Pékin qualifie de « révolution de couleur » les manifestations de Hongkong – Facettes des résistances

Les dirigeants chinois sont convaincus que les « révolutions de couleur » qui ont secoué l’ex-empire soviétique et le Moyen-Orient au début du XXIe siècle sont fomentées par l’Occident.

Jusqu’ici seule la presse nationaliste chinoise qualifiait le mouvement de protestation qui secoue Hongkong depuis deux mois de « révolution de couleur ». Désormais, les officiels chinois n’hésitent plus à employer l’expression, une « ligne rouge » dans la Chine de Xi Jinping. Mercredi 7 août, Zhang Xiaoming, le directeur du bureau des affaires de Hongkong et Macao à Pékin, soit le « M. Hongkong et Macao » au sein du gouvernement chinois, a jugé, devant 500 responsables économiques et politiques réunis à huis clos à Shenzhen, que ce qui se passait à Hongkong présentait « les caractéristiques évidentes d’une révolution de couleur ».

Selon le quotidien South China Morning Post, qui rapporte les propos d’une participante, ces révolutions qui ont secoué l’ex-empire soviétique et le Moyen-Orient au début du XXIe siècle se caractérisent par le rôle éminent joué par la jeunesse et par les Eglises. Par ailleurs, les dirigeants chinois sont convaincus qu’elles sont fomentées par l’Occident. « La tâche primordiale la plus pressante est désormais de mettre un terme à la violence et au chaos afin de protéger notre patrie et d’éviter que Hongkong ne tombe dans l’abîme », a jugé Zhang Xiaoming. La « bataille pour l’avenir de Hongkong » est « une question de vie ou de mort », a renchéri son homologue Wang Zhimin, le directeur du bureau de Pékin à Hongkong.

Ambassadeurs en ordre rangé

Selon un participant, Zhang Xiaoming a précisé qu’il ne saurait être question de tolérer que Hongkong perturbe les célébrations du 70e anniversaire de l’arrivée des communistes au pouvoir qui se dérouleront dans toute la Chine le 1er octobre. « Le plus tôt sera le mieux », a résumé Ip Kwok-him, un membre de l’Assemblée nationale populaire, présent à cette réunion.

Evidemment, pour Pékin, qui a donc désormais choisi de dramatiser la situation, il ne saurait être question d’accepter les revendications des « révolutionnaires ». Celles-ci sont au nombre de cinq : retirer officiellement le projet de loi sur les extraditions, notamment vers la Chine continentale, et qui n’est que « suspendu », lancer une commission d’enquête indépendante sur les violences policières, libérer les centaines de personnes arrêtées, cesser de qualifier le mouvement d’« émeutes » et lancer un processus de réforme politique de Hongkong.

Contrairement aux promesses faites lors de la rétrocession de cette ancienne colonie britannique de 7,3 millions d’habitants à la Chine en 1997, Hongkong n’est pas une véritable démocratie et les libertés publiques, bien qu’infiniment supérieures à celles accordées en Chine continentale, sont désormais remises en cause par Pékin.

Zhang Xiaoming a juste envisagé la création d’une commission d’enquête, une fois le calme revenu. Sans doute conscient de l’effet désastreux qu’aurait une intervention des forces de l’ordre, voire de l’armée chinoise, à Hongkong, Pékin a, semble-t-il, demandé à plusieurs de ses ambassadeurs (notamment à Rome, Londres, La Haye et Madrid) d’intervenir publiquement pour expliquer que la priorité du gouvernement chinois était de mettre fin aux violences.

Mercredi a également été marqué par une manifestation on ne peut plus pacifique d’environ 3 000 professionnels de justice (juges, avocats…) qui, au nom de « la loi, l’ordre, la justice et la paix », ont dénoncé les « poursuites politiques » à l’encontre des manifestants. En fin de soirée, des centaines de manifestants se sont rassemblés devant le Musée de l’espace, projetant des pointeurs laser sur le dôme de celui-ci afin de dénoncer l’arrestation, la veille, d’un leader étudiant qui avait acheté dix pointeurs laser, considérés comme des « armes » par la police.

Frédéric Lemaître (Hongkong, envoyé spécial)

• Le Monde. Publié le 8 août 2919 à 11h27, mis à jour à 20h30 :
https://www.lemonde.fr/international/article/2019/08/08/pekin-qualifie-de-revolution-de-couleur-les-manifestations-de-hongkong_5497693_3210.html


 La Chine dénonce une situation instable et très grave à Hongkong

Nul n’imagine que Pékin laisse le désordre perdurer à Hongkong, alors que la Chine va célébrer avec une grande parade militaire les 70 ans du régime communiste, le 1er octobre.
Par Frédéric Lemaître Publié le 07 août 2019 à

Face au mouvement de protestation sans précédent qui secoue Hongkong depuis deux mois, les autorités chinoises continuent de hausser le ton, n’excluant pas une intervention des forces de l’ordre de Chine continentale même si ce n’est pas le scénario qu’elles semblent privilégier.

Premier signe de ce raidissement : le soutien explicite de Pékin à Carrie Lam, la chef de l’exécutif de Hongkong, choisie par les autorités chinoises en 2017. Alors que celle-ci est critiquée dans son propre camp pour sa gestion calamiteuse de ce projet de loi sur les extraditions qui a mis le feu aux poudres, Zhang Xiaoming, le directeur du bureau des affaires de Hongkong et de Macao, l’agence gouvernementale chinoise en charge de ces territoires, organise ce mercredi 7 août à Shenzhen, la ville chinoise qui fait face à Hongkong, une réunion avec pas moins de 500 responsables politiques et économiques chinois et hongkongais, dont 200 représentants de Hongkong au Parlement chinois. Wang Zhimin, le directeur du bureau de liaison de Pékin à Hongkong, est également présent.

Au cours des cinq premières minutes de cette rencontre exceptionnelle, les seules ouvertes à la presse – Zhang Xiaoming a jugé que Hongkong connaissait « sa situation la plus grave » depuis la rétrocession à la Chine en 1997. Une situation « très instable », a-t-il poursuivi, ajoutant que « le gouvernement central est très préoccupé par la situation à Hongkong et établit des plans stratégiques avec une vision d’ensemble à l’esprit ».

Cette réunion devrait être notamment l’occasion de définir une nouvelle stratégie de communication exploitant l’émotion créée en Chine par la profanation à Hongkong du drapeau chinois. Sur les réseaux sociaux chinois, le hashtag « le drapeau chinois a 1,4 milliard de porteurs » fait florès et est soutenu par certaines stars hongkongaises comme l’acteur Jackie Chan. Le gouvernement chinois entend mettre en avant les habitants de Hongkong qui défendent Pékin et qui sont qualifiés de « patriotes ». Au contraire, les opposants sont vus comme « pro-indépendantistes » et manipulés par des « forces étrangères » afin, selon la presse nationaliste, d’entraîner Hongkong dans une « révolution de couleurs ».

Pékin avait d’abord fait mine de minimiser l’ampleur du mécontentement et les manifestations de juin avaient été censurées par les médias chinois. Depuis juillet et l’invasion du LegCo, le Parlement de Hongkong, par des manifestants, ce n’est plus le cas. La « région administrative spéciale » a même les honneurs du grand journal télévisé de CCTV avec deux thèmes mis en avant : la violence des manifestants et les rassemblements organisés au contraire en soutien au régime chinois et aux forces de police.

De même, muet depuis la rétrocession de Hongkong à la Chine en 1997, le bureau des affaires de Hongkong et de Macao à Pékin a pris la parole à deux reprises : le 29 juillet et le 6 août. Signe que la crise est gérée depuis Pékin, ce sont les responsables de ce bureau qui ont donné leur lecture de la grève générale du 5 août – une première dans l’île depuis 1997.

L’ambiguïté est de mise

Mardi, Yang Guang, porte-parole du bureau des affaires de Hongkong et de Macao, avait adopté un ton à la fois martial et relativement mesuré, restant volontairement ambigu sur la stratégie répressive de Pékin. Bien qu’une majorité de Hongkongais dénoncent les violences de « leur » police, celle-ci a reçu le soutien explicite de Pékin et ne fait plus mystère de vouloir réprimer tout rassemblement non autorisé.

Lundi, la police a arrêté 148 personnes et a utilisé presque autant de gaz lacrymogènes que durant les deux mois précédents.

Mais rien de ce qu’a annoncé mardi Pékin n’est en mesure de mettre fin aux tensions. La loi d’extradition n’est pas officiellement retirée, mais simplement « suspendue ». Carrie Lam est toujours au pouvoir et surtout Pékin n’envisage pas d’accorder la démocratie à Hongkong, bien au contraire.

Si très peu de Hongkongais souhaitent l’indépendance de leur ville, une majorité souhaite qu’elle garde son autonomie, notamment juridique. Les libertés publiques y sont incomparablement plus élevées qu’en Chine continentale.

En pleine guerre commerciale et monétaire avec les Etats-Unis, le régime chinois n’a probablement aucune envie d’envoyer l’armée à Hongkong. Une telle initiative le mettrait de nouveau au ban des nations comme après le massacre de Tiananmen en 1989 et risquerait, par ricochet, de faciliter la réélection, en janvier 2020 à Taïwan, de la présidente Tsai Ing-wen, issue du parti indépendantiste.

Manœuvres des forces de l’ordre en Chine

Mais nul n’imagine que Pékin laisse le désordre perdurer à Hongkong alors que la Chine va célébrer avec une grande parade militaire, le 1er octobre, les 70 ans de l’arrivée des communistes au pouvoir en 1949. Un porte-parole du ministère de la défense avait récemment précisé que l’armée chinoise – qui disposerait de 6 000 soldats sur le territoire de l’ancienne colonie britannique – est fondée à intervenir si le gouvernement de Hongkong en fait la demande. Rien n’est donc exclu.

Toutefois, l’idée semble plutôt de renforcer les moyens des forces de l’ordre hongkongaises. Selon plusieurs sources, des éléments de la police cantonaise – dont les agents parlent la même langue qu’à Hongkong – seraient déjà présents au sein de celle de Hongkong.

Et le 6 août, le quotidien nationaliste Global Times a diffusé une vidéo mettant en scène les manœuvres de 12 000 policiers de Shenzhen, s’entraînant pour combattre des émeutes urbaines. Officiellement, ces exercices qui incluent toutes les forces de police – de terre, de l’air et de mer – sont effectués dans le cadre de la préparation des cérémonies du 1er octobre.

Global Times

@globaltimesnews
Shenzhen #police drill attracted unusual attention as it features scenarios that resemble the ongoing riots in #HongKong. #香港 http://bit.ly/2YobnJc (Video : Shenzhen News Radio)
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07:40 - 6 août 2019

Mais l’avertissement aux Hongkongais est d’autant plus clair que les policiers représentant les manifestants sont revêtus des mêmes tee-shirts noirs et des mêmes casques de chantier jaunes que les jeunes Hongkongais. On ne peut donc exclure que l’intervention de Pékin, jusqu’ici essentiellement verbale et médiatique, finisse par se concrétiser.

Frédéric Lemaître (Hongkong, envoyé spécial)

• Le Monde. Publié le 7 août 2919 à 11h27, mis à jour à 20h30 :
https://www.lemonde.fr/international/article/2019/08/07/pekin-n-exclut-pas-d-intervenir-a-hongkong_5497269_3210.html


 Les Eglises chrétiennes de Hongkong, très impliquées dans la rébellion

Plusieurs figures du mouvement revendiquent leur foi catholique, tandis que le diocèse apporte son soutien aux manifestants.

Parmi les surprises du mouvement de protestation à Hongkong, l’irruption du chant de messe Chante Alléluia au Seigneur dès les premières « barricades » a d’abord fait sourire. Il révèle néanmoins comment les Eglises chrétiennes, et notamment la catholique, se sont retrouvées impliquées dans la crise politique déclenchée par l’opposition farouche de la population à un projet de loi d’extradition vers la Chine.

« La plupart des gens qui le chantent ne font pas vraiment attention aux paroles. Ils aiment bien la mélodie », minimise le jeune pasteur Wong, en tenue cléricale, avec étole et croix pectorale, alors qu’il passe dans la foule effervescente de jeunes rassemblés devant le Parlement, le 1er juillet au soir, quelques heures avant que des manifestants en forcent l’entrée. « Il y a beaucoup de tensions. Je les encourage à garder espoir. Chanter apaise », dit-il.

Contrairement à la Chine populaire, où la pratique religieuse est étroitement contrôlée par le Parti communiste, elle est à Hongkong un « droit fondamental » garanti par la Constitution du territoire. Un peu plus de 5 % de la population sont catholiques (400 000 personnes sur 7,4 millions d’habitants), et environ autant protestantes – pour plus de quatre fois plus de bouddhistes et de taoïstes (2 millions).

« Soutien moral »

Tout au long de la contestation, des stands de veillées de prière et des chapelles de campagne sont apparus à proximité des points chauds. L’évêque auxiliaire de Hongkong, Joseph Ha, 60 ans, a lui même activement participé aux veillées de prières œcuméniques face au LegCo, le Parlement de Hongkong. Nombre de tee-shirts portent la « marque » « Jesus », en grosses lettres.

Quelques heures avant la manifestation du 28 juillet à Yuen Long contre l’attaque des triades une semaine plus tôt dans la station de métro du quartier, le député prodémocratie Ray Chan tweetait : « Les amis, soyez malins. Echappez-vous avant que les flics ne perdent la tête. Moi je serai sur place pour prêcher l’Evangile. »

Au cours des affrontements des dernières semaines, des groupes de jeunes croyants se sont retrouvés les yeux fermés et les mains jointes, nez à nez avec un mur de policiers en tenue antiémeute. « Dis donc à ton Jésus de descendre nous voir ! », avait d’ailleurs lancé un policier le 12 juin à un manifestant. Le commentaire fit polémique. Une plainte fut déposée, finalement classée sans suite, fin juin. Depuis l’incident, des pancartes humoristiques avertissent les policiers : « Si vous sortez encore les bâtons, nous recommencerons à chanter Alléluia ! »

Les organisations chrétiennes se sont aussi mobilisées à la suite des quatre morts (dont au moins trois suicides avérés) associées au mouvement de contestation actuel. D’après les autorités sanitaires, ces décès découleraient d’« une épidémie de dépression » dans la jeunesse. L’un des prospectus distribués lors des manifestations, avec en prime une petite croix faite de perles rose, liste une dizaine de numéros d’assistance à contacter « en cas de problèmes de stress » et mentionne des extraits de la Bible.

« Une croyance religieuse peut apporter un soutien moral aux gens qui sont désespérés et sans recours, parfois porteurs de haine. Les Eglises sont très proactives pour offrir un soutien psychologique sans jugement », observe le directeur du centre sur la prévention du suicide de l’université de Hongkong, Paul Yip. « Hier soir [5 août], des jeunes qui cherchaient refuge sont entrées pacifiquement dans les églises de Chun Wan et de Tuen Mun. Ils y ont passé la nuit et les prêtres les ont accueillis », révèle un prêtre étranger qui préfère ne pas être identifié.

Lutte pour la démocratie

Dans sa quête éperdue de démocratie, la jeune génération semble inspirée par les valeurs chrétiennes. Avec plus de 2 500 baptêmes de catéchumènes en 2018, le diocèse de Hongkong baptise plus d’adultes chaque année à Pâques que la France tout entière. Joshua Wong, 22 ans, l’icône de la jeunesse rebelle de Hongkong, a de longue date revendiqué sa foi protestante comme moteur de son engagement politique. Le leader politique Edward Leung, condamné à six ans de prison ferme en 2018 pour son rôle dans une « émeute » en 2016, a, lui, publié de sa cellule il y a quelques jours une « Lettre à Hongkong » sur Facebook appelant ses concitoyens « non pas à s’opposer [au gouvernement] avec nos précieuses vies mais, par nos sacrifices, à pratiquer la persévérance et l’espoir », une citation presque littérale de la Lettre de saint Paul apôtre aux Romains.

Plusieurs ecclésiastiques sont de longue date en première ligne de la lutte pour la démocratie à Hongkong. Les deux plus célèbres sont le cardinal Zen, 87 ans, ancien évêque de Hongkong et anticommuniste invétéré, et le pasteur anglican, Chu Yiu-ming, 75 ans, condamné à seize mois de prison en avril, avec deux ans de suspension, pour son rôle dans le « mouvement des parapluies » de l’automne 2014. C’est en partie grâce au réseau éducatif (environ 250 institutions) que l’Eglise catholique a un tel impact sur la société hongkongaise. Alors que les écoles jésuites, notamment le très élitiste Wah Yan collège, ont beaucoup formé les « gouvernants », les écoles protestantes produisent des travailleurs sociaux.

Du coup, bon nombre de personnalités de la vie politique hongkongaise catholiques ou sympathisantes appartiennent au camp prodémocratie. A l’exception de Carrie Lam, la chef de l’exécutif dont les manifestants exigent la démission : cette catholique fervente et pratiquante est d’une loyauté sans faille à Pékin. Elle fit sa scolarité chez les Canossiennes, congrégation d’origine italienne. Persuadée, selon ses propres dires, que sa mission politique est un appel de Dieu, elle avait souhaité, après son élection, recevoir la bénédiction du cardinal Tong, alors évêque de Hongkong, avant même d’aller à Pékin. Ce qui ne l’a pas empêchée d’ignorer les appels à abandonner le projet de loi controversé que lui lancèrent tant sa propre école que le diocèse catholique de Hongkong.

Les convulsions actuelles interviennent à un moment délicat pour l’Eglise catholique à Hongkong, sans évêque depuis janvier : l’engagement du diocèse aux côtés des manifestants pourrait coûter sa promotion à l’évêque auxiliaire, Mgr Ha, en lice pour porter la mitre de l’évêque de Hongkong. Bien que Hongkong soit techniquement exclu, en raison de son statut spécial, des accords secrets passés entre le Vatican et Pékin en 2018 sur la nomination des évêques en Chine, les proches du dossier sont persuadés que « quelqu’un de plus conciliant » sera choisi.

Il faut dire que l’entente entre Rome et les autorités communistes sur les évêques chinois a dressé contre elle toute une partie du diocèse de Hongkong, derrière son critique le plus virulent, le cardinal Zen. « Les Eglises chrétiennes ont de bonnes raisons de se sentir concernées par le mouvement actuel car elles savent comment les chrétiens chinois sont traités par le gouvernement chinois en Chine. C’est pour cela qu’elles soutiennent aussi activement les participants au mouvement », estime Paul Yip. A Hongkong se joue ainsi une autre bataille d’influence, entre Pékin et le Vatican.

Florence de Changy (Hongkong, correspondance)

• Le Monde. Publié le 8 août 2919 à 10h41, mis à jour à 06h34 :
https://www.lemonde.fr/international/article/2019/08/08/a-hongkong-les-eglises-chretiennes-au-c-ur-de-la-rebellion_5497673_3210.html


 Hongkong : des centaines d’avocats ont défilé en soutien aux manifestants

C’est la deuxième marche organisée par ces professionnels, qui se tiennent habituellement à l’écart des manifestations.

Une rivière de femmes en tailleur et d’hommes en costume-cravate a inondé les rues de Hongkong, sous un soleil brûlant mercredi 7 août. Après les fonctionnaires, des centaines d’avocats, silencieux et pacifiques, ont montré leur soutien aux manifestants prodémocratie, malgré les sévères avertissements de Pékin.

Elaine Yu

@yuenok
Lawyers in a silent march to the justice secretary’s office to call for an independent commission of inquiry and the independence of government prosecutors.

Protests by the legal community are less uncommon these days under creeping authoritarianism in Hong Kong.
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07:23 - 7 août 2019

La veille, le gouvernement chinois avait adressé son plus ferme avertissement en date aux manifestants qui défient depuis deux mois le régime communiste. « Qui joue avec le feu se brûle à mort », a lancé le porte-parole du Bureau des affaires de Hongkong et Macao au gouvernement chinois, M. Yang Guang.

Des poursuites judiciaires « sélectives »

Vêtus de noir, les avocats ont défilé depuis la Cour suprême jusqu’au ministère de la justice. C’est la deuxième marche organisée depuis le début de juin par ces professionnels, qui se tiennent habituellement à l’écart des manifestations. Ils ont indiqué soutenir la demande d’enquête indépendante sur l’application de la loi formulée par les manifestants et protester également contre les poursuites intentées par le parquet, jugées politiquement motivées.

« Je n’aime vraiment pas les manœuvres de ce gouvernement destinées à diviser et à semer la peur », a déclaré l’avocate Anita Yip, qui estime que « les poursuites sont engagées de manière sélective ». La population perçoit une différence de traitement de la part de la police selon qu’il s’exerce sur des manifestants ou sur des membres de triades présumés, qui les ont agressés le 21 juillet.

La police de Hongkong a arrêté plus de 500 contestataires, en faisant inculper des dizaines pour participation à des émeutes, un chef passible de jusqu’à dix ans de prison. Parallèlement, seuls 19 hommes ont été arrêtés pour l’agression survenue le mois dernier qui avait fait 45 blessés ; ils ont été inculpés pour le chef moins grave de rassemblement illégal.

https://www.lemonde.fr/international/article/2019/08/07/hongkong-des-centaines-d-avocats-ont-defile-en-soutien-aux-manifestants_5497412_3210.html


 « A Hongkong, une intervention par la force est de plus en plus probable »

Marc Julienne, chercheur spécialiste des politiques de sécurité et de défense en Chine, analyse l’avertissement lancé par les autorités chinoises aux manifestants hongkongais mardi.

Pour Marc Julienne, chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique et doctorant à l’Inalco (Institut national des langues et civilisations orientales), et spécialiste des politiques de sécurité et de défense en Chine, Pékin doit effectuer un « calcul coût/bénéfice » dans sa façon de répondre au mouvement de contestation qui secoue Hongkong depuis deux mois. Si ce mouvement constitue une « défiance intolérable » pour le chef du Parti, Xi Jinping, aucune solution ne permettra à Pékin de sortir gagnant, estime-t-il.

Brice Pedroletti : Pékin a adressé, mardi 6 août, son plus ferme avertissement à ce jour aux manifestants hongkongais qui défient depuis deux mois le régime communiste, les mettant en garde contre « la puissance immense » du gouvernement central. Comment analyser ces menaces ?

Marc Julienne : Les déclarations des porte-parole du Bureau des affaires de Hongkong et Macao (ou HKMAO, pour Hong Kong and Macau Affairs Office, en anglais) s’inscrivent dans la continuité des propos tenus lors de la première conférence de presse du 29 juillet. Mais les mises en garde lancées contre les manifestants hongkongais ont monté d’un cran. Le HKMAO avait déjà fixé trois lignes rouges, relativement floues, qui pousseraient Pékin à prendre des mesures fermes : la mise en péril de la sécurité nationale, la défiance de l’autorité de Pékin et de la loi constitutionnelle de Hongkong, et l’utilisation de Hongkong par des forces étrangères pour nuire à la Chine.

Deux de ces lignes rouges semblent aujourd’hui franchies pour Pékin. Le gouvernement central estime que les « émeutiers » s’attaquent à la Chine populaire et au principe d’« un pays, deux systèmes » en prenant pour cible les symboles de la République populaire, notamment son drapeau, qui a été décroché et jeté à la mer. Les officiels chinois ont aussi réitéré leurs accusations d’ingérences étrangères dans l’organisation des manifestations. Le discours s’est également fortement durci, appelant instamment les manifestants à « ne pas sous-estimer la ferme détermination et l’immense puissance du gouvernement central et de la population chinoise pour maintenir la prospérité et la stabilité à Hongkong et pour préserver les intérêts fondamentaux de la Chine ».

Une intervention de l’armée chinoise à Hongkong est-elle toujours possible ?

Une intervention par la force est de plus en plus probable. Le ministère de la défense chinois avait déjà suggéré en juillet que l’Armée populaire de libération (APL) pouvait intervenir à Hongkong, conformément aux dispositions du droit hongkongais. Il faudrait pour cela que le gouvernement de Hongkong demande le renfort de Pékin pour assurer le maintien de l’ordre. Le cas échéant, la garnison de l’APL de Hongkong, dotée de 5 000 hommes, interviendrait sous les ordres de Pékin.

Ces deux dernières semaines, des signaux clairs ont été envoyés à la population hongkongaise pour convaincre de la détermination de Pékin. Le commandant de la garnison de Hongkong s’est dit prêt le 31 juillet à « protéger la souveraineté nationale, la sécurité et la prospérité » de la cité. Trois exercices antiémeute de grande envergure ont également eu lieu dans la province du Guangdong, voisine de Hongkong. Enfin, des vidéos de propagande ont été largement diffusées, montrant des simulations de manifestations violentes dont les protagonistes, en tee-shirts noirs et casques de chantier, ressemblent en tout point aux manifestants hongkongais.

Lors de la conférence de presse du 6 août, le porte-parole du HKMAO, Yang Guang, a insisté sur trois points. Premièrement, l’APL, du haut de ses 92 ans d’existence, est la force la plus puissante pour sauvegarder la souveraineté nationale. Deuxièmement, l’APL exécute les ordres du gouvernement central et agit dans le strict cadre de la loi. Enfin, comme pour brouiller les pistes, Yang Guang a précisé que la police de Hongkong avait toute la capacité et toute la confiance du gouvernement central pour « mettre un terme aux émeutes et restaurer l’ordre ». Ce discours a pour objectif d’afficher le soutien sans faille de Pékin aux autorités hongkongaises afin de légitimer une éventuelle intervention chinoise, qui s’effectuerait conformément à la législation hongkongaise. Il vise aussi à dissuader les manifestants en les menaçant d’un « retour de flamme » inéluctable.

D’autres scénarios d’intervention sont-ils envisageables, notamment par le biais des forces antiémeute chinoises qui se sont livrées mardi à un exercice à Shenzhen, largement médiatisé par la Chine, dans lequel les policiers s’entraînaient contre des hommes vêtus de noir et portant des casques jaunes ?

Pékin dispose de diverses possibilités d’action. La plus simple serait de mobiliser les troupes de la garnison de l’APL de Hongkong en raison de la législation qui l’autorise. Toutefois, l’armée n’étant pas formée aux missions de maintien de l’ordre, faire intervenir l’APL risquerait de remuer les mauvais souvenirs de Tiananmen.

Une autre option serait de faire intervenir les troupes paramilitaires de la Police armée du peuple (PAP), plus adaptées au maintien de l’ordre. Cependant, celles-ci, comme l’APL, sont placées sous l’autorité de la Commission militaire centrale, le plus haut organe militaire chinois, et leurs missions sont aussi principalement des missions de combat.

Enfin, Pékin pourrait envoyer en nombre les forces antiémeute de la sécurité publique (la Police du peuple), qui ne sont pas dotées d’armement létal, pour renforcer les effectifs hongkongais. La Chine réduirait ainsi, peut-être, les critiques de la communauté internationale, par rapport à une opération militaire. Toutefois, l’intervention de forces de police « continentales » à Hongkong n’est pas prévue par la loi constitutionnelle de Hongkong. La Chine devra alors faire valoir que « le gouvernement central est responsable de la défense de la Région administrative spéciale de Hongkong », comme le prévoit l’article 14, pour justifier cette intervention. La Chine a tenu mardi 6 août un exercice réunissant 12 000 de ces policiers à Shenzhen, de l’autre côté de la frontière avec Hongkong.

Quel que soit le scénario, il est aussi hautement probable que le Comité central du Parti communiste déclare l’état d’urgence à Hongkong, ou que le gouvernement hongkongais impose une interdiction de manifestation, voire un couvre-feu, en amont d’une telle opération. Ainsi, une intervention de police, avec le soutien éventuel de forces armées de garnison de Hongkong, constitue aujourd’hui un scénario plausible.

Quels risques prendrait Pékin en intervenant directement dans le maintien de l’ordre à Hongkong ?

Une intervention par la force serait en effet très risquée. Il y a d’abord un coût politique important. La Chine subirait une vague de critiques, voire de sanctions, de la part des démocraties occidentales. Son image en serait sérieusement égratignée, a fortiori dans un contexte international déjà tendu. Elle se trouve notamment au milieu d’une guerre commerciale avec les Etats-Unis et est accusée de violation des droits de l’homme contre la minorité ouïgoure du Xinjiang. En outre, nul ne peut anticiper les conséquences d’une telle opération. Un conflit entre la jeunesse hongkongaise et les forces de l’ordre de Chine continentale pourrait lui-même s’enliser. Cela nous amène au coût économique d’une intervention. Il existe un risque élevé de perturbation économique durable à Hongkong qui s’avérerait également néfaste pour la Chine continentale.

C’est un calcul coût/bénéfice que Pékin doit effectuer dans cette crise. Aucune solution ne permettra à Pékin de sortir gagnant, il choisira donc l’option la moins mauvaise pour sauvegarder ses intérêts prioritaires. Depuis les événements de la place Tiananmen, en juin 1989, Pékin voit dans toute forme de contestation une menace pour la stabilité du Parti communiste. La République populaire est un régime léniniste qui ne souffre aucune remise en question de l’autorité et de l’idéologie du Parti. C’est pourquoi le mouvement hongkongais, qui lutte contre l’influence de Pékin et pour le développement de la démocratie, constitue une défiance intolérable pour le chef du Parti, Xi Jinping.

De plus, Pékin navigue dans un contexte politique sensible. Le 1er octobre sera célébré le 70e anniversaire de la République populaire de Chine, un marqueur historique dans le « renouveau de la puissance chinoise » de Xi Jinping. Et en janvier 2020 se tiendront les élections présidentielles à Taïwan. C’est donc un contexte ambigu pour la République populaire, entre démonstration de la puissance recouvrée d’un côté, et opposition radicale au régime de l’autre, à Hongkong et Taïwan.

Propos recueillis par Brice Pedroletti

• Le Monde. Publié le 06 août 2019 à 20h50 - Mis à jour le 07 août 2019 à 08h53 :
https://www.lemonde.fr/international/article/2019/08/06/a-hongkong-une-intervention-par-la-force-est-de-plus-en-plus-probable_5497189_3210.html


 « Dans la crise à Hongkong, la Chine ne reculera pas »

La sinologue Chloé Froissart pense qu’après la grève du 5 août, on ne peut entrevoir le moindre règlement susceptible de satisfaire les deux parties.

Tribune. Les manifestations à Hongkong, provoquées par un projet de loi d’extradition vers la Chine, se sont encore radicalisées, lundi 5 août. La crise politique s’est approfondie et l’intervention de l’armée est à prévoir. Une grève générale a complètement paralysé Hongkong, fait extrêmement rare dans ce territoire qui met généralement l’activité économique au-dessus de tout. Le droit de grève pour motif politique n’est pas garanti à Hongkong, et les manifestants, qui savent qu’ils encourent jusqu’à dix ans de prison pour « émeutes », sont prêts à se sacrifier pour défendre l’avenir politique de leur ville.

Initialement mobilisés pour défendre l’autonomie judiciaire de leur territoire dans le cadre du principe « un pays deux systèmes », les Hongkongais demandent désormais une réforme en profondeur de leur système politique. Certains remettent même en cause l’appartenance de Hongkong à la Chine – dont le drapeau a été jeté dans le port de Victoria –, comme l’indiquent l’élargissement des revendications et les appels à « libérer Hongkong » de l’emprise de Pékin. La gestion catastrophique de la crise par les gouvernements hongkongais et chinois, complètement sourds aux préoccupations de la population, est directement responsable de la radicalisation des revendications et des formes de la contestation.

Les autorités font preuve d’un manque criant de sens politique dans la gestion du mouvement. Or, les Hongkongais, dont la culture démocratique n’a cessé de se renforcer depuis le « mouvement des parapluies » de 2014, ne se gouvernent pas comme les Chinois du continent. En voulant discréditer les manifestants, la police, pourtant initialement l’un des piliers de l’autonomie de Hongkong, n’a fait que se discréditer elle-même, et elle est aujourd’hui désignée comme « l’ennemi du peuple ». Le fait qu’elle a usé à plusieurs reprises de la force de façon excessive, tout en n’intervenant pas lorsque le Parlement a été occupé, est la preuve aux yeux des Hongkongais que la police, comme leur gouvernement, est vendue à Pékin.

Défi ouvert

Aucune concession n’a été faite aux demandes des manifestants, bien au contraire. Le projet de loi, suspendu, n’a pas été formellement retiré. Une commission d’enquête indépendante sur les violences policières ne verra jamais le jour, car elle serait susceptible de révéler que la police hongkongaise a reçu des ordres politiques pour appliquer la loi de manière sélective.

A la demande d’abandon des poursuites judiciaires contre les 420 manifestants arrêtés, une cinquantaine sont poursuivis pour « émeutes », un chef d’accusation pour lequel elles encourent jusqu’à dix ans de prison. A la demande de démission de Carrie Lam, Pékin a répondu en réitérant son soutien inconditionnel à la chef de l’exécutif tout en la marginalisant. Enfin, face à la demande de relance du processus de démocratisation, Pékin décline toute possibilité de dialogue en menaçant d’envoyer l’armée.

Cette menace est à prendre au sérieux. Certes, l’Armée populaire de libération (APL), dont 6 000 soldats sont stationnés à Hongkong, ne peut intervenir qu’à la demande du gouvernement hongkongais, et la police a encore des ressources pour lutter contre les manifestants. Mais ceux-ci la défient ouvertement en ne respectant pas les périmètres autorisés pour les rassemblements et en mettant en œuvre des tactiques de guérilla, multipliant les trajets spontanés de manifestations afin d’obliger les policiers à s’éparpiller. Les manifestants utilisent des lasers pour déjouer les technologies de reconnaissance faciale. La violence ne cesse d’augmenter de part et d’autre, et Carrie Lam, qui ne s’était pas exprimée depuis trois semaines, vient de dénoncer une tentative de révolution.

Certes, Pékin aurait beaucoup à perdre économiquement et financièrement d’une intervention de l’armée, mais ce qui primera, in fine, c’est le maintien de l’ordre et de sa souveraineté sur Hongkong, comme l’ont rappelé le porte-parole du bureau des affaires de Hongkong à Pékin et le commandant de la garnison de l’APL à Hongkong, pour qui la ligne rouge a été franchie. Pékin, qui légitime d’avance l’intervention de l’armée au nom du respect de la loi et de l’Etat de droit, n’aura « aucun état d’âme », ainsi que l’a souligné le Quotidien du peuple.

Donald Trump a apporté son soutien à Xi Jinping, soulignant qu’il « agissait de manière responsable » et que la situation à Hongkong relevait des affaires intérieures de la Chine. Boris Johnson a salué la Chine comme « une amie » et l’a invitée à investir au Royaume-Uni. Le Parlement européen a condamné les violences policières, mais l’Europe semble avoir trop à faire avec ses propres problèmes pour se mettre à dos le partenaire stratégique qu’est la Chine. Il y a quelques jours, l’APL a publié une vidéo présentant des exercices antiémeute d’une violence inouïe, visant à prévenir les Hongkongais de ce qui les attend. Certains n’y voient qu’une intimidation. Mais il s’agit d’un piège : Pékin ne reculera pas. Hongkong devra-t-il être le théâtre d’un second Tiananmen ?

Chloé Froissart (Sinologue)

Chloé Froissart est maîtresse de conférences en sciences politiques à l’université Rennes-II et chercheuse associée CEFC à Hongkong.

• Le Monde. Publié le 06 août 2019 à 08h43 - Mis à jour le 06 août 2019 à 09h17 :
https://www.lemonde.fr/international/article/2019/08/06/a-hongkong-une-intervention-par-la-force-est-de-plus-en-plus-probable_5497189_3210.html


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