois que le RN réalise une poussée de ce genre dans le département. En 2014, lors des dernières européennes, le parti d’extrême droite avait également fait un score important avec 20,7 % des voix. « C’est différent je trouve. En 2014 on n’imaginait pas le RN aux portes du pouvoir. Aujourd’hui il s’en rapproche dangereusement… », analyse Mehdi, qui a requis l’anonymat. Cet étudiant en histoire de 26 ans fait pourtant partie des nombreux inscrits qui ne se sont pas rendus aux urnes.

Avec un taux d’abstention atteignant les 60,6 %, la Seine-Saint-Denis est l’un des départements dans lequel on a le moins voté. Sur le marché d’Aubervilliers, beaucoup, comme Mehdi, avouent s’être abstenus. « Vu ce que cela a donné, j’aurais dû voter », souffle Martine. Si cette sympathisante « insoumise » de 62 ans n’a pas souhaité glisser le bulletin de sa formation politique dans l’urne c’est qu’elle ne la comprend pas bien sa stratégie depuis la présidentielle. « On dirait que Mélenchon n’a pas digéré sa défaite. Il est toujours en train de râler », estime-t-elle. « Les images de la perquisition, c’était quand même impressionnant », complète sa fille Julie qui l’accompagne.

« Un vote qui m’a fait peur »

A l’est du département, à Sevran, le quartier de Rougemont est en fête. Le long de la rue Pierre-Brossolette, habitants de tous âges déambulent, sur un fond de musique orientale, entre les différents stands de jeux ou de nourritures. Pourtant, malgré la bonne ambiance, Stéphane Blanchet, le maire divers gauche de la ville, est inquiet. Le 26 mai, la liste menée par Jordan Bardella est arrivée en tête, ici, avec 20,7 % des suffrages. « C’est un vote qui m’a déçu et qui me fait peur », admet l’édile. Moussa, un de ses administrés est du même avis « Comment peut-on voter pour eux quand on habite ici ? », s’interroge-t-il.

Comme dans de nombreuses villes de la Seine-Saint-Denis, Sevran a vu le Rassemblement national rester stable alors que les autres partis se sont écroulés. Parmi ces chutes spectaculaires, la plus vertigineuse est sans doute celle de La France insoumise. Alors qu’en 2017, pour le premier tour de l’élection présidentielle, Jean-Luc Mélenchon récoltait 36,5 % des voix, la liste menée par la jeune Manon Aubry n’a pu faire mieux que 11,8 %. Pour Pierre Laporte, coanimateur de la locale LFI de Tremblay-en-France, cette baisse des votes « insoumis » en Seine-Saint-Denis était « évidente ». « Les européennes n’entraînent jamais un engouement spectaculaire. Pour les gens, Bruxelles, c’est loin et ils ne savent pas à quoi cela sert », explique-t-il.

Selon Clémentine Autain, députée LFI de la 11e circonscription de la Seine-Saint-Denis, la chute de son électorat ne peut s’expliquer que par un désintérêt pour le scrutin européen. « J’ai senti progressivement sur le terrain qu’il y avait quelque chose qui ne prenait pas », avoue-t-elle. Depuis plusieurs semaines, l’élue remet en cause de ligne politique de son parti qu’elle juge trop centrée sur l’utilisation de la polémique et du clivage. « Si on avait eu une proposition politique qui avait enthousiasmé et mobilisé, il n’y aurait pas ce paysage électoral en Seine-Saint-Denis », décrypte l’élue, convaincue que son département n’a pas véritablement penché vers l’extrême droite.

Petit nuage

Face à ce manque de dynamique de LFI, le Rassemblement national a engrangé. « Nous étions très satisfaits à l’annonce des résultats car nous avons été les seuls à stabiliser notre nombre d’électeurs par rapport à 2014 », développe Sébastien Jolivet, délégué départemental du RN en Seine-Saint-Denis qui n’a pas peur de parler de « victoire » malgré une deuxième position derrière LRM.

Enthousiaste, le parti veut confirmer sa percée aux municipales de mars 2020 et ce, malgré un manque d’encadrement que reconnaît l’ancien candidat aux législatives. « On espère profiter de ces excellents résultats pour trouver des personnes implantées dans leurs circonscriptions, dans leurs villes pour nous rejoindre et améliorer notre implantation partout », explique-t-il. En effet, si, pour l’heure aucune stratégie n’a été réellement mise en place, dans le département, le parti d’extrême droite veut tenter d’investir des listes sur tout le territoire séquano-dionysien et vise principalement les villes de Drancy, Vaujours, Livry-Gargan et Coubron.

Sacha Nelken