« Zmick ! » Un minus comme ministre des affaires étrangères libanais

Du racisme ordinaire · Une polémique médiatique a accueilli au Liban les propos récents du ministre des affaires étrangères Gebran Bassil. Il a évoqué une spécificité génétique libanaise qui justifierait un traitement différencié des résidents, et s’en est pris en particulier aux réfugiés. Ce type de propos est récurrent dans la bouche de celui qui aspire au leadership de la communauté maronite. Dans un pamphlet plein de verve, l’écrivain Elias Khoury fustige ici son discours de haine.

« Zmick » est un mot du dialecte libanais, un adjectif qualificatif devenu une insulte dans le langage de tous les jours. À l’origine, il vient de l’arabe classique, selon le dictionnaire Mouhit Al-Mouhit (« Dictionnaire du savoir ») du grand lexicographe Boutros Al-Boustani :

“Le zamaka est, parmi les hommes, un être impulsif, colérique, sot et de petite taille.”

L’évolution phonétique populaire en a altéré la prononciation et fini par donner zmick, dont nous avons fait une injure. Je ne pense pas qu’il existe dans notre langue un terme plus approprié que cette onomatopée explosive au défoulement jubilatoire pour décrire avec précision la vague de folie « génétique » et d’hystérie collective déchaînée contre les réfugiés syriens au Liban par le ministre des affaires étrangères, gendre du président de la République.

Loin de moi l’idée d’injurier quiconque, même si finalement l’injure représente une partie essentielle de toute langue. L’injure s’impose en quelque sorte comme une métaphore des valeurs sociales, exprimant en quelques mots ce que de longs développements sont incapables de dire. Il est vrai que nous autres Libanais sommes accusés d’en abuser quelque peu. Ce sont là des mœurs qui font sourciller de nombreux autres arabophones, sans doute parce qu’ils s’attachent à la lettre de l’injure, d’où le malentendu. Alors qu’il faudrait essayer de se remettre dans le contexte, celui de l’analyse de ses représentations symboliques, afin de comprendre son rôle dans le langage parlé.

L’injure est une allégorie qui ne dit pas ce qu’elle semble dire au pied de la lettre. Et qu’il faut décoder par le non-dit. C’est un étonnant outil par sa capacité à extraire la quintessence des émotions, à les incarner de manière figurative et créative. Cela étant, le dictionnaire des injures demande à être revu à la faveur de l’évolution des valeurs sociales. Il a besoin d’être constamment dépoussiéré, renouvelé. C’est la responsabilité des écrivains novateurs, dont la plupart restent cependant assez frileux dans l’usage de la langue, l’époque de la Nahda ayant supprimé certains mots et en ayant remplacé d’autres, dans une quête de pudeur dont ne s’embarrassait guère l’époque abbasside, pas plus que les précédentes.

Cette révision de notre dictionnaire d’injures exige toutefois que nous l’expurgions aujourd’hui des termes machistes et racistes pour les remplacer par d’autres termes porteurs de métaphores neuves. Renouveler ne veut pas pour autant dire abandonner tous les termes anciens, car nous trouvons dans le vivier des injures des termes étonnants qu’il nous faut absolument réintroduire dans l’arabe standard moderne. Parmi eux, zmick pourrait bien être le plus à même d’exprimer le mépris, la réprobation, la nausée face aux racistes de tous bords.

Il serait vain d’entrer dans une discussion sur les gènes avec un zmick qui harcèle un travailleur syrien ou palestinien ; ce serait faire injure à la dignité même du langage. Que peut-on répondre à la lie humaine qui utilise encore des termes du dictionnaire nazi ? Des termes que l’on ne retrouve plus que chez les adeptes du racisme israélien ? Comment engager une discussion avec ceux qui pourchassent les réfugiés syriens avec des caméras de télévision orange, couleur du parti aouniste, en chaussant les bottes militaires d’un pouvoir conféré par le Hezbollah ?

Cette « zmickerie » et autres « zmickations » sont les signes d’une maladie incurable, qui trouve sa terre d’élection, la seule, dans ce qu’il est convenu d’appeler, selon un terme daté de la guerre civile, les « quartiers est », où sans retenue ni vergogne, les zmick sont gagnés par le sentiment d’être les héritiers de Bachir Gemayel, enivrés par les vapeurs du confessionnalisme, aveuglés par le racisme.

Il n’est guère étonnant de voir que ces avocats de la supériorité génétique libanaise, à l’œuvre dans la campagne de haine contre les Syriennes et les Syriens, sont des alliés du régime despotique de Damas. Admirez un peu le tableau des alliés de la Syrie, ennemis du peuple syrien, proclamant leur supériorité génétique sur un peuple de réfugiés. Il serait vain de leur conseiller d’arrêter leur campagne enragée, car comment faire entendre raison à ceux que le fiel a rendus sourds ? Ces esprits médiocres, à l’âme chétive, savent pertinemment qu’ils sont surtout l’élément le plus faible dans l’équation libanaise, et que la parade musclée qui les enfle d’orgueil est une illusion de pouvoir, protégée par les armes. Ceux-là font les matamores face au réfugié démuni chassé de son pays par un tyran monstrueux. Ces minables trouvent dans les Syriens des victimes faciles, de la même manière que d’autres, avant eux, avaient fait des réfugiés palestiniens massacrés à Sabra et Chatila des boucs émissaires de la guerre civile.

Ces fanatiques religieux savent que la campagne du gène lancée contre les Syriens risque de s’étendre à leurs compatriotes libanais. La guerre civile n’a-t-elle pas commencé par un appel à chasser les « étrangers » palestiniens ? Tous les Libanais n’appartenant pas à la « communauté élue" n’étaient-ils pas alors devenus des ennemis qu’il était possible de tuer ?

Comment répondre à cet asile de fous où vivent leurs « excellences », ces têtes brûlées qui pensent qu’en propageant les idées les plus stupides et les plus barbares elles peuvent retrouver un leadership perdu, une hégémonie révolue, et faire oublier le péché de leur collaboration avec Israël par un autre péché, celui qui consiste à couvrir les crimes du régime syrien, et à agir comme ses sbires en réprimant, opprimant ceux qui ont pu échapper aux barils de poudre et aux armes chimiques ?

Il est vrai que je ne dispose pas du même vocabulaire que les zmick afin de leur faire comprendre ce que je veux dire, mais je leur adresse un vœu fervent : surtout qu’ils gardent leur discours et ne le changent sous aucun prétexte lorsque les temps changeront — car ils changeront c’est sûr, c’est la loi de la vie. De grâce, ne revenez pas au langage du larmoiement et des lamentations qui ont été les vôtres lorsque les Israéliens se sont retirés de Beyrouth et vous ont abandonnés, proies faciles, entre les mâchoires du régime syrien. Sachez toutefois que vous semez la haine dans l’esprit de la population syrienne comme dans l’esprit de nombreux Libanais. Et que le prix de la haine sera lourd et douloureux.

Je regrette que les années d’hégémonie syrienne et le temps des assassinats ciblés nous aient fait perdre la capacité à mettre le holà, pour vous sauver de vous-mêmes.

Traduit de l’arabe par Nada Yafi.

ELIAS KHOURY Romancier, dramaturge et critique libanais. Auteur de plusieurs romans traduits dans de nombreuses langues.


Elias Khoury
Nada Yafi

Abonnez-vous à la Lettre de nouveautés du site ESSF et recevez chaque lundi par courriel la liste des articles parus, en français ou en anglais, dans la semaine écoulée.