Hongkong : le retrait du projet de loi sur l’extradition, « trop peu, trop tard » - La contestation se poursuit

, par AFP, BROSTRA Rosa

 Hongkong : le retrait du projet de loi sur l’extradition, « trop peu, trop tard »

Par Rosa Brostra
https://www.liberation.fr/planete/2019/09/04/hongkong-le-retrait-du-projet-de-loi-sur-l-extradition-trop-peu-trop-tard_1749258

Le recul de l’exécutif local ne semble pas de nature à rétablir la confiance entre une population très mobilisée et les autorités. La relation avec Pékin, elle, se tend de plus en plus.

Après des mois de heurts, des scènes de chaos à l’aéroport et dans le métro, la cheffe de l’exécutif hongkongais Carrie Lam a annoncé mercredi 4 au matin le retrait du projet de loi sur l’extradition qui a mis le territoire chinois semi- autonome à feu et à sang.

Une goutelette insuffisante pour éteindre le brasier social et politique déclenché par ce projet polémique.

Le texte, présenté au printemps, avait déjà été « suspendu » le 15 juin après la mobilisation historique d’une partie de la rue, puis déclaré « mort ».
Mais jamais Carrie Lam, à qui on attribue la maternité de cette énorme bévue politique, n’avait voulu complètement céder. Elle vient de le faire.

Le texte est désormais officiellement « retiré ». Le gouvernement de Hongkong en a ainsi décidé pour lancer le dialogue dans ce Hongkong « devenu pour beaucoup de gens méconnaissable », et placé dans une « situation hautement vulnérable et dangereuse », indiquait dans un message vidéo Carrie Lam, la même qui, quelques heures plus tôt, déclarait devant la presse que ses marges de manœuvre étaient « très, très, très limitées », une manière de suggérer qu’elle était poings et pied liés aux ordres de Pékin.

Mercredi 4, alors que l’annonce de Carrie Lam n’était encore qu’une rumeur, la Bourse de Hongkong bondissait déjà. Mais sur les réseaux sociaux, une même phrase bruissait, comme un leitmotiv : « Trop peu, trop tard ».
« Les investisseurs n’ont peut-être pas compris que le mouvement a basculé pendant les mois d’obstination du gouvernement et le principal slogan est désormais « Libérez Hongkong, la Révolution de notre temps » », notait sur Twitter Ben Bland chercheur à l’institut Lowy.
https://twitter.com/benjaminbland/status/1169149160446148608,

Comme le relevait Carrie Lam dans son allocution, la crise a en effet très largement dépassé le strict projet de loi sur l’extradition, et fait rejaillir des tensions politiques, économiques, et sociales dans une région où les inégalités de richesse sont parmi les plus importantes au monde.

La dirigeante à la cote de popularité historiquement basse (17%) n’a cependant sans doute pas réalisé le fossé infranchissable qui la sépare désormais d’une partie des 7,5 millions d’habitants.

Abus

La réponse de Carrie Lam « survient après que sept vies ont été sacrifiées, plus de 1 200 manifestants arrêtés dont beaucoup sont maltraités dans les commissariats », commentait sur Twitter le jeune militant Joshua Wong selon qui « la brutalité policière de plus en plus intense ces dernières semaines a laissé une telle cicatrice dans la société hongkongaise que les gens ne penseront pas qu’il s’agit d’une démarche sincère ».

Même l’association du barreau de Hongkong condamnait dans l’après-midi les « abus de pouvoirs de la police » et redoutait que de tels incidents comme la violente interpellation dans l’enceinte même du métro « ne réduise considérablement la confiance dans les forces de l’ordre ».

La confiance, c’est peut-être là le dégât collatéral le plus important du fiasco déclenché par le projet de Carrie Lam, dont la stratégie de mettre à dos manifestants violents et les autres semble vouée à l’échec.

Les milieux d’affaires ont été parmi les premiers à redouter au printemps que la loi qui prévoyait des extraditions vers la Chine ne sonne le
glas de l’autonomie hongkongaise par rapport aux lois et au système judiciaire chinois.
https://www.liberation.fr/planete/2019/08/27/hongkong-les-milieux-d-affaires-passent-le-mot-d-ordre_1747629

L’incapacité de Carrie Lam à mater la contestation a insufflé un peu plus le doute sur la capacité même de Hongkong, troisième place financière mondiale, à gérer ses propres affaires.

La confiance des Hongkongais, elle, est brisée, comme l’ont montré le
1,7 million de manifestants mobilisés à nouveau le 18 août
pour exiger une enquête indépendante sur les violences policières et des réformes démocratiques.

« Ils n’ont rien concédé et une répression à grande échelle est en cours », déplore Joshua Wong , arrêté plus relâché ces derniers jours comme une dizaine d’autres militants, députés ou représentants syndicaux de l’opposition. Quand il y a une main tendue, « ça s’accompagne toujours d’une mainmise plus serrée sur les droits civiques », redoute le jeune homme.

Retour de flamme

Le camp démocratique a déjà connu un violent retour de bâton après les manifestations de 2014 : des députés avaient été démis de leurs fonctions, des meneurs emprisonnés, et la mini-constitution avait fait l’objet d’une nouvelle interprétation par Pékin.
Le retour de flamme risque cette fois-ci d’être plus brutal encore, à la mesure de la défiance à l’encontre du gouvernement central, désormais considérée comme un problème de « sécurité et d’intégrité nationale » pour le président chinois Xi Jinping.

- Un proche conseiller de Carrie Lam, Ronny Tong, a déjà suggéré de recourir à la police secrète pour éradiquer la violence.
- La police a quant à elle évoqué sa détermination à venir à bout de la « maladie » qui « se répand dans la ville et empoisonne les esprits des jeunes gens ».
- Les autorités centrales ont quant à elle averti que la fin du soulèvement approchait. Mardi, la représentation de Pékin à Hongkong soulignait qu’elle avait le pouvoir de déclarer l’état d’urgence. Elle a également appelé toutes les autorités hongkongaises, la justice y compris – faisant fi de la séparation des pouvoirs garantis par le principe « Un pays, deux systèmes » – à combattre ces « criminels illégaux », ces « séparatistes », ces « terroristes appuyés par des forces étrangères ».

Mercredi 4, les opposants hongkongais affichaient leur détermination.
Malgré les menaces de Pékin et l’appel au dialogue, il n’est donc pas sûr que le calme revienne avant les festivités du 70e anniversaire du régime communiste.

Rosa Brostra, correspondante à Hongkong

 Hong Kong, la contestation se poursuit malgré l’abandon du projet de loi

Par AFP et France 24
https://www.france24.com/fr/20190905-hong-kong-contestation-manifestants-democratie-abandon-projet-loi-carrie-lam

La concession de l’exécutif hongkongais annoncée mercredi 4 ne semble pas apaiser la colère des manifestants prodémocratie, qui réclament désormais l’instauration du suffrage universel à Hong Kong.

Une sortie de crise pour Hong Kong ? L’exécutif hongkongais a accédé mercredi 4 à une demande clé des manifestants en annonçant le retrait définitif du projet de loi sur les extraditions, à l’origine du mouvement de contestation. La concession ne devrait toutefois pas suffire à apaiser la grogne, selon notre correspondant sur place, Antoine Védeilhé.

S’il s’agit d’une « petite victoire », les manifestants prodémocratie ont élargi leurs revendications, pour dénoncer l’érosion des libertés et les ingérences grandissantes de la Chine dans les affaires de cette région semi-autonome. Ils réclament ainsi
- l’instauration du suffrage universel à Hong Kong,
- une amnistie pour le millier de manifestants arrêtés,
- la mise en place d’une commission d’enquête sur les violences policières.

« Les Hongkongais méritent le suffrage universel »

Enfin, les manifestants demandent que le gouvernement retire le terme d’« émeute » qu’il utilise pour qualifier les manifestations les plus violentes. « Tant que le gouvernement n’aura pas répondu à ces demandes, les manifestants continueront à descendre dans la rue », souligne Antoine Védeilhé.

« Pas assez, trop tard », a ainsi commenté, mercredi, Joshua Wong, qui fut en 2014 le visage du « Mouvement des parapluies » et qui a été brièvement arrêté la semaine dernière dans le cadre d’un coup de filet contre les grandes figures de la mobilisation actuelle. « Nous appelons aussi le monde à prendre garde à cette tactique et à ne pas se laisser tromper » , a-t-il lancé.
Les dirigeants de Hong Kong et Pékin « n’ont en fait rien concédé et une répression de grande ampleur se prépare. »
« Notre détermination et notre courage pour combattre pour notre liberté vont continuer » car « les Hongkongais méritent le suffrage universel et d’élire leur propre gouvernement » , a-t-il ajouté.

Adoptant un ton beaucoup plus conciliant qu’à ses précédentes prises de parole, Carrie Lam a exhorté les manifestants à renoncer à la violence et à participer à un « dialogue » avec le gouvernement. « Remplaçons les conflits par les conversations et recherchons des solutions », a-t-elle dit, ajoutant vouloir mobiliser des universitaires, des conseillers et des professionnels « pour examiner de façon indépendante les problèmes profondément enracinés dans la société et conseiller le gouvernement sur des solutions ».

« Cinq exigences majeures, pas une de moins »

Mais si elle a cédé sur le projet de loi, elle a aussi réaffirmé qu’elle ne lâcherait rien sur les quatre autres demandes.

Des commentaires empreints de fureur n’ont pas tardé à fuser sur les forums utilisés par les manifestants, soulignant notamment qu’un retrait du projet de loi ne mettait pas fin aux actions de protestation.
« Cinq exigences majeures, pas une de moins. Libérez HK, la révolution maintenant », disait notamment un message largement diffusé sur l’application Telegram.

« Ils ont essayé de fermer la porte de l’écurie, mais c’est trop tard », a estimé le politologue Dixon Sing, expliquant que seule une commission d’enquête indépendante serait de nature à commencer à apaiser « le très fort sentiment de colère et d’injustice » partagé par la population et les manifestants.

Menace d’intervention de Pékin

Samedi 31 a été une des journées les plus violentes depuis le début du mouvement, des contestataires allant jusqu’à incendier une énorme barricade dans le quartier de Wanchai, dans le centre, à une centaine de mètres du QG de la police, et les forces de l’ordre pourchassant et passant à tabac des manifestants jusque dans les stations de métro.

Si elle s’est montrée conciliante dans son message, Carrie Lam a aussi averti du fait que les violences plaçaient Hong Kong dans une position « vulnérable et dangereuse », une possible référence aux menaces d’interventions de Pékin.

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