À Hong Kong, une résistance extrême et désespérée

, par CHI Leung Kai

L’intrusion de jeunes manifestants dans le Parlement hongkongais le 1er juillet témoigne du désespoir de la jeunesse, qui rejette des institutions impuissantes et muettes face à Pékin, analyse un enseignant.

Lundi 1er juillet, un groupe de jeunes a envahi le bâtiment du Parlement hongkongais, défonçant les parois vitrées à coups de barres de fer et de barrières métalliques, et saccageant les clôtures alentour. Ils ont fini par entrer dans la salle du Conseil législatif (LegCo), où ils ont laissé des graffitis un peu partout avant de se retirer peu avant minuit [après des charges de la police et des tirs de gaz lacrymogènes autour de l’édifice]. Les images de ces événements traduisent une extrême violence.

Deux genres de réactions ont émergé sur Internet : ce n’était pas très malin, estiment certains, car si ces jeunes voulaient envahir le Parlement, il ne fallait pas le faire dans ces conditions, en se comportant comme les casseurs fustigés par les autorités et en entachant l’image jusque-là positive du soulèvement. D’autres pensent qu’il s’agissait d’infiltrés, de membres d’une mafia téléguidée par le clan constructif (pro-Pékin) pour nuire au mouvement.

Et puis une troisième interprétation a émergé. De peur que les assaillants ne soient blessés ou inculpés, des députés du clan démocrate se sont précipités pour s’interposer entre eux et la police, et les empêcher de poursuivre leur prise d’assaut du Parlement. Écartés par des manifestants, ils sont quand même revenus à la charge avant d’être à nouveau repoussés.

“On est prêts à se faire arrêter”

Ces allers et retours ont donné lieu à l’échange suivant entre la députée Claudia Mo et un assaillant :

“Vous allez être considérés comme des émeutiers si vous entrez par la force, et vous risquez dix ans de prison ! Et à l’intérieur, des fusils vous attendent !”

– On s’est préparés psychologiquement à être arrêtés. Vous pouvez nous livrer !

Alors que d’autres députés s’interposaient avec de simples chariots pour empêcher les jeunes de continuer leur assaut, certains leur ont lancé : “Laissez-nous entrer de force ! On est prêts à se faire arrêter ! Qu’y a-t-il à attendre ? Quelle autre solution ?”

“Esprit de sacrifice”

L’objectif de leur assaut en apparence déraisonnable est d’un coup devenu clair. On croyait qu’ils n’avaient pas pensé aux conséquences de leur intrusion, mais ce n’était pas du tout le cas. Pourquoi alors agir de façon aussi “stupide” ? Un travailleur social présent sur les lieux apporte l’explication : ce ne sont pas des infiltrés, mais des gens animés d’un esprit de sacrifice. Ils étaient une dizaine, déterminés à donner leur vie, désireux de se suicider à leur manière.

En fait, depuis le début de la contestation, trois Hongkongais se sont bel et bien suicidés en indiquant leur soutien au mouvement et en exposant leurs revendications dans leur lettre d’adieu. C’est la première fois que Hong Kong enregistre une telle vague de suicides protestataires : le premier a eu lieu le 15 juin, suivi d’un deuxième le 29 juin et d’un troisième le 30 juin. [Le phénomène a déjà eu lieu en Corée du Sud, lors de la lutte pour la démocratisation de la fin des années 1980].

Une forme de suicide

Il est tentant, pour qui ne connaît pas bien le contexte de ce mouvement, de penser que celui-ci bénéficie du soutien financier de forces étrangères ou que les étudiants sont manipulés… Mais c’est là offenser tous les manifestants, en particulier la mémoire des décédés, et cela témoigne du manque de compréhension de ce qui dans la mauvaise gestion de la crise par le gouvernement pousse tant de monde dans la rue.

Les opposants ont pourtant déjà essayé tous les moyens, usant de la manière douce ou de procédés plus extrêmes. Voter aux élections ? Ils ont essayé, mais les candidats de leur choix ont été interdits de se représenter à l’avenir [pour cause d’opinion indépendantiste]. Un mouvement d’occupation ? Ils ont tenu soixante-dix-neuf jours avec un fort retentissement avant d’être évacués [du centre de Hong Kong en 2014] Défiler pacifiquement ? Un million de personnes sont sorties dans les rues, cela n’a pas suffi ; alors deux millions de personnes se sont rassemblées, mais le gouvernement est resté impassible.

Je ne comprenais pas au départ pourquoi ces jeunes ont envahi le Parlement, mais s’il s’agit d’une forme de suicide, alors tout s’explique. Les gens qui se suicident n’ont pas de comptes à rendre. Certains diront qu’ils ont agi sur un coup de tête, mais ce n’est pas pour autant que j’ai envie de me moquer d’eux. Il est clair qu’il faut vraiment être désespéré pour en arriver là ! “Quelle autre solution ?” C’est l’éternelle question…

Contre un système

Les affrontements ont duré jusqu’au soir, quand, vers 21 heures, les policiers se sont soudain retirés complètement. Les assaillants qui se trouvaient à l’extérieur en ont alors profité pour s’introduire dans le bâtiment. Tout le monde a jugé très bizarre ce repli des forces de police. Avaient-elles l’intention de revenir à la charge ? Les manifestants ont alors discuté entre eux pour savoir s’ils devaient rester sur place. Certains sont tout de suite passés à l’action en cassant des équipements symbolisant à leurs yeux un pouvoir totalitaire et en traçant leurs revendications sous forme de graffitis sur les murs.

Précisons cependant que les manifestants avaient pris soin de bloquer l’accès à la salle des archives et au hall d’exposition des cadeaux offerts par les dignitaires étrangers, et d’ajouter des affiches indiquant : “Interdiction de briser des objets culturels anciens”. A-t-on déjà vu des soi-disant casseurs observer ce genre de règles ?

Violence institutionnelle

En fait, ces gens distinguaient très bien ce qu’ils détruisaient et ce qu’ils devaient protéger. À ce moment-là, il n’y avait plus personne dans le bâtiment. Ils s’en prenaient non pas à des personnes, mais à un système. À leurs yeux, ceux qui abîment réellement l’image du LegCo, ce sont des protecteurs du roi à la députation sans objet, c’est la violence institutionnelle créée par un système électoral faussé. Ils ne faisaient qu’exposer aux yeux de tous une vérité dérangeante : le cadavre jusque-là bien caché d’un système en voie de décomposition.

Dans ces scènes dont des images ont été diffusées en direct [sur les réseaux sociaux], j’ai pu voir la beauté de la vie et l’éclat de l’humanité. Je ne suis pas pour le suicide et je ne veux pas rendre romantique le sacrifice, par conséquent je n’approuve pas cette intrusion dans le Parlement. Mais avant de condamner cette attaque, je vous prie de vous demander si vous condamneriez quelqu’un qui aurait envie de se suicider ? Est-ce que vous ne vous poseriez pas la question de savoir ce qui le pousse à en arriver là ? Et pourquoi les personnes censées empêcher cet acte de désespoir ne l’ont pas fait ? S’il est quelqu’un à condamner, ne serait-ce pas plutôt ceux qui sont à l’origine de ce désespoir ?

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Leung Kai Chi

Professeur d’études chinoises à l’Université Chinoise de Hong Kong


Leung Kai Chi

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