Portrait : Qui est Carola Rackete, la capitaine du bateau humanitaire « Sea-Watch 3 » ?

Elle a été arrêtée pour avoir forcé le blocus imposé par le ministre d’extrême droite Matteo Salvini aux navires humanitaires secourant des migrants en Méditerranée.

Carola Rackete, capitaine du Sea-Watch 3, doit être présentée mardi 2 juillet devant les magistrats d’Agrigente (Sicile), pour la confirmation de sa mise aux arrêts domiciliaires (un contrôle judiciaire sous forme d’assignation à résidence), après avoir forcé le barrage du navire des douanes italiennes qui occupait le quai pour l’empêcher d’accoster dans la nuit de vendredi à samedi, après dix-sept jours d’errance en mer, au large de l’île de Lampedusa.

Le procureur d’Agrigente a qualifié son geste de « violence inadmissible », et placé la capitaine du navire humanitaire aux arrêts domiciliaires, avant le lancement d’une procédure de flagrant délit. Un qualificatif qui paraît assez exagéré au vu des images, mais cela n’a pas empêché le ministre italien de l’intérieur, Matteo Salvini, d’aller encore plus loin dans l’hyperbole, assurant que Carola Rackete a « risqué de tuer » dans sa manœuvre les forces de l’ordre, assimilant son geste à « un acte criminel, un acte de guerre ».

Dans un entretien publié dimanche par le Corriere della Sera, l’Allemande de 31 ans a affirmé avoir tout de suite présenté ses excuses pour avoir fait « une erreur » dans la manœuvre d’entrée dans le port, affirmant avoir agi ainsi en raison de la dégradation des conditions pour les 40 migrants à bord du navire, et plaidant l’erreur d’appréciation.

Sur le quai, la capitaine du Sea-Watch 3 avait été accueillie par une vingtaine de policiers qui l’ont aussitôt interpellée, et embarquée à bord d’une voiture. Elle a été saluée par des applaudissements nourris, mais aussi les insultes d’une poignée de militants d’extrême droite, conduits par l’ancienne sénatrice (Ligue du Nord) Angela Maraventano, qui hurlaient « les menottes ! », la traitaient de « cocue », de « criminelle » ou lui promettaient qu’elle serait « violée par ces Noirs ».

Depuis son arrestation, les manifestations de solidarité se sont multipliées en Italie et dans toute l’Europe. Dimanche, l’ONG Sea-Watch annonçait déjà avoir recueilli plus de 1 million d’euros, et les dons continuent à affluer.

Carola Rackete participe à des opérations de sauvetage en Méditerranée centrale depuis mai 2016. Elle a suivi la façon dont les ONG sont passées du statut de partenaires – des navires militaires européens – à celui d’indésirables, à mesure que la responsabilité des secours en mer était transférée aux garde-côtes libyens, à grand renfort de financements de l’Union européenne (UE).

La jeune Allemande s’est principalement engagée auprès de Sea-Watch mais elle a aussi œuvré pour l’ONG française Pilotes volontaires, dont le petit aéronef, le Colibri, réalise des opérations de recherche de canots de migrants en détresse au large de la Libye.

« Nos relations sont restées très professionnelles et j’ai pu voir que c’est quelqu’un de très compétent et de posé », se souvient Benoit Micolon, pilote français qui a fait plusieurs missions d’observation avec Carola Rackete. A l’automne 2018, Le Monde avait d’ailleurs suivi l’une d’elles.

Courageuse pour les uns, délinquante pour les autres

La jeune femme expliquait à l’époque qu’en tant qu’Allemande, elle avait un « rapport particulier à la frontière », des propos tenus quelques jours avant l’anniversaire de la chute du mur de Berlin. « Beaucoup d’Allemands ont disparu en essayant de traverser le mur », rappelait-elle.

Carola Rackete faisait aussi part de son envie de se réorienter vers des projets liés à la protection de l’environnement, ce qui correspond davantage à son parcours. Avant de remonter à bord du Sea-Watch 3, en juin, elle avait d’ailleurs été volontaire pour l’association française Ligue pour la protection des oiseaux (LPO) et avait entamé une recherche sur la préservation de la nature dans des régions « post-soviétiques et polaires ».

Après avoir grandi à Hambühren (Basse-Saxe), la jeune femme a suivi un bachelor de sciences nautiques à l’université de Jade entre 2007 et 2011, à l’issue duquel elle a rejoint pendant plus de deux ans, comme officier de navigation, l’Institut allemand Alfred-Wegener pour la recherche polaire et marine.

Outre quelques missions pour une société de croisières de luxe, elle s’est rendue en Arctique avec un navire océanographique de l’ONG Greenpeace et a réalisé un service volontaire européen dans le parc naturel des volcans du Kamtchatka en Russie.

En 2015, elle reprend des études en Angleterre, à l’université Edge Hill, où elle obtient un master en management environnemental et rédige une thèse sur les albatros et les otaries en Géorgie du Sud. Après avoir travaillé pour l’opérateur national britannique en Antarctique (British Antarctic Survey), et quelques mois comme guide dans le Haut-Arctique pour un voyagiste spécialisé dans les expéditions polaires, elle a rejoint la Méditerranée en 2016, devenue la voie migratoire la plus dangereuse du monde.

Désormais, à la faveur d’un duel mis en scène par le ministre d’extrême droite Matteo Salvini, qui l’a désignée comme une femme se sentant coupable d’être « riche, blanche, allemande » et qui ferait mieux « d’aider chez elle les personnes âgées et les handicapés », la jeune capitaine aux longues dreadlocks est en passe de devenir un symbole. De courage pour les uns, de délinquance pour les autres. En tout cas du drame qui se joue toujours en Méditerranée centrale, où plus de 15 000 personnes ont péri depuis 2014.

Jérôme Gautheret (Rome, correspondant) et Julia Pascual