Italie : Dans la crise, mener conjointement les batailles démocratiques et sociales

Les fortes tensions et divergences qui opposaient ces derniers mois les deux composantes du gouvernement jaune-vert italien, le M5S de Di Maio et la Ligue de Salvini, ont finalement explosé et ont conduit à la crise du gouvernement présidé par Giuseppe Conte.

Crédit Photo : Par Alexmar983 — Travail personnel, CC BY-SA 4.0, [1]

La chute du gouvernement jaune-vert marque la fin d’un exécutif qui, jusqu’au dernier jour, produisit des lois infâmes, telles que les deux décrets sur la sécurité, qui fermaient les ports, criminalisait la solidarité, brandissait comme drapeau l’égoïsme et l’inhumanité, qui a créé un climat réactionnaire et non démocratique dans le pays, a renforcé l’extrême droite.

Pour sa part, Salvini a décidé de rompre l’alliance en considérant qu’il avait fait tout ce qui était possible du cadre de gouvernement avec le Mouvement 5 étoiles, et fort de certains sondages qui lui donnent maintenant 36% des voix. Début août, il avait obtenu aussi bien le décret « sécurité bis » que celui sur la TVA, qui avaient mis en lumière la subordination, l’inconsistance politique et les contradictions toujours plus vive du Mouvement 5 étoiles aussi bien que la dérisoire qualité de l’opposition du Parti Démocrate et de ses divisions internes.

Le chef de la Ligue a donc demandé la capitulation totale et inconditionnelle du Mouvement 5 étoiles, un suicide politique total que cette formation politique, bien que craignant le nœud coulant des élections, ne pouvait pas accepter. D’où la fuite en avant de Salvini vers des élections dont il espère qu’il s’agisse d’un plébiscite autour de sa figure afin de lui donner « pleins pouvoirs » qu’il a demandé en séance publique.

Mais même Salvini rencontre des difficultés sur son chemin, car il reste, dans le parlement actuel, une force minoritaire puisque le M5S est le parti qui compte environ 36% des parlementaires.

Ces jours-ci, de nombreuses manœuvres d’opérations différentes sont en cours de réalisation. L’utilisation des élections reste l’hypothèse la plus plausible, mais on parle également d’un gouvernement transitoire et limité qui peut appliquer la loi de finance à l’automne et même des tentatives sont en cours pour composer un gouvernement M5S-PD qui aurait théoriquement une majorité au Parlement.

En réalité, nous sommes face non seulement à une crise de gouvernance, mais aussi à une crise institutionnelle latente qui ne pourra que s’envenimer en mettant en évidence la crise de direction de la classe dominante. Le gouvernement jaune-vert lui-même était déjà une expression des difficultés de la bourgeoisie à disposer de forces politiques et de gouvernements pleinement cohérents avec ses desseins. Le gouvernement de « contrats » (l’accord entre le Mouvement 5 étoiles et la Ligue) portait en soi un certain nombre de contradictions de fond que la résistible mais rapide ascension de Salvini ne pouvait que faire éclater rapidement, en un moment de vérité.

De plus, l’œuvre de Salvini et de la Ligue, se caractérise par des passages en force systématiques, des actions en dehors du cadre formel des règles de la démocratie parlementaire bourgeoisie (déjà présente chez les gouvernements précédents), la mise en place brutale de lois comme celle sur la sécurité, complètement étrangères aux règles constitutionnelles. Pour devenir le « chef politique national », pour construire et maintenir un consensus populaire, Salvini fera d’autres incursions antidemocratiques dans un système politique déjà fortement secoué.

Dans ce cadre politique et social assez difficile pour les forces du mouvement ouvrier, il est plus que jamais nécessaire de lier fortement bataille démocratique et bataille sociale.

Si on ne mène pas simultanément tant la bataille démocratique pour contrer les forces politiques réactionnaires et empêcher leur affirmation, que la bataille sociale ; si on ne construit pas un mouvement de lutte et revendicatif qui fait valoir les objectifs et les intérêts de celle qu’on appelle « majorité sociale » alors il sera impossible de faire face à l’onde de choc du populisme régressif des droites.

Et cette position stratégique doit aussi déterminer le type d’alliances possibles et faisables sans faire le jeu de ceux qui, avec les politiques d’austérité antérieures, ont créé les conditions pour l’ascension des droites.

Le PD pense pouvoir devenir un protagoniste essentiel, simplement en s’autoproclamant le « rempart » démocratique face à la Ligue, en exploitant les sentiments démocratiques et solidaires qui heureusement encore imprègnent une large partie de la société mais, en orientant tout ceci dans le cadre de l’Europe libérale et bourgeoise. Cela ne fonctionnera pas face au déferlement populiste de Salvini et consorts. Il est possible que cela leur permette de maintenir sur pied le PD mais certainement pas les conditions de vie des larges masses et leur conscience démocratique.

La situation empirerait encore si certains à gauche décidaient d’une nouvelle alliance avec le PD.

La première chose à faire, pour les forces du mouvement ouvrier, est donc de maintenir sur pied et de développer cette possibilité de retour des luttes sociales, de ne pas se laisser absorber par la seule bataille électorale, de maintenir de façon conjointe la bataille démocratique et politique avec la bataille sociale revendicative, comme instruments fondamentaux pour reconstruire une perspective d’alternative à gauche.

En fait, aucune solution politique qui sera affirmée, dans le cadre des relations de pouvoir et de la nature sociale des principales forces politiques, ne correspondra aux besoins et intérêts de la classe ouvrière ; dans le même temps, le développement des résistances sociales, leur convergence et leur capacité d’action sur le terrain national sont des éléments indispensables pour conditionner les processus en cours, pour défendre les espaces et les éléments de la démocratie et pour ouvrir un nouveau potentiel de mobilisation et de luttes ; nous ne devons pas rester les bras croisés et devons œuvrer pour le retour de la classe ouvrière sur la scène politique.

Nous invitons toutes les forces sociales et politiques démocratiques et du mouvement ouvrier à se rencontrer pour réfléchir à une unité d’action afin de renforcer, soutenir et développer toutes les initiatives de mobilisations déjà planifiées pour l’automne contre le changement climatique, contre l’attaque contre les droits des femmes, contre la division du pays qui serait introduite par le soi-disant régionalisme différencié, les campagnes de défense des droits des migrants et contre la répression des conflits sociaux, les luttes pour des hausses de salaires élevées et pour l’emploi par le biais la réduction de temps de travail sans perte de salaire et pour la défense des territoires contre les travaux destructeurs.

Si on essaie d’agir ainsi, il sera peut-être aussi plus facile de construire une nécessaire unité, massive et plurielle, sur le terrain difficile, des élections, d’une « gauche de classe ». Une unité qui doit être indépendante, sur le terrain de la lutte des classes, et alternative aux sirènes mensongères aussi bien populistes et fascisantes que du PD, autrement dit aux diverses expressions politiques des différentes fractions de la classe dominante. Les batailles sociales et politiques sont des batailles difficiles mais indispensables. Nous devons essayer de les mener de la meilleure des manières avec une préoccupation unitaire.

Franco Turigliatto